vendredi 26 août 2016

France Télévisions et l'affaire Nicolas Le Floch.

Il existe une catégorie de téléfilms qui, bien qu'ils aient été tournés, mis en boîte depuis un certain temps, paraissent condamnés à macérer en un étroit placard ou tiroir pour un laps de temps indéterminé, surtout lorsqu'ils ne correspondent plus vraiment à la ligne éditoriale de la chaîne qui les a produits. Les deux ultimes opus de la remarquable série costumée policière au passé antérieur (c'est-à-dire d'avant le XXe siècle) Nicolas Le Floch s'inscrivent dans cette catégorie, dans cette classification honteuse et infamante.
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Des précédents existent : le feuilleton La Duchesse d'Avila, bien qu'achevé en 1968, dut patienter jusqu'au mois de juillet 1973 pour qu'on lui octroie enfin le droit à la programmation !
Le cadavre anglais et Le noyé du Grand Canal, fort attendus, tournés au moins depuis le printemps 2015, attendent toujours désespérément que les héritiers et héritières gestionnaires géomètres du sire Rémy Pflimlin, grand contempteur de l'Histoire costumée antérieure devant l'Eternel, se décident à une diffusion sur France 2 le vendredi soir, case dévolue aux polars depuis pas mal d'années.
Cela confine au scandale absolu : j'ai personnellement signé une pétition en ligne contre la suppression ignoble de la série Nicolas le Floch, et je ne comprends nullement ce retard prolongé !
Devra-t-on attendre jusqu'à Noël, jusqu'aux calendes grecques ? Jusqu'à la Saint-Glinglin  ou lorsqu'il prendra aux poules la fantaisie de recouvrer des dents comme leurs ancêtres du Mésozoïque ?
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Le cadavre anglais et Le noyé du Grand Canal ont été respectivement publiés aux éditions J.-C. Lattès en 2007 et 2009. Chaque intrigue se déroule sous Louis XVI, en 1777 et 1778. Le noyé du Grand Canal fut tourné entre le 23 mars et le 21 avril 2015. Les dates de tournage du Cadavre anglais me sont inconnues. L'achèvement de celui-ci doit remonter à bien plus qu'une paye... Les motifs de suppression de la série des programmes de France 2 obéissent à la même doxa, à la même phraséologie issue des dérives ultra commerciales de la télévision française à partir du milieu des années 1980 : trop cher pour pas assez d'audience ! Quelle honte ! Mon infrangible curiosité, indestructible pour tout ce qui touche aux reconstitutions historiques (et celles de la série Nicolas Le Floch s'appuyaient sur un remarquable travail d'historiens), en a pris un coup, la culture audiovisuelle aussi. La télé n'est plus du tout apte à transmettre la culture, à la vulgariser !
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Cependant, en un article remontant déjà au 2 juin 2015, alors que l'on croyait imminente la diffusion des deux téléfilms policiers perruqués précités ( au 2e semestre 2015 prétendait-on alors), Le Figaro qui affirmait que Le Cadavre anglais avait été mis en boîte dès le printemps 2014 (soit plus de deux ans à la date où j'écris), Jérôme Robart, cet excellent comédien interprète du personnage-titre de Jean-François Parot, était interviewé. Il qualifia l'ultime épisode de "complètement dingue", espérant toutefois ne pas faire un deuil définitif de la série, vu qu'il restait pas mal de romans à adapter (certains téléfilms ont même été des créations originales, tout aussi bonnes que si Jean-François Parot les eût écrits sous la forme livresque). Cela aurait été plaisant de voir les personnages vieillir sur écran jusqu'à la veille de 1789...
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Las ! En cette fin d'été 2016, toujours nulle nouvelle, nulle annonce de quelque diffusion ou programmation que ce soit ! Difficile de caser perruques, catogans, soubrevestes, habits à la française, passepoils, parmi des fictions télévisuelles se revendiquant du tout contemporain, un contemporain faisant soi-disant sens chez le vulgum pecus, déformé par la fausseté, prismatique, tordu, anamorphosé, bancroche, réinterprété, traduit, trahi, dont se gausseront les analystes historiques futurs lorsqu'ils se pencheront sur l'étude des fictions françaises post Patrick de Carolis, montrant, en nouveaux Marc Ferro, combien elles auront été davantage le reflet de la pensée de celles et ceux qui les produisirent, les scénarisèrent et les filmèrent, que d'une quelconque reproduction du véritable réel du début du XXIe siècle dans toute son exactitude crasse...
Adieu Nicolas Le Floch, ou seulement au revoir ?

Prochainement : demeurant ancré dans l'univers de la fiction télé costumée antérieure, j'aborderai le sabordage de deux séries britanniques remarquables : Da Vinci's Demons et The Musketeers, deux relectures géniales de Léonard et de Dumas dont l'arrêt immonde a été récemment annoncé... A bientôt.
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vendredi 12 août 2016

Ces écrivains dont la France ne veut plus 13 : Lamartine.




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Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emporté sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges
 
Jeter l’ancre un seul jour ?

Ô lac ! l’année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu’elle devait revoir,
Regarde ! je viens seul m’asseoir sur cette pierre
 
Où tu la vis s’asseoir !


Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes ;
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés ;
Ainsi le vent jetait l’écume de tes ondes
 
Sur ses pieds adorés.
 

Un soir, t’en souvient-il ? nous voguions en silence ;
On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
 
Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos :
Le flot plus attentif, et la voix qui m’est chère
 
Laissa tomber ces mots :

« Ô temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,
 
» Suspendez votre cours !
» Laissez-nous savourer les rapides délices
 
» Des plus beaux de nos jours !
» Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
 
» Coulez, coulez pour eux ;
» Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
 
» Oubliez les heureux.
» Mais je demande en vain quelques moments encore,
 
» Le temps m’échappe et fuit ;
» Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l’aurore
 
» Va dissiper la nuit.
» Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive,
 
» Hâtons-nous, jouissons !
» L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;
 
» Il coule, et nous passons ! »


Temps jaloux, se peut-il que ces moments d’ivresse,
Où l’amour à longs flots nous verse le bonheur,
S’envolent loin de nous de la même vitesse
 
Que les jours de malheur ?

Hé quoi ! n’en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ? quoi ! tout entiers perdus ?
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
 
Ne nous les rendra plus ?

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
 
Que vous nous ravissez ?

Ô lacs ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
 
Au moins le souvenir !

Qu’il soit dans ton repos, qu’il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l’aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
 
Qui pendent sur tes eaux !

Qu’il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l’astre au front d’argent qui blanchit ta surface
 
De ses molles clartés !

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire,
 
Tout dise : Ils ont aimé !

(Alphonse de Lamartine : Le Lac (quatorzième Méditation)) 

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Cette citation  intégrale du Lac s'imposait en ouverture de mon texte. Il demeure la pièce la plus célèbre (du moins en une époque pas si ancienne) des Méditations poétiques, dont le retentissement littéraire, lors de leur publication en 1820, fut considérable. Cependant, je n'ai pas choisi de privilégier l'idylle désespérée du jeune poète romantique, remontant à l'an 1816, cette année sans été, amour absurde l'ayant foudroyé à Aix-les-Bains, amour désespéré d'un jeune homme souffrant de langueur pour une femme poitrinaire plus âgée, Julie Charles, disparue à 33 ans, mariée à un barbon qui l'enterra, l'aéronaute, pionnier des ballons, contemporain des frères Montgolfier Jacques Charles (1746-1823), qui s'illustra dans la conception du ballon à hydrogène et effectua un vol historique avec Noël Robert. 
Cependant, par-delà cet amour absurde, notre mâconnais, né le 21 octobre 1790, auteur aussi de Jocelyn (1836) et Graziella (1849), mérite mieux que l'étroitesse d'une vision restrictive à laquelle on le limite comme poète grotesque, trop lyrique, limite pleurnichard et mélo, forcément dépassé de nos jours. Le Lamartine académicien, historien et politique, favorable à l'abolition de l'esclavage, me paraît bien plus passionnant à évoquer. 
C'est donc du Lamartine élu en 1829 à l'Académie française, du Lamartine de l'Histoire des Girondins et de la révolution de février 1848 dont je souhaite avant tout vous parler. Un Lamartine parfois mal jugé, qui se fit mal voir de sa famille politique de départ (il fut originellement favorable  au parti légitimiste, puis à la Monarchie de Juillet et, après divers échecs, fut élu député de Bergues en 1833) parce qu'il glissa vers la gauche, une gauche certes relative.
Alphonse de Lamartine fut un endetté notoire, publiant l'Histoire des Girondins en 1847 autant pour des raisons financières que politiques.
Comme après lui Victor Hugo, ce fut non sans difficultés qu'il parvint à intégrer le sérail de l'Académie française, après avoir essuyé plusieurs échecs cinglants. Battu ue première fois en 1824, puis à maintes reprises en 1826, Alphonse de Lamartine se vit en 1829 confronté aux intrigues destinées à faire barrage à son élection. Le fauteuil de Pierre Daru
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 était alors vacant. L'Académie française représentait un bastion, une forteresse du néo-classicisme qu'il fallait prendre d'assaut. Paradoxe : faut-il rappeler que le premier romantisme, celui de Chateaubriand, était classé à droite, opposé au bonapartisme, bien que la figure napoléonienne et son épopée fascinassent bien des écrivains ? Le légitimisme originel de Lamartine, de même les faveurs dont Victor Hugo bénéficia sous la Restauration, qu'il se fût agi de Louis XVIII et de Charles X ne sont pas le fruit du hasard. 
Les autres candidats au fauteuil de Daru se désistèrent afin de permettre l'élection du poète ; pourtant, François Andrieux (1759-1833), alors secrétaire perpétuel, tenta d'opposer la candidature du duc de Bassano (lui-même exclu lors de la "purge" de 1816 qui vit l'exclusion de tous les académiciens ayant été favorables à Napoléon, bien qu'on puisse objecter que Daru lui-même servît l'Empire) à  celle de Lamartine. La machination réactionnaire échoua : Lamartine fut élu le 5 novembre 1829 par 19 voix sur 33 votants. Il est des intrigues inefficaces... heureusement pour l'Histoire. 
Dès lors, Lamartine soutint toujours les candidats romantiques et modernes à l'Académie française, leur apportant son suffrage : Hugo, Vigny, Balzac (Chateaubriand  les soutint également).
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Lamartine, voyageur en Orient, député, se fit remarquer pour ses positions anti-esclavagistes : en 1834, il fit partie des fondateurs de la Société française pour l'abolition de l'esclavage. Son évolution à gauche demeura ambiguë, puisqu'il continua à défendre la propriété. Pour Frédéric Bastiat, Lamartine ne comprenait rien à l'économie. Bien qu'il remplît consciencieusement sa tâche de député, il fut en proie à de graves soucis d'argent. Il envisagea d'abandonner la politique et se remit à l'écriture : l'Histoire des Girondins en résulta en 1847. 
La rédaction débuta au mois d'août 1842. Huit volumes furent écrits en tout. La première édition parut entre le 20 mars et le 12 juin 1847. On se gausse de la faiblesse de l'oeuvre historique de Lamartine par rapport à celle de Michelet. Pourtant, l'ouvrage fut un succès et contribua à imposer le mot "Girondins" en lieu et place de Brissotins ou Rolandistes. 
Au fil de l'ouvrage, Lamartine se détache peu à peu des Girondins et déborde son Histoire de la Révolution jusqu'au 9 Thermidor. Il ne peut s'empêcher non d'éprouver de la sympathie pour les Montagnards, mais de justifier partiellement leur politique. Lorsqu'il doit traiter le cas du malheureux monarque Louis XVI, Lamartine apparaît parfois gêné aux entournures. Ce flottement de sa part lui valut les vives critiques de ses pairs. Le poète se trouva écartelé entre le monarchisme et les positions démocratiques avancées de Robespierre et de ses amis.  
Joseph Guadet (1795-1880), neveu du conventionnel girondin Elie Guadet (1758-1794), fournit à Lamartine une documentation inestimable : ses propres archives familiales. Cependant, il se sentit trahi par le résultat, accusant Lamartine d'avoir travesti les faits.
Il est inutile de s'appesantir trop longtemps sur les événements de 1848. Devenu ministre des Affaires étrangères du gouvernement provisoire de la IIe République, Lamartine s'illustra dans la séquence historique célèbre au cours de laquelle, au drapeau rouge, il préféra, en un discours fameux prononcé à l'Hôtel de ville de Paris le 25 février 1848, le drapeau tricolore. Selon le poète, le drapeau tricolore était universel : il avait fait le tour du monde au contraire du drapeau rouge.
Lamartine fut assez naïf, avec ses confrères ministres, de croire que le suffrage universel masculin, nouvellement instauré, entraînerait l'élection d'une assemblée constituante favorable à la République et à la révolution de février : les résultats électoraux furent contraires à leurs espérances. Dès lors, la nouvelle commission exécutive remplaçant le gouvernement provisoire glissa à droite, appliquant une politique toujours plus modérée, jusqu'à la fermeture des ateliers nationaux et la répression sanguinaire des journées insurrectionnelles de juin. Sa carrière politique ruinée, discrédité, Lamartine n'obtint qu'un score ridicule aux élections présidentielles de décembre 48 : 0,26 %.
Force est de constater qu'après 1849, outre la fin de ses ambitions politiques, Lamartine amorça un déclin littéraire certain. Il fut contraint à des publications alimentaires, malgré la rente que lui rapportait l'Histoire des Girondins. Sa générosité (comme celle d'Alexandre Dumas), ses dettes, son goût pour les grands domaines, le poussèrent à vendre Milly vers la fin de sa vie, sous le Second Empire. Il mourut, presque ruiné, le 28 février 1869.

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Prochainement : j'aborderai le problème de la non diffusion (celle-ci se fait attendre) des deux ultimes téléfilms de la série Nicolas Le Floch.

samedi 9 juillet 2016

Louvre-Lens, Ecouen, le Grand Palais : trois expositions récentes négligées par les a-médias.

"La Terre, le Feu, l'Esprit : chefs-d'oeuvre de la céramique coréenne" au Grand Palais du 27 avril au 20 juin 2016,
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"Charles Le Brun, le peintre du Roi-Soleil" au Louvre-Lens du 18 mai au 29 août 2016,
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"Masséot Abaquesne : l'éclat de la faïence à la Renaissance" au musée national de la Renaissance château d'Ecouen du 11 mai au 3 octobre 2016,
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trois expositions fascinantes, trois expositions importantes, mais trois expositions non contemporaines et sous-médiatisées comme chaque lecteur habitué de ce blog peut aisément le comprendre...
La première exposition citée, "La Terre, le Feu, l'Esprit", organisée dans le cadre de l'année France-Corée s'est récemment clôturée dans un silence presque optimal, peut-être commandé par une polémique survenue dans le cadre des relations culturelles franco-coréennes, que Télérama a détaillée dans un article intitulé : Une exposition annulée, une directrice limogée, ce qui devait être un des moment fort de l'année France-Corée 2016 a tourné au désastre. Cet article peut être lu dans la rubrique Arts & Scènes du site de Télérama. Cependant, j'estime que les silences presque intégraux autour de la manifestation du Grand Palais demeurent inexcusables en l'état. Il est vrai que nos "seigneurs" bobos, tout branchés et cosmopolites qu'ils soient, sont de tristes sires "anexotiques", anti exotiques, qui s'en fichent comme de leur première paire de chaussettes de l'ouverture, par exemple, d'une autre expo (cette fois au Musée du Quai Branly - Jacques Chirac) consacrée au regard porté par l'art africain sur l'autre européen. Ce sont des incurieux notoires. Ils n'en ont rien à f... des céladons coréens, de toute une rétrospective consacrée aux arts du feu du Pays du Matin Calme, partant du temps distant des "Trois Royaumes" jusqu'à couvrir de nombreux siècles nous faisant cheminer des dynasties Goryeo et Joseon au monde contemporain. 
Je pourrais en dire tout autant du Louvre-Lens, dont il est toujours plus incontestable au fil des mois (sur fond de baisse assurée du nombre de visiteurs, et pour cause !) qu'il souffre d'un manque croissant d'intérêt géographique et culturel (devrais-je écrire plutôt "cultureux" ou sociocul ?)
Le Louvre-Lens, par le biais de l'expo en cours sur Charles Le Brun (ce qui fait au mieux ronfler, somnoler, nos haineux de l'Histoire antérieure à la contemporanéité immédiate) est-il devenu la "poubelle" du Louvre-Paris ? Faut-il l'écrire ? Le Louvre-Paris est de moins en moins le musée du peuple voulu par la Révolution française. Il abandonne le public hexagonal et ouvertement, ne semble plus conçu que pour le seul public étranger bien pourvu en revenus (ou parvenu via les "décollages économiques") qui ne veut voir que les pièces majeures médiatiques (Joconde, Victoire de Samothrace, Vénus de Milo, Scribe accroupi etc.). Je pourrais épiloguer sur la flambée des prix d'entrée, sur les dérives commerciales, comme à Versailles etc. La mission d'instruction du peuple français aux Beaux-Arts est abandonnée ou presque, bien que l'actuel président-directeur, issu de la méritocratie républicaine, M. Jean-Luc Martinez, y soit favorable. Peut-être doit-il faire avec les dérives friedmano-hayékiennes de ses prédécesseurs. Résultat : 70 % des touristes au Louvre-Paris viennent de l'étranger, et nous assistons au déclin du nombre des visiteurs français. La proportion au Quai Branly représente l'exact contraire : 80 % de ses visiteurs sont originaires de l'Hexagone. Devrais-je ajouter à ce constat le jeu ambigu d'Arte qui, jusqu'à ce même jour où j'écris ces lignes, n'avait pas consacré le moindre documentaire au Louvre-Paris depuis X années ? Arte, dans ses sujets culturels (voués à 99 % à la création contemporaine) néglige d'ailleurs le Louvre et tout le reste du patrimoine conçu par Homo sapiens...
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Je puis affirmer, non gratuitement, que le Louvre-Paris se repose toujours davantage sur le Louvre-Lens pour toutes les expositions jugées peu rentables, peu commerciales, trop pointues, donc peu médiatisées (par exemple le Moyen Age l'an passé ou une thématique festive générale brassant plusieurs siècles dans "Dansez, embrassez qui vous voulez" qui a précédé cet hiver Charles Le Brun). Le fiasco en nombre d'entrées de l'expo "Poussin et Dieu" fut-il déterminant dans les choix de répartition des responsables du "plus grand musée du monde" ? Il fut une exception toute récente : la rétrospective consacrée à Hubert-Robert, le peintre des ruines de la seconde moitié du XVIIIe siècle qui, à la surprise générale, a fonctionné et trouvé son public. Là encore, je souligne que la presse papier a fait son travail, au contraire de l'a-télévision, rongée par le double cancer de l'audimat pour 99 chaînes sur 100 et de l'immédiateté contemporaine faisant sens pour la 100e au nom aisé à décrypter...
Les médias enfoncent souvent le clou, moins la presse écrite, qui fait encore peu ou prou son travail informatif, ainsi que je viens de l'exprimer plus haut au sujet d'Hubert-Robert, mais aussi Internet, bien que, par exemple Le Monde a parfois tendance à ne consacrer qu' in-extremis, dans le dernier mois de la manifestation, un article sur tel ou tel événement muséal non axé sur l'art moderne et contemporain. La télévision n'est pas en reste : elle se désintéresse de cela ou ne l'évoque qu'à des horaires matutinaux ou méridiens, lorsque personne n'est devant son poste, en brefs bouche-trous...
Il semble désormais exister un Louvre à deux vitesses, mieux, deux Louvre (s) : 
- le Louvre des riches touristes étrangers à Paris (et accessoirement des bobos branchés) ;
- le Louvre du peuple à Lens, d'une région souffrant de la sinistrose de la désindustrialisation, Louvre-Lens qui a conservé les nobles et anciennes missions éducatives républicaines et de service public. Edifiant, me direz-vous. Je laisse de côté l'affaire du transfert des réserves "louvresques". Je ne suis pas spécialiste : lisez pour cela les dossiers et articles que la Tribune de l'Art a consacrés à cet épineux problème. 
Mais le peuple a-t-il les moyens financiers et l'envie de se rendre à Lens ou Lens est-il de facto désormais presque exclusivement orienté vers l'accueil d'un public local ou régional (faut-il encore qu'il vienne...) ? 
De toute manière, Arte ne parle jamais du Louvre-Lens (au commencement, du fait de son architecture contemporaine, puis plus rien depuis). Parallèlement, le site La Tribune de l'Art vient de souligner l'aberration d'une localisation de cette rétrospective Le Brun à Lens (la première en France depuis un demi-siècle) tout en soulignant les qualités remarquables de cette manifestation (bien illustrée de belles photos) qui permet de découvrir les premières étapes de la carrière de ce peintre sous Louis XIII et Mazarin (il naquit en 1619).
Reste à parler du musée national de la Renaissance d'Ecouen, un des plus négligés.
Nul ne peut contester le grand intérêt de l'exposition en cours consacrée à Masséot Abaquesne (1500-1564), ce grand céramiste et faïencier auquel Bernard Palissy,
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 son plus ou moins contemporain (1510-1589 ou 90, sa date de décès demeurant incertaine) a fait de l'ombre, quoique ces deux artistes majeurs soient tous deux fort bien représentés dans les collections nationales d'Ecouen. Cependant, par-delà le problème particulier de Masséot Abaquesne et de ses chefs-d'oeuvre admirables, force est de reconnaître que c'est l'ensemble du musée d'Ecouen qui ne suscite guère d'échos en général, par indifférence ou je-m'en-fichisme crasse. Masséot Abaquesne incarne un "illustre inconnu" de plus que nul n'est tenu de s'empresser de découvrir s'il n'en a point la volonté. Conséquemment, la rétrospective Abaquesne est, parmi tant d'autres misant sur les arts antérieurs à l'impressionnisme, souventes fois méconnus, davantage tournée vers un public d'amateurs éclairés, savants, sachants, convaincus d'avance, petit troupeau devenu infime et rare, composé de celles et ceux (tout comme moi) renseignés sur le fait fondamental que l'art humain débuta avec les gravures néandertaliennes récemment découvertes et non pas avec le Pop Art autour de 1960 ainsi que feint à l'exprimer le bobo bourdieusant détaché de l'ancienne culture "bourgeoise" moribonde, marginalisée, presque désormais underground, nouvelle contre-culture de niche écrasée par la précédente devenue culture officielle dominante.
http://www.repro-tableaux.com/kunst/masseot_abaquesne/tile_depicting_story_noah_emb_hi.jpg
Il est des musées nationaux incontournables, qui ont toute la pub, et d'autres, bien que remarquables et indispensables (toutes les époques historiques et préhistoriques sont bien représentées en France) qui demeurent toujours les perdants médiatiques dans l'affaire, et ce n'est pas notre seule chaîne culturelle ou soi-disant telle, quasi intégralement dépatrimonialisée, qui se souciera d'Ecouen, de Cluny ou même du Creusot (oui, l'écomusée du Creusot existe toujours !). Non, le monde n'est pas né à Woodstock 1969 mais en - 13 732 millions et quelques années.

Prochainement :  reprise le mois prochain, en son treizième volet, de la série consacrée aux écrivains dont la France ne veut plus : Alphonse de Lamartine.
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samedi 2 juillet 2016

"The Neon Demon" et "Moi, Daniel Blake" ou la glace à deux faces.

Contrairement à Thatcher et Reagan qui semblaient des géants, Boris Johnson et Donald Trump font figure d'homoncules de l'ultra-libéralisme. Ils ont ce côté grotesque, histrionique, que partageaient Caligula, Néron et Héliogabale. Lorsque je les vois ou les entends, ils me font irrésistiblement songer à ces singes sapajous d'orgues de barbarie en train de vociférer et cracher. (Journal d'un anti-bourgeois du XXIe siècle).

L'année Mil neuf cent septante fut marquée par nombre de nécrologies. En ce millésime, cinq membres de l'Académie françoise quittèrent nostre monde. Il en fut de mesme pour le plus yllustre des François. (Mémoires du Nouveau Cyber Saint-Simon)

Il n'y a rien de commun entre vous et nous. (Saint-Just, s'adressant  à des plénipotentiaires autrichiens).

The Neon Demon de Nicolas Winding Refn et Moi Daniel Blake de Ken Loach, bien qu'en apparence, ils soient antinomiques, partagent ce caractère commun d'avoir suscité une franche hostilité parmi certains critiques qui les ont tous deux voués aux gémonies.
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Que sont en fait ces deux films ? Une glace à deux faces, métaphorique, dont l'une reflèterait le négatif de l'autre. Ils sont à l'image d'une société, non pas simplement contrastée, mais séparée par un profond abîme impossible à combler. Les critiques hostiles aux deux titres, qui presque tous appartiennent à la doxa culturelle chébran dominatrice, se sont en fait voilé leur propre face. Ils se sont refusés à voir dans l'un, The Neon Demon, un portrait exact de la société du côté du marteau dont ils se revendiquent, à laquelle ils appartiennent ou feignent d'appartenir, reflet d'eux-mêmes, des excès du monde décadent inclusif, de ce qu'on nomma la jet set, lorsque celle-ci prit le pouvoir (ou profita de l'opportunité pour le prendre) au temps du thatchérisme et du reaganisme triomphants, bientôt mondialisés. Ils refusent de voir en The Neon Demon les dérives et la putréfaction de leur propre univers.
Ils rejettent tout aussi violemment Ken Loach et sa palme d'or, Moi Daniel Blake, film situé du côté de l'enclume, film du out quand The Neon Demon est celui du in. Deux films du divorce social profond, de l'écartèlement, de l'éclatement de notre monde entre ceux qui subissent Hayek et ceux qui s'y complaisent, ou veulent en être, ainsi que le disait Gustave Flaubert à propos de l'Académie française, comme Elle Fanning dans le rôle de Jesse, qui finit littéralement dévorée par le système. 
Cour de Louis XIV à Versailles versus famine paysanne du faux Grand Siècle,
fête impériale versus misère ouvrière de L'Assommoir et Germinal,
République opportuniste des brasseurs d'argent de la "Belle Epoque" versus vaines revendications de la "sociale",
chébrantude cosmopolite bobo mondialisée pro hayékienne versus exclus de la mondialisation des multiples ceintures de la rouille anglo-franco-américaines réduits à la séduction des sirènes trompeuses de la démagogie qui ont noms Donald, Marine, Boris et autres "brexiteurs".
Deux camps irréconciliables, qui ne se parlent pas, qui s'ignorent, ne se comprennent pas, ne s'expriment pas dans la même langue, "nov" ou vieillotte. 
The Neon Demon apparaît comme Le Trottin du XXIe siècle. Il en a l'audace et l'atrocité décadente, brassant les thématiques de la bamboche, de l'orgie, de la déviance de tous poils. Nicolas Winding Refn a-t-il lu au préalable Poppy Z. Brite, Gabrielle Wittkop et Aurore-Marie de Saint-Aubain, triade incontournable de la décadence littéraire extrême avant de prendre sa caméra ?
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Dans un article intitulé "Le cinéma atmosphérique de Nicolas Winding Refn" dernièrement paru en ligne sur le site Causeur.fr, le cinéphile Vincent Roussel a placé un sous-titre judicieusement pensé : "The Neon Demon ou le devenir-poupée des corps". Il affirme qu'Elle Fanning est "filmée comme un modèle désarticulé de Balthus à l'entame du film".
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Pour celles et ceux qui ont pu voir The Neon Demon, il s'agit de la séquence d'ouverture où une Elle Fanning vampirisée, sanguinolente, comme égorgée, prend une pose alanguie de moribonde exsangue avachie sur une espèce de sofa, vêtue d'une mini robe bleue tandis qu'on la photographie. Ce genre d'épreuve hallucinante doit lui servir de viatique, de vade-mecum afin que sa beauté impressionnante (et immature) puisse lui permettre d'intégrer le sérail du mannequinat, de la mode avec tous ses excès, ses dérives.
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Cette seule séquence suffit bel et bien à qualifier The Neon Demon de Trottin ou Lolita du XXIe siècle. A seulement seize ans (mineure donc), Jesse (et Elle pour de bon au moment du tournage), doit agir dans le mensonge : faire accroire qu'elle a dix-neuf ans, non pas dix-huit (ce serait suspect).
A partir de là, le film devient une métaphore de toutes les déviances via la fascination éprouvée pour la superficialité de la beauté des filles éthérées (et souventes fois anorexiques) de magazines et de podiums, de défilés. La beauté de Jesse suscite la jalousie, l'envie, et la condamne à mort. Pédophilie (y compris féminine sans omettre qu'Elle Fanning affiche un visage innocent, encore enfantin, dans un corps de femme déjà désirable), artificialité, fascination morbide, vampirisme, saphisme, nécrophilie, cannibalisme et éventration suicidaire expiatrice en vue d'en extraire les fressures humaines étrangères : tel est le contenu traumatisant du nouveau Trottin de Nicolas Winding Refn.
 Jesse est une victime suprême, d'un sacrifice humain saphique où la consommation de sa chair sert à l'appropriation de sa puissance, de sa vénusté. On supposait que The Neon Demon susciterait polémique et scandale sur la Croisette, ce qui lui donnerait un prix. Le vrai scandale advint : le film revint bredouille de la compétition, ayant sans doute joué le rôle de repoussoir, son échec commercial devenant patent : lorsque je vins le voir au cinéma, nous n'étions que quatre spectateurs en tout, dont une personne qui lâcha prise en cours de route...
Tout autre apparaît Daniel Blake de Ken Loach, victime aussi, mais de l'enclume, détruit par l'ultralibéralisme, Britannique d'en bas écrasé par l'absurdité kafkaïenne du système social toujours plus inégalitaire instauré depuis Thatcher.
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Jesse symbolise les dérives du monde sociétal ; Daniel Blake celles du monde anti-social, plus exactement, d'un monde où se détricote par étapes l'Etat Providence de 1945 venu du rapport Beveridge.
Pour rappel, une certaine presse chébran a accueilli avec hostilité la récompense accordée à Ken Loach en une cuvée cannoise déséquilibrée et peu mémorable, il faut en convenir. Alors que, par rapport, la presse conservatrice a su accueillir ce prix, cette palme, en termes mesurés, modérés, presque bienveillants, l'autre presse, bobo chébran, a craché son venin, son ire, contre Moi, Daniel Blake. Diatribe et véhémence... inobjectivité pour notre victime d'un système de santé désorganisé par la pression continuelle du friedmano-hayekisme le poussant au démantèlement par touches. Les Inrockuptibles se sont montrés particulièrement et continuellement odieux, injustes et partiaux, appuyant leur hostilité sur des apriorismes, des présupposés et clichés partisans droitiers anti Ken Loach, dignes des plumes les plus acérées des plus grands thuriféraires, collabos et complices du Mur d'argent, du Comité des Forges et des Deux Cents Familles du temps de Zola, Jaurès, Herriot ou Blum. L'odieuseté de ces articles, au ton parfois d'une violence limite, vaut presque les organes d'extrême droite d'avant-guerre (par exemple Gringoire). Les propos flirtent avec le diffamatoire le plus abject. Lisons plutôt :
Citoyen aux opinions politiques respectables mais médiocre cinéaste, Ken Loach ne se refait pas. "Moi, Daniel Blake n'y changera rien et déroule l'usuel pathos mélenchonien du vieil anglais révolté.
Suit une comparaison avec La Loi du marché de Stéphane Brizé, qui joue en défaveur du long-métrage de Loach. Plus loin, l'auteur, curieusement anonyme (par pusillanimité, par protection de ses arrières ?) qualifie l'opus du cinéaste britannique d'"anti-Dardenne" puis de "tract sentimentaliste" et de "chantage à l'émotion". Le Figaro sut être plus modéré que cette diatribe quasi ordurière.
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Ceci pour l'article mis en ligne par les Inrocks le 13 mai dernier. Ils ont récidivé à plusieurs reprises à compter du dévoilement du palmarès cannois le 22 mai, enfonçant le clou jusqu'à plus soif, tel un bourrage de crâne de gnôle de poilu. Chassez le naturel, il revient au galop avait écrit Destouches au XVIIIe siècle. Mieux vaut un conservateur franc, assumé, fidèle depuis toujours à se idées, toutes contestables et critiquables qu'elles soient, que la parole vipérine, dévoyée et fielleuse des vestes retournées, des vendus branchés aux poisons du système dominant et écrasant. Les Inrocks auraient dû titrer franchement : Salauds de pauvres. Cela eût eu le mérite de la clarté ! 
En octobre prochain, je m'empresserai d'aller voir Moi, Daniel Blake n'en déplaise à ses détracteurs. Comme aurait dit Léon Bloy : j'emm... tous ces salops !


Prochainement :  il sera question de quelques expositions négligées, oubliées ou ignorées par nos anti médias, à Ecouen, au Louvre-Lens, ou au Grand Palais, sur Masséot Abaquesne, la Corée ancienne et Charles Le Brun...
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samedi 25 juin 2016

"The Witch" et le cinéma fantastique réservé seulement aux multiplexes : une tautologie ?

Il n'y aura plus d'accident sur cette ligne tant que je veillerai. (Ernest Borgnine dans Le Fantôme du vol 401 téléfilm américain de Steven Hilliard Stern (1978)) 

J'aborde l'article de ce jour à l'heure où les distributeurs affûtent leurs armes afin de saborder la sortie de Conjuring 2.
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Ils me font irrésistiblement songer à ces araignées embusquées, que j'aime à observer, jeûnant des heures durant jusqu'à ce que la proie opportune et rêvée se présente à leurs crochets venimeux après s'être piégée en leur toile. J'admire la patience de ces bêtes que l'on hait ainsi que l'écrivait Hugo, arachnides qui répugnent à l'être humain et sont pourtant utiles à l'équilibre naturel puisqu'ils prélèvent leur juste part d'insectes.
Hélas, les araignées sont plus dignes que les fomenteurs de complots distributifs détestant les films de genre ! Leur dernier trophée au tableau de chasse s'intitule The Witch,
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 film fantastique hors normes académiques de Robert Eggers (j'insiste sur cet aspect de l'oeuvre). Mention doit être donnée à la jeune comédienne Anya Taylor-Joy, révélation qui assume le rôle principal de cette fiction d'époque obscurantiste. Si la possibilité désormais hautement improbable m'avait été donnée de voir ce film en projection traditionnelle, peut-être aurais-je pu, çà et là, y détecter des influences et citations appartenant à l'histoire du cinéma fantastique. Peut-être eussè-je pu affirmer que The Witch était marqué par Les sorcières de Salem de Raymond Rouleau (1957), par Into the woods de Rob Marshall (2014) ou encore Le labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro (2006). Sans doute aurais-je spéculé, glosé, sur d'autres sources d'inspirations référentielles multiples : Les Diables de Ken Russell (1971) mais aussi un cinéma moins baroque, plus austère, ascétique : les oeuvres de Carl Theodor Dreyer comme Vampyr (1932) et Dies Irae (1943) 
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 sans omettre évidemment Ingmar Bergman avec  Le septième sceau (1957) et La Source (1960), où déjà s'impose la figure de l'innocente jeune fille blonde s'aventurant dans une forêt pleine de périls, motif courant depuis les contes médiévaux où l'espace forestier était perçu comme répulsif et redoutable. The Witch partage avec la plupart de ces films les thématiques de la sorcellerie, du diable et de la possession démoniaque, commune à l'ère des bûchers de sorcières ouverte au XVe siècle (Thomasin, interprétée par Anya Taylor-Joy, est soupçonnée de sorcellerie, de commerce avec le démon, d'infanticide), si bien étudiée par Robert Mandrou dans son ouvrage maître Magistrats et sorciers.  A la différence de la jeune Thomasin, c'étaient des femmes mûres, âgées, solitaires, isolées, qui étaient considérée comme des sorcières : des asociales et marginales dirait-on aujourd'hui. Dans The Witch, c'est toute la famille qui vit isolément. les personnages isolés en forêt de The Witch, en ce no man's land, sont les ancêtres des "sauvages blancs" de Délivrance et de Massacre à la tronçonneuse.
Notre production indépendante découverte tantôt au festival de Sundance puis récompensée à Gérardmer a "bénéficié" d'un cadeau empoisonné, dont Eggers a eu tort de se réjouir : une distribution internationale par la Universal, qui en a acheté les droits mondiaux, donc par ricochet français.
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Car il est désormais certain que faire distribuer The Witch par Universal a été une erreur fondamentale, que dis-je, une gaffe monumentale, cause de malentendu, de divorce consommé entre le public archi formaté et catégorisé des salles de multiplexes auxquelles on a restreint le film et la critique intellectuelle favorable au travail de Bob Eggers. Mieux eût valu qu'un distributeur indépendant français s'en occupât, le prît en charge afin que le circuit art et essai en bénéficiât aussi.  C'eût été amplement mérité, vu les qualités esthétiques et narratives de The Witch. En lieu et place, le film a dû se contenter d'une combinaison chiche d'environ 146 copies, conforme désormais, depuis la catastrophe industrielle Annabelle, au parc d'écrans que les grosses boîtes comme Universal (et les autres) acceptent d'attribuer à un long métrage de genre sans vedettes bankables. Autrement dit, seuls les multiplexes maillant nos périphéries urbaines ont eu droit à ce film. Adieu les centres villes non parisiens, les petites cités provinciales, les quartiers de proximité. Même Aix-en-Provence, dépourvue de tout méga complexe, a été privée de The Witch !
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En constatant les dégâts causés à The Witch du fait de cette situation, en mesurant les conséquences de ce divorce, je me remémore le sort encore plus lamentable de tous ces petits films restreints à une poignée de salles, films si discrets que pas même la critique n'a remarqué leur existence : films presque sans cinémas pour les projeter, sans critique et sans public. Ainsi sont, depuis le 22 juin 2016, Rosenn d'Yvan Le Moine, restreint à dix copies à peine, qui a mis deux ans et demi pour décrocher quelques écrans dérisoires et Futur antérieur de Franck Llopis, qui fluctue selon les jours entre trois et quatre salles ! L'un pèche par son appartenance à la catégorie historico-romanesque costumée rétro (l'action se déroule à La Réunion en 1909), l'autre par son concept science-fictionnesque mis en scène avec un micro budget : le voyage dans le temps et ses conséquences. Pour rappel, les cartésiens casaniers haïssent la SF et le fantastique.
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C'est la raison pour laquelle, depuis longtemps se développe ce que je puis qualifier de tautologie absurde : le film fantastique, d'horreur, c'est pour les multiplexes, et uniquement réservé pour eux. C'est formaté pour les ados chahuteurs en quête de sensations fortes à 21-22 h (y compris les minettes) qui provoquent boucan, grabuge, tintouin, esclandre, font semblant d'écouter ce qui se déroule sur l'écran, pourrissent les fauteuils et le sol de soda, de pop-corn ou  lacèrent leur siège au cutter, et jouent avec leur smartphone... L'affaire Annabelle constitua la confirmation de cet état des choses qui atteignait les films réservés aux plus de douze ans. En cela, Annabelle a engendré une espèce de jurisprudence culturelle exclusive, ghettoïsante, privant le public adulte raisonnable de l'accès à ces films de genre divertissants. Auparavant, en la précédente décennie, le phénomène de comportement indiscipliné, incivil et dégénératif des publics juvéniles, vis à vis cette fois des films classés gore, hyper violents, d'horreur pure sanglante, réservés aux plus de seize et de dix-huit ans, avait forcé les exploitant, du temps des films de la franchise Saw, par exemple, à pousser à la restriction drastique du nombre de copies consacrées à ces oeuvres "trash" terrorisantes et terrifiantes.
De fait, ces jeunes sont les héritiers de ceux qui, il y a quarante ans de cela, grâce à la permissivité anti Anastasie des patrons exploitants d'une ville comme Albagrad où alors j'habitais, se ruaient à la découverte des films d'horreur interdits en ce temps-là aux moins de treize ans voire du X transgressif, étalant ensuite complaisamment leur expérience en classe, narrant les salauderies auxquelles leurs yeux et leurs oreilles avaient primairement (limbiquement ?) goûté, me persécutant  car je ne partageais pas leurs goûts insanes. Nous sommes dès lors confrontés à un troupeau moutonnier, "panurgique", dont les goûts filmiques sont dictés, modelés par le haut, décidés d'en haut, c'est-à-dire par les transnationales de la distribution du "septième art" industriel qui classent, quantifient, orientent, modèlent et modulent les cervelles. Ainsi en était-il de ces marches militaires allemandes modelant le patriotisme pangermaniste détestées par Einstein, qui instillaient l'envie de s'engager, de partir au front se faire trouer la peau ou fracasser la gueule en 1914 au nom de Vaterland,  de Germania ou d'Heimat. Cervelles limbiques, pavloviennes, des publics jeunes, vieux ou familiaux, programmés "mécaniquement" (ô l'homme-machine post-cartésien !) pour uniquement se rendre dans les salles obscures jouant soit les dessins animés américains 3 D (au détriment des chefs-d'oeuvre français primés à Annecy, sous-exposés, et qui ne trouvent pas leur public grâce à la "frilosité" ultra commerciale des programmateurs eux-mêmes vendus au système sous peine de mettre la clef sous la porte et de baisser le rideau après l'ultime séance), soit  les comédies françaises hénaurmes et franchouillardes de populisme puant, dégoulinant tel un camembert putride, soit enfin des produits de franchise Marvel et Cie rabâchant les mêmes formules pyrotechniques et de baston jusqu'à plus soif ... Ceci est du divisionnisme culturel, de la parcellisation du "diviser pour régner d'Hayek et Friedman...
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Paradoxe vain : désormais, je ne crains plus les films fantastiques, et c'est au moment où ils ne me terrorisent plus que je ne parviens plus à les voir, puisque leur exploitation obéit toujours plus systématiquement au fil des mois à la doxa tautologique du "film d'horreur de série B pour jeunes de multiplexe", même lorsqu'il s'agit de The Witch, davantage formaté pour l'art et essai (il eût mérité qu'on le vît en VO, dois-je le répéter ?) que pour un public juvénile ignare et archi stupide, incapable de se concentrer sur l'action se déroulant à l'écran, zappant sans cesse.
A cause de cela, il me faudra patienter plusieurs mois encore (jusqu'à l'éventuelle sortie en blu-ray si le support existe encore et n'a pas succombé au flot de la dématérialisation) pour apprécier enfin le film en costumes fantastique de Robert Eggers, qui vaut, par le reflet de mentalités archaïques et fanatiques du XVIIe siècle puritain qu'il nous donne à voir,  baignant dans l'ignorance et dans l'irrationnel, les plus grands travaux des historiens français de l'époque moderne : Jean Delumeau, Robert Mandrou, Robert Muchembled, Philippe Ariès, François Lebrun et Michel Vovelle.

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La prochaine fois, il sera encore question de cinéma avec "The Neon Demon et Moi, Daniel Blake ou la glace à deux faces".

samedi 18 juin 2016

"Daddy Love", le dernier roman de Joyce Carol Oates paru en France presque ignoré par la critique.

Par Cyber Léon Bloy.

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 Et maintenant nous travaillons à l’union de la nation française contre les 200 familles et leurs mercenaires. Nous travaillons à la véritable réconciliation du peuple de France.
Nous te tendons la main, catholique, ouvrier, employé, artisan, paysan, nous qui sommes des laïques parce que tu es notre frère et que lu es comme nous accablé par les mêmes soucis.
Nous te tendons la main, volontaire national, ancien combattant devenu croix de feu parce que tu es un fils de notre peuple que tu souffres comme nous du désordre et de la corruption, parce que tu veux comme nous éviter que le pays ne glisse à la ruine et à la catastrophe.
(Maurice Thorez, Discours de la main tendue 17 avril 1936)

A l'occasion de cet article, dois-je remercier Monsieur Eric Neuhoff, dont je ne partage aucunement les idées, d'avoir été une des rares personnalités à avoir consacré une critique à Daddy Love, dernier roman de l'immense Joyce Carol Oates paru en français chez Philippe Rey... le 7 avril 2016 ? Pourquoi faut-il qu'un néo Hussard officiant au Figaro Littéraire ait été l'unique professionnel hexagonal compétent à s'exprimer au sujet de ce livre remarquable auquel il a attribué quatre coeurs sur cinq ? Pourquoi donc les pages de Télérama, du Magazine littéraire, du Monde des livres, de Lire, demeurent-elles en ce jour désespérément silencieuses, aussi vides que le journal de ce gros despote stupide, paresseux et tumescent de Louis XVI  le 14 juillet 1789 ? Pour quelle raison nada, nada, nada, la vacuité ressassée jusqu'à plus soif par cette presse instituée "culturelle" ?  Non, mesdames et messieurs, je ne cherche point midi à quatorze heures ! L'heure s'avère gravissime pour qui, comme moi, défend encore la culture littéraire en ce royaume bancroche menaçant ruine, royaume jà entouré d'un agrégat de mouches attirées par les fumets putrides qu'il dégage. 
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Oui, le silence critique au sujet de Daddy Love relève du boycott plus ou moins intentionnel et conscient, de la négligence la plus crue, la plus crasse, la plus ignorantine, la plus infâme ! Ici, qui ne dit mot ne consent pas... Que les "intellectuels" opposés à ce livre aient le cran, les génitoires pour exprimer la raison déraisonnable pour laquelle ils font fi de Daddy Love !
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 Je ne suis pas tribun ; mon nom n'est pas Georges-Jacques Danton. Je cherche simplement, en citoyen honnête et éclairé, à connaître la vérité sur le boycott du dernier ouvrage de Joyce Carol Oates, sur cette fiction remarquable, dérangeante, en phase avec une actualité qui me débecte souventes fois : l'actualité de la perversion pédophile. 
Est-ce parce que Daddy Love, le prédateur, ne correspond pas à la doxa communément admise ? Oui, vous l'avez compris : Daddy Love n'appartient pas à la prêtraille, à l'espèce des curaillons priapiques éduqués par Hadrien, déviants, horribles, espèce qui pullule dans nos a-médias friands de faits divers sordides ! Daddy Love est, hélas pour nos critiques, un prédicateur protestant itinérant dans la lignée de tous ces Elmer Gantry de bazar, qui firent l'intérêt du chef-d'oeuvre dénonciateur de Sinclair Lewis, adapté au cinéma en 1960 par Richard Brooks avec Burt Lancaster et Jean Simmons. Daddy Love est aussi dans la lignée du Robert Mitchum de la Nuit du chasseur... pasteur fou, inquiétant, dangereux, révérend tueur en série comme Daddy Love, Landru du fanatisme réformé. C'est de cela, de cet exemple filmique et romanesque (Charles Laughton et Davis Grubb) que Joyce Carol Oates se réclame. Les non-cultureux illettrés de la connaissance qui ont considéré Daddy Love comme sans intérêt n'ont pas compris les références sous-jacentes de Joyce Carol Oates, ayant oublié l'ancienne domination WASP de l'Amérique que la grande romancière a contribué à critiquer, à ébranler et à déboulonner.
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Il est d'autant plus singulier que cet "oubli" conscient de Daddy Love est contemporain de maints autres, touchant, en la majorité des cas, des romans édités tout récemment dans la collection blanche de Gallimard qui partagent en commun leur non appartenance au présentisme immédiat : Otage de marque d'Antoine Billot, Tout a une fin, Drieu de Gérard Guégan, L'Année pensionnaire d'Isabelle Lortholary, Je ne pense plus voyager de François Sureau... La critique de ce dernier livre, un récit davantage qu'un roman historique, fut restreinte à la seule presse catholique, Charles de Foucauld, son sujet, étant jugé trop "religieux", trop "colonialiste" voire "fondamentaliste" pour notre bien-pensance ancrée dans un présent tout aussi putrescent que le passé dont il a toutes les leçons à recevoir. Rien qui ne fasse consensus chez les bourgeois-bohèmes déculturés, donc décérébrés comme un foetus anencéphale à spina bifida.
"Bizarre autant qu'étrange et je dirais même plus..." eussent pu déclarer deux fameux policiers pinkertoniens de carnaval hergéen, coiffés de leur sempiternel melon anthracite, aux moustaches brunes grotesques, champions hors pair de la contrepèterie involontaire... Couple trop bien assorti, mimétique, siamois, rattaché par le même point commun : la stupidité intégrale. En fait, rien ne m'étonne dans cette lamentable affaire qui lèse la réception en France d'un de nos plus grands écrivains vivants, écrivaine devrais-je écrire pour me conformer à un usage de genre imposé d'en haut.  Y-aurait-il un mauvais procès instruit contre Joyce Carol Oates après qu'elle eut critiqué l'attribution du prix du courage à Charlie Hebdo ? Il est en notre France sectaire et abrutie par l'ultralibéralisme, par le stupre d'Hayek et Friedman, des actes,  des paroles, des gestes, des opinions, des idées, que les gardiens du Temple ne pardonnent jamais...
L'on sait que Joyce Carol Oates aime à brasser les genres littéraires, et qu'elle excelle en l'art du détournement du roman policier, du gothique, de l'histoire contemporaine des Etats-Unis. Le désintérêt pour Daddy Love, hors Figaro est selon moi tout à fait contestable, d'autant plus que notre auteure reprend à sa manière, en les sublimant, des recettes éprouvées par des prédécesseurs, qu'ils ou elles soient des cinéastes ou des écrivains de best-sellers (ce qui ne signifie pas absence de qualité). Pour qui sait fouiller dans la fange de la surproduction livresque initiée depuis plusieurs décennies, il est possible d'extirper çà et là des pépites dignes des plus grands chefs-d'oeuvre universels, bien qu'elles appartinssent et s'apparentassent à l'origine au genre tant honni de la "para-littérature" : j'ai nommé L'Aliéniste de Caleb Carr
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 et Cérémonies barbares d'Elizabeth George. Avec Daddy Love, Joyce Carol Oates reprend le flambeau de ces auteurs remarquables qui défrayèrent la chronique de la littérature de genre de la fin du XXe siècle. Tout comme elle avec la figure troublante du prêcheur itinérant subjuguant adultes et gamins qu'il enlève afin de les instrumentaliser, Caleb Carr et Elizabeth George furent en leur temps de salutaires démolisseurs d'idées reçues au sujet de l'indicible pédophilique, prouvant d'une part que ce crime ne se restreignait pas à la seule prêtraille catholique pervertie et dévoyée et, d'autre part, que les dérives du système social du XIXe siècle, jà dominé par le lucre boursicoteur, engendraient des abominations comme la prostitution de gamins travestis en fillettes dans le New York de Theodore Roosevelt. Elizabeth George mettait en scène le milieu huppé des collèges anglais protestants de bon ton, où les pires salauderies sont possibles, où les pires déviances se font dans le plus grand secret, à moins qu'un enquêteur de renom y vienne fouailler l'immondice.
Le Prédicateur était fascinant pour Daddy Love, mais seulement pendant une période de temps limité. Et puis le Prédicateur gagnait de l'argent de temps à autre. Vous ne pouviez croiser le regard gravement bienveillant du Prédicateur sans être démangé par l'envie de lui ouvrir votre portefeuille car lui donner de l'argent, c'était le donner à Jésus-Christ lui-même semblait-il. (Joyce Carol Oates: Daddy Love p. 61. Traduction Claude Seban. Editions Philippe Rey 2016).
Une Eglise qui  se nourrit ainsi d'argent est une Eglise corrompue, honteuse, pervertie. Joyce Carol Oates énonce tous les péchés de l'Amérique. Son roman dérange d'autant plus que les victimes de Daddy Love (qu'il conserve jusqu'à l'âge de 12 ans) souffrent d'une forme ambiguë du syndrome de Stockholm, s'entichent de leur horrible bourreau... Ainsi est le petit Robbie, devenu "Gideon", rebaptisé par Daddy Love. Le monstre (il est dit depuis Anna Arendt que le mal, les monstres, revêtent l'aspect le plus banal) use d'un accessoire frappant pour dissimuler ses proies : une espèce de vierge de bois, évocatrice des cercueils, mais aussi des vierges ouvrantes du Moyen Âge tardif, pour ne pas dire des tristement célèbres sarcophages inquisitoriaux hérissés de piquants létaux internes bien connus sous le nom de vierges de fer : un "beau" spécimen vous est montré au début du film de Paul Leni  L'Homme qui rit. "Gideon", en principe, la puberté approchant, lasse notre prédateur tueur en série qui devrait l'éliminer tout comme ses prédécesseurs. Dans Daddy Love, l'horreur suprême accoutumée n'adviendra pas.  Certes, le pervers pédophile, de son vrai nom Chet Cash, sera arrêté par la police. Certes, l'on pressent pour lui la justice immanente des prisons, où les autres détenus règlent eux-même le compte des gens comme lui... Le roman s'achève dans la crainte que tout recommence avec un autre détraqué.

Prochainement :   The Witch et le cinéma fantastique pour multiplexes seulement : une tautologie ?

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dimanche 5 juin 2016

Quand Arte censurait ses documentaires et ses soirées Thema en les déprogrammant.

Le boycott critique constitue le premier stade de la censure (Aphorisme de Cyber Oscar Wilde)

Les critiques institués n'ont même pas de prétexte idéologique officiel à brandir pour boycotter les derniers romans d'Antoine Billot et de Joyce Carol Oates édités en France ; ils boycottent tout de même, sans même savoir pourquoi, sans justification, comme s'ils obéissaient à de simples stimuli pavloviens ou behaviouristes limbiques. (propos du savantissime éthologue humain du XXIe siècle)

La nocivité révolutionnaire et anti-système des bobos et de Pedro Almodovar équivaut à celle du poète Jean Richepin (1849-1926) lorsqu'il fut élu en 1908 à l'Académie française et  de James Ramsay Macdonald resté en 1931 à la tête du gouvernement britannique d'union nationale dominé par les tories. (sentence de Moa jouant à l'historien)

Ils critiquoient ce qu'ils aimoient ; ce qu'ils n'aimoient pas, ils ne le critiquoient point. (le Nouveau Cyber Saint-Simon : propos sur les romans et leurs critiques)

Retournons un cheveu en arrière dans le temps. Pas de beaucoup, juste en la première décennie du XXIe siècle, lorsqu'il arrivait à Arte qu'elle pratiquât une certaine autocensure. Trois exemples historiques, risibles, grotesques, injustifiables lorsqu'on pense que l'un d'eux arriva peut-être trop tôt, lorsqu'on songe au déballage médiatique qui s'en suivit. Je pense bien sûr au scandale de la FIFA qui a défrayé la chronique en 2015. 
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Dès 2006, Arte savait que la FIFA était pourrie de l'intérieur, mais ses programmateurs n'eurent pas les génitoires et le courage investigateur de maintenir à l'antenne toute une soirée Thema consacrée à ses pratiques douteuses, cela sans doute pour ne pas effaroucher l'Allemagne puisque ce dévoilement serait tombé fort mal à propos en pleine coupe du monde de foot organisée outre-Rhin ! 
Ladite soirée Thema avait pour titre "Carton jaune pour la FIFA". Nous étions le 28 juin 2006 et il faut lire dans les archives du Monde les circonvolutions juridiques et jésuitiques ayant servi de prétexte à nos Anastasie pour ne pas diffuser ces documentaires "dangereux". Permettez-moi d'employer une formule lapidaire : l'autocensure est la science des lâches. Il eût fallu en ce cas précis que l'Arte de l'époque fît preuve d'une audace qu'en d'autres circonstances, elle nous a accoutumés à apprécier, même si personnellement je ne partage pas toujours ses points de vue.
La Thema de juin 2006, judicieusement intitulée "Carton jaune pour la FIFA" comprenait deux documentaires "tendancieux" :
- For the good of the game ? ;
- Quand la FIFA dicte sa loi à l'Allemagne.
La raison officielle invoquée, oiseuse comme on le devine, était que ce second titre n'était pas encore terminé à la date prévue pour sa diffusion ! C'est plus fort que moi : ma mémoire d'éléphant me pousse à remuer les vieilles couches et strates de boues immondes et malodorantes. J'aime à laver le linge sale, à ouvrir les vieilles armoires, les vieux placards recelant des squelettes...
De fait, le contentieux concernait le premier documentaire. La ZDF, gros acheteur et fournisseur d'Arte, avait agi avec prudence, pour ne pas dire pusillanimité : elle avait souhaité vérifier la fiabilité des informations "scandaleuses" révélées par ce film de la BBC, que BBC One n'hésita pas à diffuser. Sepp Blatter était déjà dans le collimateur et ce docu ne faisait qu'adapter le livre d'investigations du journaliste britannique Andrew Jennings, Carton rouge pour la FIFA, que Les Presses de la Cité venaient de publier en France.
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Lorsqu'on se remémore la série de scandales et de révélations qui  l'an passé ont poussé Sepp Blatter vers la sortie, force est de manifester son amertume devant aussi peu de clairvoyance de la part de programmateurs ayant voulu ne pas avoir maille à partir avec la justice. Le "pas de vagues" a tenu lieu de politique de l'autruche.
Une année auparavant, Arte annulait définitivement une autre soirée Thema, que Télérama avait pourtant critiqué de manière positive. Elle tournait autour du documentaire "Mana, le pouvoir des choses" de Peter Friedman et Roger Manley, réalisé en 2004. Seulement, il y avait le contexte : les agonies conjointes de Jean-Paul II et du prince Rainier de Monaco. Là où le bât blessa, ce fut qu'une seconde soirée Thema, tout à fait futile et "branchée", consacrée au strip-tease, déprogrammée elle aussi la semaine qui suivit, eut droit elle, à une seconde chance de diffusion ! C'était l'époque des soirées Thema du vendredi soir en seconde partie de soirée, supprimées depuis (il semble que les "affaires" de l'an 2005 leur portèrent un coup fatal).
Nul ne se soucia de la non-reprogrammation de "Mana le pouvoir des choses", événement ne provoquant aucune vague d'indignation, comme si ce documentaire eût symbolisé une forme de paganisme ésotérique hideux, sacrilège, irrationnel, anti-scientifique. Nos zététiciens auraient-ils veillé au grain afin que nul ne vît jamais ce "mana"-là ? C'est dans cette optique qu'il faut peut-être penser pour comprendre le pourquoi de l'occultation médiatique du film de Friedman et Manley qui sans-doute rappelait trop les anciennes thèses d'anthropologues du début du XXe siècle émules de Lévy-Bruhl et Marcel Mauss. Pour rappel, le mana est un concept  polynésien, d'essence magico-religieuse, que Marcel Mauss étudia. La notion a été remise en cause par l'anthropologie récente.
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Remontons jusqu'à l'année 2003 afin d'aborder un ultime exemple. Il s'agit de "Jenine Jenine", réalisé en 2002 par Mohammed Bakri et qu'Arte aurait dû diffuser en principe l'année suivante. Cette oeuvre controversée due à un Arabe Israélien fut interdite par le comité de censure du cinéma israélien dans le contexte événementiel explosif de l'époque. Jugé comme un film de propagande, considéré comme partial, non objectif, Arte pensa que, par sécurité, il valait mieux qu'elle ne le programmât pas. Des polémiques que cette décision a suscité à l'époque, il reste des traces d'archives çà et là sur le net. Je ne puis juger un documentaire que je n'ai pas vu et je préfère rester prudent en l'affaire, au-dessus de la mêlée, tel Romain Rolland en 1915, refusant de me compromettre en cette guerre proche-orientale éternelle qui finit par lasser les âmes de bonne volonté elles-mêmes. Faudra-t-il que l'humanité soit menacée d'extinction pour que les deux camps cessent à la parfin leur lutte fratricide stupide ?
Certes, je pourrais qualifier l'acte d'Arte de lâcheté ordinaire... La chaîne de ces années-là craignait de prendre trop ouvertement parti pour l'une ou l'autre cause, sachant qu'elle est franco-allemande, le passé allemand que l'on sait intervenant sans doute  aussi dans le contexte. Je ne me mouille pas. Toujours est-il qu'en 2016, la situation est tout autant bloquée et désespérante, sans nul bout du tunnel à entrapercevoir... à moins qu'il soit à des années-lumières de nous, hélas ! Napoléon disait : "Ce n'est pas en criant "Paix !" qu'on l'obtient."
Peut-être eût-il mieux valu, pour ces trois exemples de déprogrammation peu édifiants, qu'on les laissât voir à des téléspectateurs seuls juges et plus adultes qu'on ne croit. Peut-être eût-il été préférable qu'on accompagnât chaque diffusion d'un avertissement et qu'on fît jouer le droit de réponse, puisque nous sommes en démocratie...participative. C'était avant l'existence des réseaux sociaux, encore embryonnaires, prompts à la réaction épidermique, à l'emballement laissant libre cours à l'expression des dérapages les plus nauséabonds.
Le contenu du prochain billet est sous-entendu par les fausses citations de polémiste que j'aime à placer en ouverture de chacun de mes textes. Joyce Carol Oates en sera le personnage central...

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