dimanche 1 août 2021

Ces écrivains dont la France ne veut plus 36 : Gace Brulé.

 La fiction est un mensonge qui dit la vérité. (d'après Fabien Clavel Feuillets de cuivre éditions Actu SF 2015 p. 302)

  

Voilà un écrivain médiéval bien singulier, un homme dont on ne connaît ni l'année, ni le lieu exact de naissance, ainsi que la date et l'endroit de la mort. Gace Brulé fut un chevalier champenois, écrivain et musicien de langue d'oïl, autrement dit, un trouvère, qui, selon ce qu'on peut extrapoler à partir des rares documents le concernant, aurait approximativement vécu entre 1160 (il serait né dans les années suivantes) et après 1213, ce qui en fait un homme de la génération du roi Philippe Auguste.

Illustration.

Paradoxalement, les chansons de Gace Brulé ne sont nullement absentes des enregistrements discographiques et de la Toile. Cependant, cela ne lui assure pas la notoriété. Il suffit pour cela d'aller sur YouTube, plate-forme devenue ainsi la meilleure source de vulgarisation sur Gace Brulé ! Par exemples : Biaus m'este quant retentit la bruille, A la douçor de la bele seson ou encore Quant voi la flour boutener. 

Sur Wikisource, l'on peut trouver la reproduction du recueil Chansons de Gace Brulé édité en 1902 chez Firmin Didot par Gédéon Huet. 


        

Si à tout hasard, notre trouvère obscurci par les siècles acquerrait une notoriété soudaine, celle-ci dépasserait à peine le cercle des spécialistes de la littérature médiévale d'oc. Elle n'égalerait guère celles de troubadours d'oc, tel Marcabru 


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par ailleurs considéré comme l'un des plus anciens représentants de la littérature occitane, puisqu'il vécut entre 1110 et 1150 environ, ou encore Folquet de Marseille,

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cet autre troubadour étonnant, dont la destinée, à cheval entre le XIIe et le XIIIe siècle (d'environ 1155 à 1231), le mena à la vie monastique puis à l'évêché de Toulouse... jusqu'à même devenir un bienheureux de l'Eglise catholique ! Rien de tout cela, hélas, chez Gace Brulé... et je n'oublie pas les obstacles linguistiques respectifs que représentent l'ancien français d'oïl et l'occitan médiéval ! 

Adieu, Gace Brulé, toi qui jamais beaucoup de lecteurs auras au XXIe siècle, et pas seulement à cause de l'obstacle de la langue ! 

V Dedens mon cuer monte treille.

Toute preste de florir :

Granz amor fine et feeille

44 Gui la daigneroit joïr.

Mes amors qui n’est joie

Ne puet cuer esleecier;

Bien voi se mort ne chastie

Ma volenté, m’anémie,

Ne puis mon biau tort laissier

5o Ne mon outrage changier.

VI Bels Lorenz, félon, d’envie,

Me firent joie esloignier.

Meinte douce compeignie

Ont a lor tort départie

A mentir et a trichier,

56 Et rien ne s’en puet vengier.

VII Odins, cil cui amors lie,

Est cheiiz en tel baillie,

Que nus nel puet desliier,

o Se pitiez ne vuet aidier. 

Prochainement : je traiterai de la négligence nécrologique presque généralisée qui entoura la disparition d'un des plus grands physiciens du XXe siècle : Steven Weinberg (1933-2021).

 


vendredi 9 juillet 2021

Les 400 ans de Jean de La Fontaine : le minimum syndical de l'INA.

 A bon chat, bon rat (proverbe).

Selon que vous serez puissant ou misérable les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. (Jean de La Fontaine : Les Animaux malades de la Peste).

 

Je dois l'admettre : à propos du fabuliste, je n'attendais strictement rien de la télévision, reportant mes espoirs sur l'INA et son site Madelen, sachant que nos archives audiovisuelles nationales recèlent assurément des trésors. Hier, jour anniversaire de la venue au monde de notre écrivain - le 8 juillet 1621 si l'on en croit la date de son baptême, mais je dois rappeler qu'il existait une règle dite des trois jours pour baptiser les nouveaux nés, tant était forte la mortalité des bébés - hier, donc, mes espoirs furent douchés.

Force est de constater l'inlassable reproduction de cet état de fait, qui ne laisse rien augurer du tout pour Flaubert, Saint-Saëns ou encore Paul Valéry. Quelle mouche a piqué l'INA ?  Quid par exemple de ce Bonnes adresses du passé consacré à la vie du fabuliste, émission invisible depuis un demi-siècle, qui eût mérité qu'on l'exhumât de l'oubli ? Quid de ce téléfilm tout autant perdu de 1978, dans lequel Pierre Vernier interprétait La Fontaine ?  Que d'occasions manquées pour l'Ina, qui sut pourtant tout récemment retrouver un documentaire fondamental sur Baudelaire ! Comment se contenter de vidéos éparses constituées de récitations de ses fables les plus célèbres, alors que la vie de l'écrivain fut très riche ? 

Là où ont failli l'Ina et France Télévisions (qui s'est contentée de la rediffusion d'une émission de Stéphane Bern et d'un médiocre et peu enthousiasmant biopic sur notre fabuliste), Arte a eu la bonne idée de prendre le relais : un documentaire actuel (tourné en 2020), enfin à la hauteur et abondamment illustré de gravures des éditions anciennes des fables, dont bien sûr celles de Gustave Doré, incontournables en la matière, est prévu le dimanche 29 août en fin d'après-midi. Qu'on se le dise ! 

Prochainement : reprise de la série consacrée aux écrivains dont la France ne veut plus avec un trouvère médiéval dont on sait peu de choses : Gace Brulé.

 

samedi 19 juin 2021

Baudelaire à la télévision : l'alerte enfin !

 

 

Il aura donc fallu attendre le 25 juin 2021 - alors que le bicentenaire de la naissance de l'autrefois illustre et iconique poète se situait le 9 avril - pour que le service public télévisuel daigne s'occuper de Charles Baudelaire. C'est toujours mieux que pour Claude Debussy lorsque seule Arte se bougea, en pleine nuit, à peine au mois de septembre 2018 alors que le décès du grand compositeur était u mois de mars. C'est toujours plus satisfaisant que pour Charles Dickens : en lieu et place de février 2012, nous dûmes patienter jusqu'à la fin de l'année 2014 pour qu'Arte - là encore étrangement solitaire - s'avisât à la parfin à diffuser les adaptations télé de Dickens qui pourtant, coulaient de source ! 

Que l'on aille pas me faire conclure que strictement aucune émission autour de Baudelaire et de son oeuvre - alors qu'elles abondent à la radio ainsi qu'en témoigne une chaîne comme Eclair Brut - n'était envisageable depuis 1967 et La Plaie et le Couteau de Yannick Bellon. 

Description de cette image, également commentée ci-après 

De même, il est plus qu'étrange que Télérama ne consacre pas la moindre ligne critique à Baudelaire, moderne et antimoderne, ce documentaire de France 5 que l'on n'espérait plus, promis le vendredi 25 juin 2021 (croisons les doigts) et basé sur le dernier état de la recherche autour du poète, notamment sur les travaux d'Antoine Compagnon. Mais Télérama est comme l'on sait un magazine coutumier de la manifestation de son désintérêt pour les choses de la culture antérieure, un magazine qui n'attribuera qu'un seul T critique à un documentaire fondamental d'archéologie, comme s'il s'agissait d'un nanar français vulgaire... Une seule étoile autrefois dans Télé poche signait bien le navet ! Et qu'on ne me fasse pas croire que Baudelaire est un écrivain oublié ! 

J'ai pris le temps de visionner le documentaire d'époque de Yannick Bellon sur le site Madelen. J'ai eu affaire à ce qui s'apparentait à un film culturel assez expérimental et quelle ne fut pas ma surprise de constater la présence d'une brochette d'acteurs réputés participant à la récitation de pages choisies de Baudelaire. Loleh Bellon, propre soeur de la réalisatrice, fait partie de ce panel. Autre chose : compte tenu de la présence de certaines images dénudées d'époque ainsi que de l'allusion à certains sujets (syphilis, drogue) un questionnement a touché mon esprit : la censure gaullienne, on le sait, était puissante en 1967, et je me suis demandé si ce documentaire n'avait pas été diffusé à une heure tardive avec le rectangle blanc en guise de signalétique d'avertissement aux mineurs. 

Qu'écrire sur la version 2021 ? Je puis dire que, formellement, elle s'avère en-deçà de celle de 1967, car elle possède moins de hardiesse, se trouvant dépourvue de ce côté expérimental qu'osa en son temps Yannick Bellon. Nous avons donc affaire à un documentaire de service public de facture classique - la classicisme du XXIe siècle, cela va de soi. Il n'y a plus à proprement parler de scènes jouées reconstituées, mais des récitations de poèmes, des lectures plutôt, par des personnalités actuelles férues de Charles Baudelaire. Ce qui m'embête un peu, dans chacune des versions, c'est qu'elles partagent l'omission de poésies majeures, comme Moesta et Errabunda, Harmonie du soir et Les litanies de Satan que Frank Le Gall

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 avait su magnifiquement employer dans Théodore Poussin. Il  me semble que, dans chaque cas, l'accent a été davantage mis sur les poèmes qui avaient choqué le bourgeois du XIXe siècle, d'où les développements autour de la censure de 1857 et du célèbre procès, dans le documentaire de 2021.

Quant à Arte, elle n'a pas joué le moindre rôle dans les commémorations autour de Baudelaire, ce qui ne me surprend nullement de la part de cette chaîne. 


L'émission de 2021 a bénéficié de la recherche baudelairienne récente, ce qui lui a permis de mettre l'accent sur le "réactionnaire", rétif à la modernité, sur les contradictions du poète antimoderne cher à Antoine Compagnon, pourtant fasciné par la photographie mais rejetant la transformation haussmanienne de Paris.

Toujours est-il que, vision critique de Baudelaire ou pas (ce qui n'exclut nullement de relire les textes qu'Yves Bonnefoy consacra au poète, dont Le Siècle de Baudelaire aux éditions du Seuil), si France Télévisions ne s'était pas un peu bougée, l'auteur des Fleurs du Mal et du Spleen de Paris  aurait été intégralement absent de la télévision.

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Ô Arte, quand te souviendras-tu, pour paraphraser Jean Topart en Sir Williams, de ta splendeur passée, lorsque tu te revendiquais avant tout comme une chaîne culturelle européenne ? N'éprouves-tu pas quelque part de la honte d'avoir tu le bicentenaire de la naissance de cet auteur incontournable sans lequel il manquerait une case à la littérature mondiale ? 

Prochainement : les 400 ans de Jean de La Fontaine : le minimum syndical de l'Ina. 

samedi 29 mai 2021

Ces compositeurs français presque introuvables en disque.

 Ils sont presque légion. Leur existence s'échelonne entre les temps modernes et le milieu du XXe siècle. Le concert, comme la musique enregistrée, les néglige. Certains ont, par hasard, pu bénéficier de la rare sortie d'un 33 tours ou d'un CD, d'autres jamais. Leurs noms sont oubliés, leur musique inaudible, absente. Bien que les dictionnaires des compositeurs les mentionnent, bien que parfois, quelque buste, plaque ou monument peut rappeler leur souvenir, bien que leur manuscrits ou partitions imprimées soient conservés çà et là, ils brillent par une cruelle absence médiatique et auditive dont seule souvent la toile essaie de remédier. 


Leur importance dans l'histoire de la musique est niée. Une infime poignée d'entre-eux, parfois, émerge du brouillard, comme Albéric Magnard ou Jean Cras. 

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On peut ajouter un troisième larron à cette micro liste : Théodore Gouvy, un cas particulier du XIXe siècle, puisque franco-allemand, d'une famille française à la fois lorraine et de Sarre. Si je n'ai jamais réussi à entendre la moindre note d'Albéric Magnard à la télévision - ce que je déplore - une occasion me fut offerte à l'avantage de Jean Cras... au milieu des années 1980 ! Si ce trio s'en tire à bon compte, qu'en est-il de la foultitude des autres ? 

Commençons par Perrin et Cambert, les vrais pères de l'opéra français alors que beaucoup de mélomanes sont convaincus de la prééminence de Lully. Ils sont presque inexistants en disque. Robert Cambert (vers 1628-1677) était compositeur. Pierre Perrin (vers 1620-1675), son associé et collaborateur, était poète. Pierre Perrin obtint en 1669 le privilège royal de création de l'Académie royale de musique. Bien qu'ils eussent déjà travaillé ensemble dès 1657, Perrin et Cambert furent les premiers à inscrire une oeuvre française au répertoire de l'Académie royale de musique : la pastorale Pomone.



Sans pour autant remonter aux troubadours ou encore aux musiciens du XVIe siècle, comme par exemple le protestant Claude Goudimel - qui était franc-comtois - ou Claude Le Jeune, dont la discographie fut longtemps des plus minces, j'ai choisi de me concentrer préférentiellement sur les compositeurs et compositrices d'avant 1950 mais postérieurs à 1789. Disons que leur activité créatrice s'étend de la Révolution au milieu du XXe siècle. Balayons d'emblée une légende tenace : la musique française ne connut aucune éclipse entre la mort de Jean-Philippe Rameau en 1764 et le choc de la création de la symphonie fantastique de Berlioz en 1830. Au contraire, la créativité fut conséquente, bénéficiant des circonstances révolutionnaires puis napoléoniennes. 
Certains de ces créateurs ont une discographie limitée à moins d'une dizaine de titres, d'autres parfois n'ont eu droit qu' à un seul CD épisodique !  Pour peu que leur redécouverte finisse par advenir, j'ose espérer que le choix de musique enregistrée s'étoffera à leur propos, d'autant plus que leur situation se répercute sur les vidéos de telle ou telle plate-forme : ainsi en est-il de Raymond Loucheur (1899-1979) dont seule la chaîne YouTube collection CB5, réputée comme niche d'incunables musicaux, propose des enregistrements plus ou moins anciens de cet auteur.
Remontons en arrière, jusqu'à Jean-François Lesueur, maître de Berlioz.
 
 Son influence ne fut pas négligeable, tandis que Cherubini,
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 qui dirigea le Conservatoire, servait de repoussoir alors que sa musique fut excellente. Longtemps pour moi, Lesueur ne fut qu'un simple nom, à la discographie fantôme. Il fallut attendre notre siècle pour que des compositions de Lesueur fussent disponibles en CD. 
Au fait, connaissez-vous Pierre de Bréville (1861-1949) ? Je ne le pense pas, tant sa discographie est maigrelette Cet aimable petit maître (pas dans le sens péjoratif du terme) mériterait un meilleur sort, une exhumation plus conséquente, notamment de sa musique de chambre et de son opéra Eros vainqueur, tiré d'un argument de Jean Lorrain, un des "papes" de la littérature décadente qui, lui bénéficie d'une redécouverte fertile en surprises.
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De même, qui se souvient encore d'Henry Barraud (1900-1997) dont la longue existence ne suffit pas à attirer une production discographique fournie à l'heure du CD, au point qu'avant d'avoir Internet, je n'avais jamais entendu la moindre note de lui. Il occupa cependant de hautes fonctions : directeur musical de la Radiodiffusion française, puis de la chaîne nationale RTF, ancêtre de l'ORTF.
BARRAUD Henry | Les Amis de la musique française (AMF)                                                                                            
Quant à Claude Delvincourt (1888-1954),mutilé de la Grande Guerre, pianiste et compositeur, il fut un bon directeur du Conservatoire de Paris (1941-1954) qui sut soustraire ses élèves au STO et, résistant, rejoignit le Front national des musiciens.
Ce n'est que la dernière décennie que j'ai enfin acquis un CD d'oeuvres de Claude Delvincourt ! 
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On peut aussi épiloguer sur les compositrices, guère mieux loties ! Quid de Clémence de Grandval  (1828-1907), aux compositions il est vrai un peu frustes, 

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de Jeanne Leleu (1898-1979),
Description de l'image Jeanne Leleu.jpg.                                                             
dont je ne possède toujours pas le moindre enregistrement musical, ou encore d'Augusta Holmès (1847-1903), trop longtemps réduite au chant de Noël Trois Anges sont venus ce soir pour laquelle une galette argentée bienvenue a enfin procédé à la nécessaire redécouverte ? 
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N'oublions pas Cécile Chaminade (1857-1944), dont j'entendis une seule fois un morceau à la télévision - c'était il y a bien longtemps... 
 
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Certes, il est toujours des hommes à la musique peu courue, tel Louis Durey (1888-1979), sans doute le plus délaissé du Groupe des Six. 

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Inutile d'épiloguer sur les raisons multiples qui conduisirent cette foultitude de musiciens à ne jouir que d'une discographie des plus minces. La profusion des noms injustement négligés menace de rendre ce texte rébarbatif ou purement énumératif, c'est selon. 
Achevons par une coïncidence : moururent chaque début de siècle en une année en 09 des compositeurs français particulièrement méconnus : 
- 1709 fut l'année de la disparition de Pascal Collasse (né en 1649), maudit s'il en fut. Il acheva la dernière tragédie en musique de Lully (qui l'avait aidé à percer) Achille et Polyxène et mourut fou ;
- 1809 vit quitter notre monde Nicolas Dalayrac (né en 1753),
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 auteur qui fut célèbre en son temps, connu alors pour ses nombreux opéras et comédies, que plus personne ne joue car son étoile, sa renommée, pâlirent dès le XIXe siècle. Franc-maçon, il fut pourtant un des contributeurs de l'instauration du droit d'auteur ;
- 1909 fut fatale à Charles Bordes (né en 1863),
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 grand disciple de César Franck, cofondateur, avec Vincent d'Indy et d'autres, de la Schola Cantorum. De lui ne restent que des mélodies, aux vidéos éparses sur le net. 
De Pascal Collasse, je n'ai même pas de portrait gravé à proposer, preuve s'il en est du peu de renommée dont il jouit de nos jours.
Quant à Maurice Jarre, mort en 2009, on ne peut affirmer que la musique dite "savante" fut son domaine créatif exclusif...

Prochainement : Baudelaire à la télévision : l'alerte, enfin. 

 

samedi 15 mai 2021

Ces peintres dont on ne veut plus 8 : le baron Gros.

   

En cette année du bicentenaire de la disparition de Napoléon premier, il m'a paru judicieux de traiter en ce blog un peintre emblématique de la propagande et de la légende napoléonienne, qu'il contribua à forger par la diffusion de tableaux spectaculaires ancrés dans nos mémoires : le baron Antoine-Jean Gros (Paris 16 mars 1771 - Meudon 25 juin 1835). Il fut longtemps considéré comme un préromantique parmi les néoclassiques. Son suicide par noyade le 25 juin 1835 contribua à forger sa réputation d'artiste incompris.

Gros, c'est le grandiose, l'épopée, le bruit et la fureur, le sang et les cadavres aussi.

Le portrait d'Antoine-Jean Gros illustrant l'annonce du présent article n'est pas de lui mais de son contemporain François Gérard, son aîné d'une année, mais disparu deux ans après lui, soit en 1837. L'équivoque avec Gros, c'est sa rencontre avec Bonaparte à l'occasion de la campagne de l'armée d'Italie, Gros étant présent près d'Arcole le fameux 15 novembre 1796. Ainsi, Bonaparte commande à notre peintre un tableau destiné à immortaliser l'événement du célèbre pont, occasion pour déjà défigurer la réalité historique au profit de la légende héroïque.

 

 Le futur empereur tomba dans un marécage, et son aide de camp Jean-Baptiste Muiron fut tué. Le tableau de Gros ne dit rien de ce sacrifice, ni du rôle d'Augustin -Daniel Belliard, qui contribua à sauver son commandant en chef dudit marécage et fut promu général de brigade à l'issue de cet exploit. L'oeuvre fausse de Gros a donc transmis aux générations futures une vision erronée. Le sort du peintre était scellé. 

Rebelote avec les Pestiférés de Jaffa, postérieur à l'événement puisque de 1804. 

 

Une impressionnante et édifiante toile en laquelle Bonaparte touche le bubon d'un soldat français atteint par la peste. Beau coup publicitaire destiné à prouver le courage du général, par ma foi... sans que la véracité de l'anecdote puisse être prouvée. Difficile de conserver sa renommée à partir de trucages historiques, de ne pas essuyer les critiques lorsqu'on appartient au cénacle des peintres officiels de tel ou tel régime, dans le sillon d'un David, par exemple.

Autre cas célèbre, emblématique, illustré en ouverture de ce texte : la bataille d'Eylau (7-8 février 1807), qui opposa Napoléon aux Russes. Antoine-Jean Gros peignit son tableau dès 1808. Le problème était : comment magnifier, héroïser un combat qui fut une boucherie incertaine, une victoire à la Pyrrhus, bien connue des balzaciens, puisque l'intrigue du Colonel Chabert repose sur cette bataille. Gros opta sans hésitation sur l'humanité de Napoléon. On remarque un personnage en bras de chemise près du cheval de Napoléon, comme s'il se jetait à ses pieds. Cet homme, c'est un Russe. Nous sommes au lendemain de la bataille, et si, au premier plan au centre, l'on remarque d'emblée un monceau de cadavres déjà roides et gelés, l'action se focalise sur le rescapé russe qui semble vouloir embrasser le symbole impérial de l'aigle. Gros n'hésite pas à annexer les atrocités de la guerre à la propagande du gendre des Césars. Détail des plus sordides mais habituel : la présence des détrousseurs de cadavres, ces émules de Thénardier à Waterloo. Mettre l'accent sur la compassion et la magnanimité de l'Empereur tout en peignant les horreurs de la guerre, n'est-ce pas la meilleure des propagandes ? Au salon de 1808, cet Eylau-là brilla tout particulièrement. 

Cependant, le baron Gros fut raillé, accusé de manger à tous les râteliers : lui qui avait si bien servi le Premier Empire voulut, comme Gérard et d'autres, poursuivre sa carrière sous la Restauration. Ce fut là que les choses se grippèrent. Comme son confrère, qui fut fait baron et peintre du roi Louis XVIII, Gros connut un spectaculaire retournement de veste, comme en témoigne un tableau de propagande royaliste datant de 1818, exposé au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux : Embarquement de la duchesse d'Angoulême à Pauillac. 

 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/95/Antoine-Jean_Gros_004.jpg 

Ainsi, Gros passa en plusieurs années d'un portrait en pieds du premier Consul daté de 1803 

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/c/cd/Antoine-Jean_Gros_-_Portrait_of_Napoleon_Bonaparte%2C_full-length%2C_as_First_Consul%2C_1803.jpg 

à celui grotesque - lorsqu'on sait qu'à juste raison, ce monarque, au contraire de son frère, refusa le sacre - de Louis XVIII sous l'apparat monarchique suranné.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/e/ee/Gros_-_Louis_XVIII_of_France_in_Coronation_Robes.jpg 

Celui de François Gérard, de 1815, lui est supérieur et la pose assise sied mieux à cet infirme que la station debout convenue, qu'on retrouve chez Louis XIV âgé et jusqu'à Louis XVI :

 

Ceci étant écrit, le meilleur portrait que Gérard nous légua de Louis XVIII, plus sobre, plus représentatif d'une monarchie ne se prétendant plus absolue, est le suivant, déjà tardif, puisque de 1823  : 

 

Le vieux roi est représenté aux Tuileries, à sa table de travail. 

Cependant, nous ne pouvons quitter ainsi Antoine-Jean Gros, par une comparaison défavorable avec son contemporain. Gros, tout comme David ou Ingres jeune, est devenu indissociable de l'époque napoléonienne et de la légende qu'il contribua à véhiculer via des toiles devenues iconiques et représentatives - je dirais même démonstratives et emblématiques - d'une certaine propagande par l'image. Nous sommes avant le développement des mass media, et à la veille de l'essor de la presse, alors (et pour encore un moment) entravée par de multiples restrictions à la liberté. 

Lui qui annonçait le romantisme, on lui reprocha après 1815 son revirement en faveur de la peinture mythologique néoclassique. Le doute avait rongé Gros, qui ne souhaitait pas renier l'héritage de David. Géricault arriva, plus en vogue, tandis que, dans les salons, les toiles antiquisantes de Gros recevaient un accueil glacial. Ainsi passa de mode un créateur estimable quoiqu'entaché d'ambiguïtés politiques. Devenu baron en 1824, membre de l'Institut et professeur à l'Ecole des beaux-Arts de Paris, Antoine-Jean Gros est accusé de trop de déférence envers le nouveau régime. Raillé par ses propres élèves, rejeté par la jeunesse romantique - nous sommes désormais en pleine rivalité entre Delacroix et Ingres, avec l'essor tout à la fois de l'orientalisme et de la peinture troubadour, notre vedette déchue, qui tant contribua à transmettre l'épopée napoléonienne, après un ultime échec au Salon de 1835, met fin à ses jours le 25 juin de cette même année, en se noyant dans la Seine, tout en ayant laissé un ultime message dans son chapeau : "Las de la vie, et trahi par les dernières facultés qui (la lui rendaient) supportable, (il avait) résolu de (s') en défaire."

Il eut le temps de former de nombreux élèves, dont seuls Thomas Couture et Paul Delaroche parlent encore un peu à nos contemporains amateurs d'art. Hercule et Diomède fut son oeuvre ultime.

 

Prochainement : Ces compositeurs français presque introuvables en disques.

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Jean-François Lesueur (1760-1837) : gravure représentant ce compositeur, prédécesseur de Berlioz, dont l'oeuvre disponible en disques est très peu abondante.

 

mercredi 28 avril 2021

Ces écrivains dont la France ne veut plus 35 : Judith Gautier.

 Comment ? L'Académie chicagolaise est là ? Ces Hayek, ces Friedman, ces Coase, ces Becker, ces Fogel, ces Lucas...  tous ces noms dont aucun ne mourra ! (Cyber Cyrano de Bergerac ultralibéral).


Elle fut l'épouse de Catulle Mendès. Elle devint en 1910 la première femme élue à l'Académie Goncourt, soit 70 ans avant l'Académie française. Bien que fille de Théophile Gautier, elle sut se faire un nom. Elle naquit le 25 août 1845 à Paris et mourut le 26 décembre 1917 à Dinard. Les médias contemporains ont ignoré le centenaire de sa disparition, qu'ils se prétendent ou non féministes. Elle se nommait Judith Gautier. 


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Evoquons-la. L'histoire de la littérature a trop longtemps été écrite par les vainqueurs masculins, au point qu'un site comme Babelio, réputé pour son exhaustivité livresque, constate : 
"Connaissez-vous l'auteure? C'est la fille de Theophile Gautier, celui qui a écrit le Capitaine Fracasse et le roman de la momie (celui que j'ai lu).
Eh oui, de plus, c'est la 1ère femme de l'académie Goncourt! Mais alors, pourquoi n'est-elle pas plus populaire? Au 19e siècle, peu de femmes écrivaient." (constat amer du critique "red_inblue" en date du 15 juin 2019). Isoline, sorti en poche voici quelques années aux éditions Talents Hauts, collection Les plumées, est une des rares oeuvres de Judith Gautier exhumée par les éditeurs au XXIe siècle. 
D'emblée, il y a ambiguïté car deux Isoline existent et cohabitent dans une égale négligence mémorielle : le roman de l'intéressée et le livret que Catulle Mendès, époux un temps de l'impétrante, écrit pour l'opéra-féérie d'André Messager en 1888,
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 sans qu'il s'agisse à proprement parler d'une adaptation du texte de Judith Gautier, dont la brièveté l'assimile à une nouvelle, parue initialement en 1882. La seconde Isoline eût pu fasciner les passionné(e)s de littérature et d'art transgenre dans la lignée du philosophe Michel Foucault, car comme Orlando de Virginia Woolf (analysé en 2013 en ce même blog) l'Isoline de Messager et de Catulle Mendès (qui mourut dans un stupide accident de train) est un change-sexe... Les deux textes nous apparaissent antagonistes et antinomiques. La féérie grotesque de Messager et Catulle Mendès, longtemps oubliée elle aussi, prête plutôt à sourire. Le roi des fées, Oberon, se querelle avec Titania, la marraine d'Isoline, âgée de seize ans. Oberon condamne Isoline à se transformer en homme dans son lit nuptial le jour de son mariage. Il y a une confusion soigneusement entretenue, qui tourne dans l'intrigue à un échange de sexe et de genre, entre Isoline et son promis, le prince Isolin ! Tttania a veillé à ce qu'Isolin, lors du premier baiser échangé avec Isoline, alors que celle-ci devient garçon, se métamorphose en fille : ainsi, tout le monde est quitte ! 
Toute autre apparait la nouvelle de Judith Gautier, davantage romantique et gothique : un officier de marine, Gilbert, mélancolique, rencontre une jeune fille, Isoline, dont il tombe amoureux. L'histoire cesse d'être banale lorsqu'on apprend que le père d'Isoline, veuf, la séquestre presque dans un château sinistre où il la tient isolée, refuse de lui parler et évite tout rapport avec elle. Gilbert change la donne. Cependant, le père de l'héroïne, impitoyable, la punit en décidant de l'enfermer dans un couvent... L'action se déroule près de Dinant. Judith Gautier dénonce le pouvoir du pater familias tout puissant (renforcé par le code Napoléon, tiens, tiens...) et use avec brio des thématiques des contes et des romans gothiques et courtois. Cette histoire de recluse peut aussi se rapprocher un peu de la littérature anglaise, du moins en ce qui concerne l'idée d'enfermement (Anne Brontë et la recluse de Wildfell Hall qui cependant, critique dans son oeuvre la puissance abusive des maris).
Comme tant d'autres écrivaines avant et après elle, Judith Gautier fut contrainte de publier nombre de ses oeuvres sous un pseudonyme : Le livre de jade en sa première édition de 1867, parut avec le nom de Judith Walter. Il fallut attendre la réédition remaniée de 1902 pour que le nom réel de l'autrice fût révélé. Il s'agit d'un recueil de poésies chinoises, qui sont davantage des adaptations de traductions qu'une traduction directe (Judith Gautier n'était pas sinologue). Le succès fut important, le recueil plusieurs fois reprit, mais il eut l'inconvénient de véhiculer une idée  fausse de la poésie de l'Empire du Milieu ! 
 
Il existe bien entendu d'autres ouvrages moins renommé - et c'est dommage - de Judith Gautier. Ils ont sombré dans les fosses abyssales de la littérature : citons pêle-mêle des romans comme Le Dragon impérial, L'Usurpateur, Lucienne, le Roman d'un Eléphant blanc, la pièce de théâtre Les Ramiers blancs ou cette Femme de Putiphar pour laquelle je n'ai rien à dire, faute de documentation. Judith Gautier a poursuivi sa carrière d'écrivaine jusqu'à son dernier souffle, multipliant les articles, les contes, les nouvelles, les oeuvres dramatiques, les essais musicaux, notamment sur Wagner. En vain, ai-je la tentation d'écrire. C'est bien dommage : si on jauge la qualité d'une autrice à l'aune de son actualité, on ne va pas loin et seules des icônes surnagent, comme Colette, hélas ! 

Prochainement : reprise de la série des peintres dont on ne veut plus volet 8 : le baron Gros.

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dimanche 11 avril 2021

La Commune un peu, Baudelaire nada.

 C'était une évidence, une porte ouverte enfoncée, une lapalissade, un truisme : les commémorations télévisuelles de l'année 2021 sont d'ores et déjà très mal engagées, et Charles Baudelaire, en un bis repetita rappelant 2017, se retrouve, une fois n'est pas coutume, dans le collimateur de l'inculture ignare institutionnalisée. 



Nos chaînes publiques et culturelles auraient dû faire quelque chose pour lui en avril 2021, autour du 9 en particulier, afin que cela coïncidât avec le bicentenaire de sa naissance. Evidemment, rien ne fut fait, comme on peut le constater de visu, tout simplement en lisant les grilles des programmes... et mai, dont les programmes commencent désormais à rentrer, n'augure toujours rien de bon. 

La Commune de 1871 est un peu mieux lotie, à peine, d'ailleurs. Deux  émissions, et rien d'autre pour le moment... 


Certes, l'émission qu'Arte diffusa le 23 mars dernier était particulièrement réussie d'autant plus qu'il s'agissait de l'adaptation de la bande dessinée Les Damnés de la Commune  - roman graphique uniquement constitué de gravures d'époque - de Raphaël Meyssan. Excellent, mais trop peu, là où on eût légitimement attendu que France Télévisions coopérât à cette commémoration. A ce jour, les chaînes du service public se décident enfin à annoncer, sur France 5 et à un horaire tardif le dimanche 2 mai (22h40 !) un second documentaire piloté par Jean-Yves Le Naour : 1871, La Commune : portrait d'une Révolution. La démarche, inverse de celle d'Arte, est axée sur les photographies. C'est à croire que presque tout le budget est passé chez Napoléon !

Pendant ce temps, Baudelaire pour suit son long calvaire télévisuel : ainsi, le 27 avril, dans la rubrique culturelle de France infos, il eut droit à 20-30 secondes de présentation du chef-d'oeuvre d'Yslaire, Mademoiselle Baudelaire. Trop peu, vraiment trop peu !!! 

Bref, si l'on tient absolument à Baudelaire, mieux vaut avoir affaire à Madelen, site de l'Ina, qui a récemment mis en ligne le documentaire de Yannick Bellon diffusé en décembre 1967 : La Plaie et le Couteau Charles Baudelaire. Tant pis pour les personnes qui exècrent le noir et blanc et se privent ainsi d'un patrimoine télé et cinéma considérable... 

Prenons Madame de Staël comme exemple édifiant de réactivité culturelle de la télévision. Alors qu'en 2017, j'avais bien compris que rien ne serait fait à son sujet, il aura fallu attendre le bicentenaire de la mort de Napoléon pour que des émissions documentaires et des débats l'évoquent comme figure majeure d'opposante à l'Empire ! 

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De fait, on peut considérer que l'absence pour l'instant intégrale de Baudelaire sur les chaînes publiques ou culturelles à l'occasion d'un bicentenaire limité aux seuls éditeurs (qui eux, font leur travail de manière admirable) constitue un coup de grâce à la culture littéraire antérieure, en particulier celle transmise par le lycée : Baudelaire incarnait un des piliers incontournables, un des auteurs impossibles à éluder par nos professeurs de français. Désormais, ils et elles doivent se retourner dans leur tombe !!!  Je le répète : si vous voulez absolument goûter à Baudelaire, lisez-le, écoutez-le sur la chaîne YouTube Eclair brut ou regardez-le sur Madelen !  


Prochainement : trente-cinquième volet de la série consacrée aux écrivains dont la France ne veut plus : Judith Gautier (1845-1917).

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