
Café
littéraire : Stanislaw Lem : Le Congrès de futurologie.
Par
Christian Jannone.
Un
roman paru en Pologne en 1971 et traduit en français chez Calmann-Lévy en 1976.
Présentons
d’abord brièvement Stanislaw – parfois écrit Stanislas – Lem. Fils d’un médecin
juif oto-rhino-laryngologue, il est né à Lwów, ville autrefois polonaise et
désormais ukrainienne sous le nom de Lviv le 12 septembre 1921. Il est mort à
Cracovie le 27 mars 2006. Il est considéré comme un des grands écrivains de
science-fiction du XXe siècle, une plume qui tranche non seulement avec les
écoles américaine, britannique et française du genre, mais aussi avec la SF
soviétique de son temps. Gunther Anders considère Stanislaw Lem comme l’égal de
Jules Verne pour ses visions sur la révolution technique moderne.

Il
fut étudiant en médecine, puis résistant contre les Allemands, tout en exerçant
le métier de mécanicien et soudeur. Il dut supporter la domination soviétique
sur la Pologne à l’issue de la guerre. Stanislaw Lem n’ira pas jusqu’au bout de
ses études de médecine à l’université Jagellonne de Cracovie. Se refusant à
devenir médecin militaire, il se contenta d’un certificat de fin d’études et
d’un poste d’assistant de recherches dans une institution scientifique. C’est
en ces circonstances qu’il a entamé sa carrière littéraire. Partisan de
l’Occident, malgré le stalinisme et sa censure, Stanislaw Lem n’a eu de cesse
de critiquer le collectivisme soviétique. Sa position politique a servi sa
reconnaissance internationale.
Certes,
nous nous intéressons avec Le Congrès de futurologie au volet
science-fictionnel de son œuvre, mais on ne peut omettre le Stanislaw Lem des apocryphes,
cette série de critiques pastiches d’ouvrages n’ayant jamais existé, textes
regroupés en 1998, ce qui le rapproche d’une démarche à la Borges.
Malheureusement, un seul a été traduit en français : Bibliothèque du
XXIe siècle.
Quelles
sont les thématiques généralement abordées par Stanislaw Lem en
science-fiction ?
On
y trouve l’impossibilité de communication entre les civilisations humaines et
extraterrestres, qui les dépassent, qu’il s’agisse d’une civilisation
d’insectes robotiques dans L’Invincible (1964, traduction française en
1972), ou de l’océan pensant de Solaris (1961, traduction française en
1966). Les utopies technologiques ne sont pas oubliées, le progrès
technologique dispensant l’homme de tout effort, comme dans La Cybériade,
recueil de nouvelles de 1965 traduit en français en 1968. J’y ajouterai un
troisième thème majeur : les mondes virtuels, hallucinatoires et
illusoires, engendrés par la drogue, omniprésente dans Le Congrès de
futurologie. Il rejoint là Philip K. Dick,

seul auteur américain de SF
qu’il reconnaissait, car Lem considérait la science-fiction américaine comme
médiocre et mercantile, dépourvue de toute ambition littéraire et recherche
stylistique. De fait, les mondes virtuels émanant des expériences stupéfiantes
ont été le pendant de ceux créés par la technologie, dans le sous-genre
cyberpunk.
Tôt,
dès 1960, Stanislas Lem fut adapté au cinéma. Solaris intéressa tout
autant Andrei Tarkovski

en 1972 que Steven Soderbergh en 2002. Le Congrès de
futurologie lui-même sous le titre Le Congrès (2013), une très libre
adaptation mêlant animation et prises de vues réelles, due à Ari Folman,
réalisateur israélien.
Le contexte de 1971.
La
Pologne venait de connaître en décembre 1970 ce que l’on a appelé les émeutes
de la Baltique, mouvement de protestation contre la vie chère, au cours duquel
l’armée procéda à une répression violente dont on discute encore du bilan. Le
spectre de la révolte ouvrière, qui fit peur aux Soviétiques, annonçait les
événements survenus dix ans plus tard. Ces événements causèrent la chute de
Wladislaw Gomulka, premier secrétaire du parti ouvrier polonais, remplacé par Edward
Gierek.

Nous
sommes alors dans les retombées des fameuses crises de révolte de la jeunesse
occidentale, de 1968, ainsi qu’à la fin du mouvement psychédélique de la
contre-culture pop qui avait atteint son sommet entre 1967 et 1969, dont la
mort prématurée de Jimi Hendrix le 18 septembre 1970 fut le crépuscule. Nous
sommes aussi à la veille des conclusions du club de Rome : dans un
contexte de croissance démographique menaçant de devenir incontrôlable, avec
les débuts de la prise de conscience écologique, les ressources naturelles
(énergies fossiles, minerais) et alimentaires ne risquent-elles pas de
s’épuiser, menant à notre extinction ? Ne fallait-il pas en venir à la
« croissance zéro » ?
Résumé du livre :
Je
décèle dans Le Congrès de futurologie trois parties distinctes.
Il
y a d’abord le congrès proprement dit, fort malmené, avec une montée
progressive du chaos. L’intrigue prend place dans le pays latino-américain
imaginaire du Costaricana, à l’hôtel Hilton, où doit se tenir le huitième
congrès de futurologie. Le professeur Ijon Tichy y a été invité par le professeur Tarantoga en
cette contrée fort peu sûre. Le consul des Etats-Unis est enlevé par un groupe
terroriste, et, dès le début du congrès, il y a des combats de rue puis
l’enchaînement de péripéties foisonnantes, sur fond de visions hallucinatoires
qui pèsent sur la perception de la réalité.
Ce qui me frappe dans la narration, c’est que
nous ignorons le nom du narrateur pendant un moment. Ce n’est qu’un
« je », un récit à la première personne, jusqu’à ce qu’un collègue de
celui-ci, du groupe des futurologues suisses (p. 36) et spécialiste en
pharmacologie psychotrope, le professeur Trottelreiner pris aussi dans le
tumulte et devenu le compagnon d’infortune de Tichy, dise, page 57 :
« Excusez-moi, Tichy ! ». Nous sommes au moment où des hommes en
uniforme, appartenant à l’US Army, tentent d’évacuer cavalièrement par
hélicoptère le groupe de savants qui s’est retrouvé malgré lui réfugié dans un
égout. De fait, le patronyme complet du personnage central ne nous est dévoilé
qu’à la page 62 par une infirmière : Ijon Tichy, à l’instant paradoxal où
il se retrouve dépossédé de son identité, transplanté dans un autre corps, en
une chirurgie esthétique radicale, transgenre et trans-raciale, dans la peau
d’une jeune femme noire révélée par le miroir et le toucher. Mais qu’est-ce que
le réel ? Tichy ne serait-il plus qu’un cobaye humain balloté au nom
d’expériences interdites ? De pertes de conscience en réveils, Tichy
voyage d’une identité à l’autre, d’un corps à l’autre, au sein de l’hôpital
désert (la grève !) – « c’est la réalité, cher monsieur, la pure
réalité », lui dit Trottelreiner – en fait d’une hallucination à l’autre
(nous voyons ci-dessous à cause de quelle drogue), d’abord homme-arbre, passant
ensuite de la femme noire à l’homme obèse à barbe rousse, de lui-même à Trottelreiner,
par le tour de passe-passe d’un échange de corps tel que parfois la
science-fiction aime à en jouer. De fait, nul n’a quitté les égouts refuges,
même si l’hallucinogène poursuit ses effets (les rats, introduits p. 48, au
commencement du déclenchement des délires stupéfiants, étrangement bipèdes,
marchant à la queue-leu-leu puis plus tard jouant au bridge !) car l’on
sait que la police a drogué l’eau potable de supercarésine et de félicitol afin
de riposter aux émeutiers ! Les hommes-grenouilles (militaires,
policiers ?), viennent récupérer les réfugiés avec brutalité avant un
nouvel évanouissement et un énième réveil dans un hôpital peut-être réel
celui-là (p. 74).
La deuxième partie peut s’enchaîner et ce qui
s’y déroule au départ n’est pas sans évoquer les expériences médicales
tristement célèbres effectuées par les régimes totalitaires (mais pas
qu’eux !) puisqu’on apprend qu’Ijon Tichy va être soumis à un processus de
vitrification, ou si l’on veut de cryogénisation temporaire, de « sommeil
hibernal » de quarante à soixante-dix ans. Son cas clinique, sa folie,
sont réputés « désespérés » selon une vision ancienne et dévoyée de
la médecine, où l’étude du cas pathologique importe davantage que soulager le
patient de ses souffrances, que le soigner (p. 75). S’ensuivent plus de deux
pages de phrases décousues jusqu’à la « décongélation », puis le
basculement dans le style diariste, avec une date non millésimée :
27/7 (p. 79). Il faut attendre la page 80 pour que l’on sache que nous sommes
parvenus en 2039. Les dates s’échelonnent, avec des stations toujours plus
longues, jusqu’au 5/10/2039 (p. 141). Nous baignons alors dans une utopie
intégrale, un de ces mondes parfaits dont était friande une certaine
littérature de voyages fabuleux, philosophique, de ces contes dont se régalait
le lectorat du XVIIIe siècle, traitée ici à la sauce stupéfiante.
De l’utopie à la dystopie : j’estime que
du début du récit situé à compter du 3/10/2039 (p. 126) – coup de théâtre du
retour de Trottelreiner - jusqu’à la fin du roman, nous sommes dans une
troisième partie, celle de la révélation par étapes du réel, dévoilé de couche
en couche, ou plutôt comme des poupées gigognes russes que l’on ouvre au fur et
à mesure. De fait, il y avait plusieurs niveaux de tromperies générées par les
drogues, et Trottelreiner se charge en premier de ce dévoilement. C’est là que
Stanislaw Lem se rapproche le plus de Philip K. Dick (je ne pense pas qu’à ses
cycles romanesques terminaux, mais aussi au Temps
désarticulé). De fait, les hallucinations farfelues et délirantes évoquent
non seulement les haschischins du XIXe siècle mais aussi le surréalisme.
On peut estimer qu’il existe dans les
littératures de l’imaginaire deux façons de manier le virtuel : par les
drogues (forme de recours dominante des années 1970-80) puis par l’informatique
(forme dominante depuis la fin du XXe siècle avec l’essor d’Internet et de ce
que la SF appelle « holosimulations » par le sous-genre cyberpunk).

Drogues et néologismes :
La présence fondamentale du thème de la drogue
et des mondes hallucinés qu’elle engendre est prétexte pour Stanislaw Lem à une
multiplication virtuose et humoristique des néologismes. Cette inventivité
permet de décompresser en un roman à la fois satirique et terrifiant, puisque
nous sommes dans une dystopie. Comme Lubitsch et Chaplin qui prouvèrent en leur
temps qu’on pouvait rire du nazisme, notre écrivain polonais démontre que
l’humour est la meilleure arme pour combattre l’utopie négative.
Je me contenterai de relever quelques exemples,
car une liste exhaustive de tous ces stupéfiants inventés deviendrait vite
fastidieuse. Tout cela relève du gouvernement par la
« psycho-chimie » et par les psychotropes, manière d’assujettir les
populations. Souvent considérés comme des médicaments, ils rappellent le rôle
troublant du laudanum dans la pharmacopée du XIXe siècle. De même, on ne peut
éluder le fait d’une influence de cette virtualité stupéfiante sur la série de
films Matrix (la fameuse alternative
entre les pilules bleues ou rouges), excellent exemple d’intrication entre
Philip K. Dick et le cyberpunk.

J’exclus
toute la série des termes inventés tournant autour de la description du monde du
supposé et apparent 2039, qu’il s’agisse des individus, des situations ou des
objets plus ou moins technologiques (dont les robots divers et multiples,
peut-être pour tourner en dérision l’œuvre d’Isaac Asimov, mais aussi pour
rendre hommage au Philip K. Dick d’Ubik paru
alors récemment, de même la psycho-chimie répond à la psycho histoire de Harry
Seldon dans le cycle Fondation). Au
lectorat d’exposer des exemples (ils pullulent). Les drogues ne sont pas les
seuls prétextes à l’inventivité lexicale de l’écrivain comme nous pouvons le
lire p. 87-88 et suivantes du journal de Tichy qui s’initie au nouveau
vocabulaire déroutant. On débouche sur une langue nouvelle et farfelue.
Stanislaw Lem ne se moquerait-il pas de l’évolution des langues ? Ne
rejoint-il pas l’Oulipo et Raymond Queneau, mais aussi Boris Vian en ces jeux
lexicaux à l’humour décapant ? Je lève mon chapeau et applaudis le travail
excellent des deux traductrices, Dominique Sila et Anna Labedzka.
Cela commence pratiquement dès le début du
livre. Je vais dresser une liste indiquant le nom de la drogue, la page où on
la mentionne pour la première fois, et les effets qu’elle procure.
L’eau du robinet (p. 21) suivie p. 22 de
l’énumération des nouveaux psychotropes du groupe des bénignateurs : hédonicol, bénéfactorine, empathiane,
euphorsol, félicitol, altruisane, bonocasérine etc. qui ont pour effet
d’imposer gaieté et sérénité, ce qu’éprouve d’ailleurs Ijon Tichy. Droguer
l’eau du robinet pour contrôler les gens fait partie de ces théories du complot
et autres légendes urbaines qui ont quelquefois cours. P. 39, on apprend que le
gouvernement a voulu « tuer dans l’œuf » le coup d’Etat en
introduisant dans le château d’eau 700 m³ de bénoxyde de dulciane, de la
supercarésine et du félicitol.
Drogues issues des mêmes corps (p. 22), qui
produisent un effet inverse de violence et d’agressivité : furiasol,
coléramine, sadicol, flagelline, agressium etc. plus les autres substances
rabifères du groupe battérologique !
Les grenades lacrymogènes de la police n’en
sont pas (p. 36) : il s’agit de drogues adoucissantes sous forme
d’aérosol. Les bembes (Bombes de
Mutuelle Bienveillance ou BMB) ont remplacé les lacrymos classiques.
En 2039, avec le gouvernement de la
psycho-chimie, notre auteur s’en donne à cœur joie.
Les drogues encyclopédiques et théologiques (p.
96-97) : par exemple à la diétothèque : argumenthes, crédibiles, et à
la théothèque : bouddhin, sacrental, christol, ormuzdal etc. Lem se montre
agnostique, mais il diffère de l’athéisme communiste classique tout en
rappelant Karl Marx (la religion opium du peuple).
Mnémolyzine ou amnestamine (p. 97) :
dépuratifs pour le cerveau et l’imagination.
Authental (p. 98) : substance permettant
de créer des souvenirs synthétiques d’événements que l’on n’a pas vécus.
Tous ces mots en thèque ne sont-ils pas
eux-mêmes dérivés autant de la bibliothèque que du terme allemand désignant la
pharmacie (Apotheke) ?
Conversate de crédébilium (p. 104-105) :
Tichy a absorbé du thé drogué lors d’une soirée chez Georges Symington, auteur
de l’histoire de l’intellectronique (j’ai décelé en Symington une caricature d’Isaac
Asimov avec ses cerveaux positroniques mais l’ensemble des cybernéticiens et
informaticiens est la cible de Stanislaw Lem). Ce stupéfiant mystifie le
moindre objet banal (la serviette de Tichy !), en un délire proche d’un
animisme excessif et ridicule. Symington neutralise les effets de cette drogue
par l’injection de son contraire : la flegmatine, qui remplit de
scepticisme et d’indifférence.
Me Crawley, l’avocat de l’an 2039, se moque des
mirages – des virtualités – dont certains souhaitent se nourrir. Ce 2039 est
faux, il ment : ce n’est pas le monde réel. Crawley commence à insinuer le
doute. Seul un spécialiste comme Trottelreiner peut déconstruire
l’édifice-leurre. Il réapparaît p. 126, à la date du journal de Tichy – et à sa
grande surprise – marquée 3/10/2039, par le truchement d’une revue à laquelle
notre « héros » vient de s’abonner : La prévistoire nationale. Ce retour inopiné engage Tichy sur la
voie de la révélation : « Se pourrait-il que tout ce qui m’arrive ne
soit qu’une même suite de divagations ? »
Les drogues ayant permis la construction de ce
mirage et l’asservissement :
- la stratiline (p. 126) : commercialisée
par la société Psychomatics, elle est
réputée provoquer des hallucinations à plusieurs niveaux – ou couches. Parler
d’une entreprise comme Psychomatics n’est-il pas aussi une façon de
critiquer l’emprise tentaculaire d’entreprises multinationales et de grands
groupes pharmaceutiques dans notre vie ? Le capitalisme est tout autant
visé que le communisme. La prémonition de Stanislaw Lem est ici remarquable.
- les mascons (p. 134) : haponcteurs ou
hallucinogènes ponctuels : ils falsifient le monde.
- l’antichon (p. 134-135) : antidote
interdit car c’est un antipsychimique : l’aspirer une seule fois révèle le
monde réel ainsi que Trottelreiner le démontre à Tichy dans le
restaurant-leurre, illusion dévoilée. La puissance de cette scène et d’autres
m’a subjugué au point que j’ai fait un rapprochement hardi entre cette
révélation d’une ruine misérable avec des simulacres alimentaires (le succédané
de perdrix) et les visions du personnage central de L’œil du purgatoire de Jacques
Spitz

qui voit l’avenir des
objets et des êtres : nourriture en décomposition, personnages vêtus de
haillons, bientôt morts, à l’état de squelettes, y compris les bébés tellement
ce « pouvoir » projette le protagoniste central loin dans le temps,
jusqu’à ce que les édifices eux-mêmes tombent en poussière ! Tous ces
éléments se retrouvent – avec toutefois des divergences chez Stanislaw Lem mais
l’inspiration est similaire - comme par exemple le vieillard à l’agonie p. 168.
Ces mutations, ce transformisme, se
retrouvent bien sûr chez Philip K. Dick (dans Ubik, cependant, les objets revenaient techniquement en arrière,
régressaient).
A la théorie du complot avancée par Tichy,
Trottelreiner oppose l’utilisation des mascons pour des raisons humanitaires,
en une Terre surpeuplée de 20 milliards d’habitants (théorie de l’explosion
démographique ayant cours dans les années 1970, avec la surpopulation et ses
conséquences, comme par exemple dans le film Soleil vert de 1973)

au point de comparer ce monde à un cadavre
momifié auquel on conserve la fausse apparence du vivant. La population, les
travailleurs, ne peuvent connaître la vérité, grâce à l’action de la
« pharmacocratie » qui masque le réel ou le fait oublier par tout un
panel de drogues : amnestane, antihall, sacrifixine et bien sûr mnémosyne
déjà citée. La tromperie du monde ouvrier par les stupéfiants est une critique
évidente du système communiste par Lem : la manipulation de la population
par la promesse du « paradis » soviétique (p. 139). Mais il existe un
autre niveau de dissimulation, encore pis.
La fin de l’histoire : nous
nous trouvons à l’ultime date du journal de Tichy (5/10/2039) qui a suivi le
conseil de Trottelreiner en visitant la foire : comment décider du futur
de l’humanité via la « prévistoire », car depuis l’origine de
l’intrigue, Trottelreiner participe toujours aux congrès de futurologie (le
LXXVIe si on le croit) ? Plusieurs projets envisagent la mutation des
organismes humains en des pages où le pur délire se mêle à la froideur clinique
des paroles du pharmacologue suisse, prémonition troublante du Trans humanisme
du XXIe siècle. De fait, ce qui m’a frappé lors de la révélation finale, c’est
bien la proximité entre Stanislaw Lem et Jacques Spitz via les néomascons,
vigilifères et autres « déshallucinogènes » (p. 161 à 168) ! Dévoilé
par l’antichon, Trottelreiner n’est plus qu’un vieillard décrépit, rongé, au
corps soutenu par des prothèses et qui s’effondre, vermoulu. Prisonnier de sa
propre phraséologie, de sa sottise idéologique et doctrinaire, il n’a pas
conscience de son véritable aspect d’hybride humain-machine
(« cyborg » ?) en cours de désagrégation, comme s’il était âgé
de plusieurs siècles. L’humanité clochardisée, estropiée et mutilée s’affiche
dans toute son horreur sordide, baignant dans son simulacre de bien-être. Ce
cortège pitoyable n’est pas sans évoquer tous les blessés et mutilés de guerre,
voire la procession des soldats revenants dans J’accuse d’Abel Gance.

Les bâtiments sont à l’avenant (les
« murs vermoulus des gratte-ciel aux carreaux cassés »). L’hiver
règne en maître. L’illusion collective – le système s’avérant incapable de
prodiguer le vrai confort, la vraie richesse – permet à la
« pharmacocratie » de se maintenir au pouvoir. Enfin, aucun robot ne
se trouve dans ce monde réel.
De fait, le Deus ex machina, c’était Symington,
le seul à ne pas présenter une apparence dégradée. « Il y avait donc eu
tout de même quelqu’un pour élaborer ces plans… », s’est dit Tichy. Non
seulement Symington ne porte aucun stigmate de décrépitude, mais il en va de
même pour la pièce dans laquelle il reçoit Tichy, jusqu’à la température, aux
meubles, à la décoration (les nus féminins sans taches). Cette
« bulle » ou isolat exempts de toutes les marques du réel ne sont-ils
pas une métaphore du noyau des privilégiés du système communiste, nomenklatura
et autres, mais aussi des élites capitalistes en leur microcosme ?
Tichy supporte le discours inquisitorial de
Symington, sa diatribe digne du représentant d’une police politique
paranoïaque, réalisant qu’étant considéré comme un fouineur, sa précédente
conversation lors de la soirée n’était autre qu’un interrogatoire camouflé. La
thèse de la ruse tactique supposée démontre les mécanismes auto-construits par
cette police politique qui finit par croire à sa propre fiction assenée en tant
que vérité. Au fond, Symington, en digne héritier d’un stalinisme dystopique,
attribue à ses victimes sa propre vision du monde, leur fait dire et avouer ce
que lui veut entendre, fait leur son discours, sa phraséologie, tels déjà ces
juges et inquisiteurs qui officiaient contre les hérétiques et les sorcières.
Tichy, « contestataire », déviant, dissident, reçoit les paroles
justificatrices du « chef » : il fallait sauver la civilisation
en l’anesthésiant, masquer la réalité par « le dernier devoir humanitaire », au nom de la « paix »,
de la « sérénité » car, avec ses lunettes noires, Symington voit tout
autant le réel que Tichy. On cache à l’humanité, en « derniers
Samaritains » ce qu’il en est en une Terre agonisante, victime de la
glaciation et de la surpopulation (69 milliards de Terriens plus les 26
milliards et plus de clandestins), en l’an véritable 2098. Les drogues sont
l’outil de ce camouflage. Au début des années 1970, la science hésitait entre
deux thèses de l’évolution du climat, réchauffement ou glaciation. Tout le
monde s’accordait sur l’explosion démographique et c’est en cela que ce roman
est « daté ». Quant au rôle d’anesthésiste-eschatologique attribué à
Symington, il n’est pas sans faire songer à un médecin qui pratique
l’euthanasie. L’agression finale par Tichy et la défenestration des deux
protagonistes produit une translation inattendue autant qu’abrupte, avec le
retour à la case départ des égouts. Ce retour au présent, avec la plupart des
protagonistes plongés dans le sommeil et l’atténuation du chaos laisse tout en
suspens : si ça n’avait été qu’un (mauvais) rêve d’Ijon Tichy ? Mais
l’image finale du manuscrit à la dérive reste lourde de sens. Une manière de
résoudre l’intrigue par un procédé littéraire classique – relisez par exemple Alice au pays des merveilles - qui
laisse le lectorat dans l’interrogation et dans l’effroi : si tout cela
devenait vrai ?
A l’optimisme d’Isaac Asimov

s’oppose le
pessimisme de Stanislaw Lem, fort de l’expérience totalitaire communiste, un
pessimisme cependant pondéré par l’humour, bien plus présent que chez Philip K.
Dick qu’il appréciait. Lem réussit l’exploit de se moquer de nous, Occidentaux
des années 1970, tout en glissant – au risque de la censure - une critique aigüe du système soviétique, de
ses modes opératoires et de ses artifices trompeurs, mais aussi de la
psychiatrie médicamenteuse, autre thème qu’en non-spécialiste je ne peux
développer en ces pages. Il expose avec maestria les problèmes et
interrogations du monde sur son avenir à l’orée des années 1970. Au fond, il
utilise la futurologie de l’époque, mais une futurologie qui qui a cessé de
s’extasier sur le progrès technique, futurologie désenchantée dans laquelle la
technologie se retrouve dévoyée par l’usage des robots, en une thèse contraire
à celle d’Isaac Asimov. Livre de l’irruption du désenchantement du monde, deux
ans seulement après Apollo 11 ! Livre qui jure, nous agace, titille la
bonne conscience à la veille de la fin de nos trente glorieuse. Ces années-là,
la science-fiction était entrée dans son âge adulte, répercuté par une moisson
de films intelligents (2001 l’odyssée de
l’Espace, Solaris bien sûr, mais
aussi Silent Running et La planète des singes). Loin de demeurer
un sous-genre, la science-fiction est bien de la grande littérature avec ses
grands auteurs. Elle nous invite à réfléchir.
Christian Jannone.
Prochainement : les commémorations 2025 : un bilan consternant.