mercredi 8 juillet 2015

Café littéraire : le Roi, le Sage et le Bouffon.

Avant-première d'un texte qui sera présenté en septembre 2015.



Café littéraire : Le Roi, Le Sage et Le Bouffon.

Par Christian Jannone.


Roman de Shafique Keshavjee paru en français aux éditions du Seuil en 1998 et sous-titré : « le Grand Tournoi des Religions. »

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Ni le nom de l’auteur, ni le pays où il naquit ne pouvaient laisser présumer que Le Roi, le Sage et le Bouffon serait un des romans francophones les plus marquants des vingt dernières années. Né le 13 décembre 1955 à Nairobi au Kenya, et bien que d’origine indienne, Shafique Keshavjee est un pasteur suisse qui exerça longtemps la profession de professeur de théologie.
Son récit est une œuvre de maître vulgarisateur : Shafique Keshavjee choisit l’option du conte, de la fable, pour faire passer un message d’une profondeur humaniste qui sera toujours d’actualité. Le Roi, le Sage et le Bouffon, à cause des problèmes fondamentaux qu’il pose, n’est pas près de se démoder.
Hymne universel à la tolérance, appel au vivre ensemble, au dialogue inter-religieux, à la fraternité, Le Roi, le Sage et le Bouffon est un texte de paix.
Le parcours de notre pasteur écrivain le prédispose à véhiculer ce message :
« Shafique Keshavjee arrive en Suisse en 1963, et entame des études en sciences sociales et politiques, en théologie et en histoire des religions à l'université de Lausanne. Il devient ensuite pasteur de l'Église réformée. Auteur d'une thèse de doctorat sur Mircea Eliade, il est l'un des animateurs de l'Arzillier, une maison pour le dialogue entre les religions, à Lausanne.
 http://www.babelio.com/users/AVT_Shafique-Keshavjee_2511.jpeg
Shafique Keshavjee se fait connaître du grand public avec Le Roi, le Sage et le Bouffon (Le Seuil, 1998), une fable humaniste sur la rencontre des grandes religions. En 2004, il publie chez le même éditeur La Princesse et le Prophète, un roman « engagé » sur la mondialisation et les conséquences néfastes de celle-ci.
En 2005, il rédige avec son fils Simon Philou et les facteurs du ciel ; son fils souffrant de leucémie a imaginé cette histoire et a finalisé son livre deux jours avant de décéder à l'âge de 13 ans et demi. »
(source : Wikipedia)
Enfin, en 2014 Shafique Keshavjee publie, toujours aux éditions du seuil, et de la même veine que ses précédents romans fabuleux, La Reine, le Moine et le Glouton, où l’on débat du sens de la vie.
Shafique Keshavjee excelle dans la concision et l’art de la synthèse, rendant intelligibles les problèmes théologiques les plus ardus et l’essence non seulement des grandes religions, mais aussi ce qui les divise et les rapproche, sans omettre la question de l’agnosticisme ou athéisme.
Il sait que, de tous temps, les croyances religieuses ont été sources de disputes, de conflits, de persécution et d’intolérance. Une ère de paix universelle peut s’ouvrir si elles apprennent à dialoguer entre elles, à surmonter leurs antagonismes, leurs rivalités. Shafique Keshavjee est un humaniste et un vulgarisateur hors pair.
L’intrigue de la fable est aisée à résumer : on y retrouve cet esprit propre aux contes, en particuliers ceux du Siècle des Lumières, qui permirent à de grands philosophes comme Voltaire et Diderot à devenir des passeurs en délaissant tout le côté rébarbatif de traités trop savants, trop érudits.
Soit un pays lointain, imaginaire, idéal, loin des conflits du monde connu. Cet Etat se moque de la modernité tapageuse et a conservé une structure monarchique intemporelle. Il repose sur trois piliers : le Roi, le Sage, et le Bouffon.
Le Roi gouverne, le Sage conseille, le Bouffon manie le cynisme et la malice : il  relativise le pouvoir des deux autres piliers, servant en quelque sorte de contrepoids indispensable. Le Bouffon est un adepte du franc-parler, de la Vérité : comme dans la tradition de cour, il peut être plus avisé, de meilleur conseil que le Sage lui-même. Il sait flairer la menace, met en garde. 
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Toute notre histoire part de trois rêves contingents, la même nuit de pleine lune. Davantage qu’une interprétation freudienne des songes, nous avons là de la part de l’auteur l’utilisation d’un ingrédient que je dirais biblique, que l’on retrouve communément dans l’Ancien Testament, par exemple avec Joseph et Jessé.     
Trois personnages, trois rêves, trois messages inquiétants, chacun hermétique, peu explicite, référencé d’éléments, de clefs, dont l’explication nous sera fournie au fur et à mesure de l’avancée de l’intrigue. Trois rêves qui ne se font pas dans un contexte si serein que cela, leur nature philosophique et religieuse, presque eschatologique, trahissant un malaise profond dans le Royaume : risque à la fois pour la démocratie, pour le pouvoir royal, risque de la mort de Dieu comme de celle du monarque et du bouffon lui-même. Dans un ciel lourd de menaces, l’individualisme forcené se traduit par le désintérêt envers tout ce qui cimente et unit les sujets, hormis le sport. L’Agora, l’Ecclesia (dans le sens d’assemblée) se fissurent.
Par-delà la mort des individualités royale et bouffonne, par-delà celle de Dieu, tué par Nietzsche voire jamais « né », c’est la disparition de l’Homme, via le peuple, qui se profile à l’horizon.
Il faut donc quêter un Sens à la vie : ce Sens peut-il être dans l’une ou l’autre religion ? Jusqu’à présent, cette religion demeurait vague, indéfinie, suscitant le désintérêt croissant du peuple. C’est pourquoi le Roi se résout à l’organisation d’un grand tournoi inter-religieux afin de pouvoir choisir la meilleure croyance pour le peuple. Chacune des grandes religions du monde conviera un de ses dignes représentants à participer à cette olympiade d’un nouveau type. Chaque tradition n’a droit qu’à un unique représentant, d’où parfois des difficultés de désignation. Les intervenants seront confrontés à des contradicteurs, devront faire face aux controverses, aux échanges polémiques, parfois haineux, savoir répondre aux critiques, manier l’art de la synthèse, ne pas étaler une érudition théologique excessive et hermétique, ne pas faire trop long.
Pourquoi pas aussi ne pas croire : c’est la raison pour laquelle l’athéisme sera lui aussi inclus dans les joutes.
A partir de là, le roman s’organise autour des prestations successives des candidats, prestations entrecoupées de repas, de repos nocturnes, mais aussi d’une intrigue parallèle, qui a son importance dans le contexte particulier de l’Histoire contemporaine.
Successivement interviennent :
- Alain Tannier, professeur de philosophie français, athée ;
- le moine bouddhiste Rahula, du Sri Lanka ;
- le swami Krishnânanda, pour l’hindouisme ;
- le cheikh et imam Ali ben Ahmed d’Egypte, pour l’islam ;
- le rabbin israélien David Halévy, pour le judaïsme ;
- le docteur Christian Clément, de Suisse, pour le christianisme.
Le représentant du christianisme est protestant.
L’intrigue parallèle consiste en une enquête policière autour d’une agression dont a été victime Amina, la fille du cheikh aveugle : cette enquête sert de prétexte à notre écrivain pour développer une idylle entre le rabbin Halévy et la jeune femme, amour chargé de symboles sur fond de dialogue jugé impossible entre islam et judaïsme. L’agresseur a voulu qu’on accusât les juifs, laissant une kippa comme indice, afin qu’Halévy soit soupçonné. C’est le propre frère d’Amina le coupable, jeune fanatique refusant les idées de son père Ali ben Ahmed, qui prône la tolérance et le respect entre les religions. Ali ben Ahmed est un digne représentant de l’islam ouvert, éclairé, loin des perceptions négatives véhiculées contre la troisième grande religion du livre par les fondamentalistes de tout poil. Ali ben Ahmed sait qu’il risque gros : les fanatiques sont prêts à tout pour que le dialogue échoue. Halévy lui-même reconnaît à la fin avoir fauté, voulu envenimer les choses, venger son propre frère contre les musulmans, sur fond de conflit israélo-palestinien jamais expressément nommé.  
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De fait, les derniers chapitres de ce livre remarquable et agréable à la lecture sont une leçon de sagesse exemplaire : après que chaque prestataire ait effectué une ultime synthèse résumant la quintessence de sa croyance (appariement de deux mots résumant chacune des grandes religions par exemple détachement et compassion pour le bouddhisme), aucun des membres du jury ne parvient à trancher. Chaque compétiteur a remporté une voix. Toutes les religions ou l’irréligion ont du bon, impossible d’en imposer une. Aussi, le Roi choisit de rompre avec ce vieux principe tel prince telle religion. C’est l’entrée dans la modernité issue des Lumières, la fin proclamée de la religion d’Etat, l’instauration de la liberté de conscience. Le choix de croire ou ne pas croire est laissé à la libre appréciation de chacun, Roi inclus. La religion devient une affaire privée, individuelle. Fin aussi du prosélytisme, de la conversion plus ou moins forcée, des persécutions des déviants, hérétiques et autres.
La modestie de Shafique Keshavjee transparaît en ouverture du livre (p. 7) et dans une note de bas de page (p. 228), sans se nommer lui-même, se contenant du « je », on comprend qu’il est cette personne digne de confiance mandatée par le Roi et le Sage afin de rédiger le compte rendu du Grand Tournoi (« Le Roi de mon pays m’a demandé d’écrire ce livre pour vous »). Vous, ce sont les lectrices et lecteurs, mais l’écrivain s’adresse de facto à l’humanité tout entière. La note sert à caser les remerciements que notre romancier et pasteur adresse aux personnalités et organismes avec lesquels il collabore dans le cadre du dialogue inter-religieux.
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L’universalité de cette fable prétexte de Shafique Keshavjee en fait une œuvre indémodable. L’actualité de ces quinze dernières années n’a cessé de démontrer combien le message de cet ouvrage demeurait plus que jamais nécessaire. Espérons que ses auditrices et auditeurs croîtront en nombre. Ce livre, c’est l’espoir face au néant destructeur des fanatismes. Shafique Keshavjee est une force de propositions que tous doivent écouter.
J’invite les participants du café littéraire à donner leur avis, à commenter ce texte, à soulever et développer des points (en particulier, sur la psychologie, le caractère des personnages, le Bouffon étant, je l’avoue, mon préféré) que je ne pouvais détailler dans le cadre restreint d’une revue.

Christian Jannone.

Prochainement :  après de bonnes vacances bien méritées, je reprendrai la série des écrivains dont la France ne veut plus avec un septième volet consacré à Romain Rolland.


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lundi 6 juillet 2015

Louvre Lens : l'exposition oubliée.

L'homme avançait dans la rue d'un pas mécanique et régulier. (Franquin et Greg : Z comme Zorglub planche 1 case 1)

Ne vous en faites pas pour moi, Capitaine. J'espère que vous me pardonnerez mon audace. Mais j'estime... j'estime que j'ai accompli ma mission...dans la grande tradition de la cavalerie. (Rudy Bowman (1890-1972), acteur américain dépourvu de cordes vocales dans La Charge héroïque de John Ford, d'après Pierre Bellemare : C'est arrivé un jour : le Rôle de sa vie).

Du temps de la Guerre froide, de l'URSS, il était de bon ton que je me gausse du ministre soviétique des affaires étrangères de l'époque, Andreï Gromyko. Je prétextai son nom pour user de calembours douteux, assimilant son patronyme à une marque célèbre de crèmes glacées. Contrefaisant la voix du perroquet des fameuses pubs Bahlsen qui mettaient en scène le personnage loufoque de Monsieur Plus, j'y allais gaiement avec mes gros Miko ! Gros Miko ! De nos jours, il suffit de faire sauter la syllabe médiane, "mi" pour obtenir l'expression GroKo, et, toujours contrefaisant le jacquot jactant, de m'exclamer à chaque apparition télé de la chancelière d'Allemagne : GroKo ! GroKo ! (Cyber Louis-Ferdinand Céline)

Si vous lisez avec régularité et fidélité la chronique hebdomadaire que le journaliste Olivier Cena consacre dans Télérama à l'art contemporain, vous conviendrez que le navire ready-made et conceptuel prend désormais eau de toute part, et qu'on ne risque plus l'ostracisme et le qualificatif de fasciste lorsqu'on se permet de fustiger cet art de marché et ses dérives. Même Le Monde diplomatique, peu suspect de sympathie pour la marine bleue, y met son grain de sel, sans nul affect réactionnaire.  Ces écrits enragés et justes s'inscrivent clairement dans un contexte de retournement de tendance dans l'art contemporain, dans un regain de faveur s'exerçant au bénéfice de celles et ceux qui créent en sculptant et peignant, tendance toujours plus lourde et renforcée au fil des mois, que les milieux intellectuels nationaux, toujours en retard d'une guerre, peinent à prendre en compte. Il est notable que ce nouvel axe de l'art contemporain vient de s'exposer à l'occasion de la dernière biennale de Venise au mois de mai dernier. Un peintre roumain, Adrian Ghenie, né en 1977, vient symboliquement de tuer le père de l'art officiel déjà agonisant, ce désormais presque cadavre aux soubresauts galvaniques grêlés d'ordures et d'humeurs de pestilence mercantile. Monsieur Ghenie a pondu une peinture magistrale, symbolique, historicisante, bref, dans la tradition de la grande peinture d'Histoire, oeuvre qu'on peut baptiser Les Funérailles de Marcel Duchamp. 
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A dessein, ce nouveau génie d'une peinture revivifiée, réhabilitée, tue intellectuellement celui qui avait proclamé la mort de cet art, en utilisant une technique traditionnelle mais sciemment lacunaire, laissant à ce nouveau monument érigé au déshonneur de la putridité conceptuelle et "ready-madeuse" des surfaces, parties, inachevées, citation explicite de la nouvelle manière de restaurer l'art ancien : les restaurateurs et conservateurs, instruits de toutes ces restaurations abusives qui avaient cours au XIXe siècle et encore dans la première moitié du dernier siècle,  préfèrent désormais conserver les manques, les parties lacunaires, perdues, telles quelles.
Souvenez-vous, savantissimes lecteurs de ce blog, des inondations dont Florence fut frappée en 1966, avec, parmi les victimes artistiques, le Crucifix de Santa Croce, du musée de l'Oeuvre de Santa Croce, réalisé par Cimabue vers 1272-1288. On opta pour une restauration partielle afin que ce Christ témoignât des outrages des eaux qu'Il avait subis. Hé bien, la démarche d'Adrian Ghenie rappelle cela, s'y apparente, la personnifie quelque peu. Il est d'ailleurs significatif qu'aucune version française de l'article consacré par Wikipedia à cet artiste neuf n'existe...
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Pour en revenir à notre chroniqueur de Télérama, dans le numéro de l'hebdomadaire culturel paru le 17 juin 2015, Olivier Cena écrit à propos du peintre Eugène Leroy (1910-2000) : 
Il existe dans le milieu de l'art des empêcheurs de penser en rond. Ce sont des artistes dont les oeuvres non seulement ne correspondent pas aux dogmes en vigueur, mais pulvérisent ces dogmes par leur qualité.
L'article est illustré par la photo d'une sculpture de Denis Monfleur, autre artiste inclassable - c'est-à-dire indépendant de la doxa ou trinité ready-made, art vidéo et art conceptuel. 
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Récidivant avec audace quinze jours après, soit dans Télérama daté du 1er juillet 2015, Olivier Cena achève de prendre le contre-pied de l'académisme actuel omniprésent dans les médias en consacrant son article non pas à un énième "artiste" oubliable, mais, ô hardiesse, à une expo ignorée jusqu'à présent de tous, sise en un musée (voir le billet de Cyber Léon Bloy du 1er mai 2013) dont il est de bon ton de ne jamais parler : le musée national du Moyen Âge, des thermes et de l'hôtel de Cluny. Il s'agit des sculptures souabes de la fin du Moyen Âge, dont nul ne s'est occupé jusqu'à ce 1er juillet historique. Olivier Cena intervient à peine trois semaines avant la clôture de l'exposition, et s'en donne à coeur joie pour fustiger les dérives et les provocs dogmatiques de l'art officiel de marché ultra spéculatif et creux. Un art insincère, vide, qu'il confronte à l'admirable Christ en prière de Niklaus Weckmann sculpté il y a cinq siècles.

 Il prend pour cibles, à leur désavantage, Anish Kapoor, dont on fait un foin à Versailles et Raqib Shaw, qu'il accuse d'être kitch. Olivier Cena note : 
Une partie du monde de l'art actuel apparaît plus préoccupée par le discours que par la forme, avec laquelle il se montre d'une complaisance affectée. 
Or, l'art exige la foi - non la croyance aux dogmes d'une religion, mais un engagement total et sincère, absolu. C'est un risque. Beaucoup d'artistes contemporains préfèrent fabriquer. Ils ne croient plus en rien d'autre qu'à l'argent.
Cependant, la rupture du silence conspirateur et complice autour de Cluny par Olivier Cena ne suffit pas à briser aussi ce mur artificiel de forteresse qui entoure nos autres musées lorsqu'ils osent consacrer une exposition temporaire à l'art médiéval décrié. 
Ainsi en est-il du pourtant fort médiatisé à l'origine Louvre Lens, qui, dans une indifférence intentionnelle, consacre depuis la fin du mois de mai ses surfaces d'exposition à un thème passionnant : l'influence de l'art français gothique rayonnant sur l'art italien, plus exactement toscan, préparant au surgissement de la Renaissance. 
D'or et d'ivoire : Paris, Pise, Florence, Sienne 1250-1320 se tient au Louvre Lens jusqu'au 28 septembre, et le silence médiatique aberrant et ahurissant qui pour le moment entoure cette manifestation savante rappelle un précédent fâcheux du musée d'Orsay en 2014 : nul ne fit à l'époque cas, hormis les éditions Faton, de l'expo Carpeaux !
Ce sont d'ailleurs les éditions Faton, avec leur récent numéro spécial, qui m'ont informé de l'existence de la manifestation culturelle de Lens ! C'est lamentable et il serait temps d'en finir avec tous ces silences, ces préjugés accablants qui courent à l'encontre des beaux-arts médiévaux. Cette désinformation systématique et durable me révulse.

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Je ne puis conséquemment rendre compte d'une expo sous-traitée par une télévision et une presse écrite ignares, quelque superbe qu'elle soit. Je n'aurai pas l'occasion de m'y rendre cet été. Ferait-on payer aux sculpteurs siennois ou florentins du milieu du Moyen Âge classique (les Français aussi) leur goût pour la matière noble de l'ivoire merveilleusement travaillé, ce qui sous-entend le massacre d'éléphants innocents contemporains de Saint Louis ? Ce serait alors le prétexte exact, pseudo écolo-correct, du silence médiatique intégral entourant cette manifestation artistique lensoise projetée depuis dix ans. Nous ne sommes plus à une stupidité près...

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dimanche 28 juin 2015

Les ATP au Fort Saint-Jean du MUCEM : une arlésienne ?

Hayek über alles (paroles d'un partisan acharné de la libéralisation à outrance du secteur professionnel des taxis).

Je refuse de jouer sur d'autres pianos que ceux de Tartinovitch. (Hommage personnel au comédien Jean Temerson (1898-1956) qui interpréta le rôle de Tartinovitch dans le film Les Cinq sous de Lavarède en 1938)

Qui ne connaît le MUCEM de Marseille, ce fantastique musée hétéroclite et éclectique inauguré en grande pompe à l'occasion de "Marseille-Provence 2013 capitale européenne de la culture ?"

L'oeuvre architecturale est une réussite magistrale de Monsieur Rudy Ricciotti dont les affinités méditerranéennes ne sont plus à démontrer ( confèrent sa naissance à Kouba en Algérie en 1952 et l'établissement de ses pénates à Bandol dans le Var).
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Je me refuse à polémiquer sur les rapports récents de la Cour des Comptes, sur les coûts de réalisation de l'oeuvre muséographique, même sur l'hétérogénéité des collections constatée de visu lors de mes visites de 2013 et 2014. Je suis décidé à renouveler mes séjours au MUCEM, qui offrira toujours une variété étonnante d'expositions fort intéressantes et jouissives intellectuellement. Entre autres pièces remarquable, le public peut admirer dans la galerie permanente "Méditerranée" une superbe charrette sicilienne chamarrée comme pour un corso, provenant des anciennes collections ethnographiques européennes du Musée de l'Homme, charrette qui fit l'admiration de mon grand-père en 1976.
En fait, ce qui m'embête, ce n'est pas le J 4 mais le Fort Saint-Jean, censé abriter ce que l'on veut bien montrer des restes acceptés de feu le musée des ATP. Disons-le sans fard, sans euphémisme, sans langue de bois : nada ou presque.

Il paraît que le Président de la République, lors de l'inauguration du MUCEM en juin 2013, aurait été le seul visiteur à pouvoir admirer dans leur intégralité les surfaces d'exposition du Fort Saint-Jean vouées à la thématique des arts et traditions populaires, nuitamment  "le temps des loisirs". On dit que des fuites d'eau ont nécessité la fermeture de presque toutes les galeries (dont celle des officiers) devant être dédiées à ces collections. On dit qu'on remédiera peut-être un jour à cet état de fait. On dit que de toute manière, les visiteurs s'en fichent du moment qu'ils ont au Fort Saint-Jean un joli panorama à admirer, photographier, mettre sur des selfies.  On dit, on dit... Sophisme !
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De fait, le Fort Saint-Jean, en 2013-2014, se réduisait à une animation historique, à des pantins et marionnettes et à une (étonnante et réjouissante) maquette animée de cirque. Quid des ex collections venues du bâtiment de Georges Henri Rivière, fermé depuis septembre 2005 et devenu depuis un chicot, un chancre, une ruine noirâtre, espèce de blockhaus désaffecté jurant en plein bois de Boulogne, abri de SDF inavouable ?
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Hé bien, ces collections "défuntes", enterrées dans des réserves à la Belle de Mai, ne sont idéologiquement ni exposables, ni conservables : les faire admirer  au public, ce serait de facto sombrer dans la nostalgie paysanne volkisch, blubo, ou bleu Marine... Je vous invite à lire l'ouvrage que l'ancienne conservatrice Martine Segalen consacra aux éditions Stock à la Vie d'un musée (1937-2005), histoire magistrale de la genèse, du triomphe et de la décadence (mot souventes fois interdit de nos jours) du Musée national des Arts et Traditions populaires sis avenue du Mahatma Gandhi au bois de Boulogne, non loin du Jardin d'Acclimatation de sinistre mémoire coloniale. Exclu des médias, dénigré, le Musée des ATP n'eut droit par exemple durant les années 1990 qu'à un reportage télé unique consacré à une expo sur Astérix ! Il n'existait plus, on n'en causait jamais, donc, on n'allait pas le visiter : moins de 20 000 billets annuels vendus, à la fin, dans l'indifférence, le dénigrement et la haine. Georges Henri Rivière (1897-1985) fut accusé de complaisance pétainiste, du fait même des thématiques rurales privilégiées par la muséographie des ATP.  En outre, on alla jusqu'à remettre en cause le choix ou parti pris muséologique qui métamorphosait les galeries des ATP en lieu éthéré, irréaliste et obombré. Qu'avaient à faire les visiteurs de ces costumes bretons sans mannequin pour les supporter, de ces coiffes paysannes fantomatiques et diaphanes suspendues dans le vide, lecture "folkloriste" d'un radical dépouillement évitant tout écueil kitch de reconstitution, tel par exemple en l'ancienne mouture du museon arlaten créé par Frédéric Mistral, donc de fait non Volkisch ! Or, l'accomplissement du rêve de Georges Henri Rivière coïncida avec la mort, l'effacement, de l'ancienne civilisation rurale. Il y avait désormais risque d'anachronisme, péril en une demeure à peine inaugurée, sur le tard (1975).
Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le procès instruit contre cette oeuvre architecturale, ce musée originellement salué comme "d'avant-garde"? fut avant tout un procès pour déconnexion des nouvelles réalités socio-culturelles de la France contemporaine. L'histoire chaotique et mouvementée du musée des ATP, comme après lui celle du MUCEM, fut ponctuée de phénomènes, d'étapes démographiques et livresques significatifs :
- en 1931, lors du recensement, la population urbaine dépassa pour la première fois la rurale ;
- en 1947, le géographe Jean-François Gravier publia Paris et le désert français ;
- en 1967, le sociologue Henri Mendras prophétisa, dans un ouvrage fameux et juste, qui fit alors scandale La Fin des Paysans ;
- à compter de 1975, l'INSEE constata la fin, ou plutôt l'achèvement, l'accomplissement de l'exode rural en France tandis qu'au recensement de 1982, la catégorie socio-professionnelle des agriculteurs exploitants était tombée à 6,8 % des actifs ;
- enfin, le grand sociologue Jean-Pierre Le Goff, parachevant le tout, fit paraître, tel un éloge funèbre, La Fin du Village, une histoire française en 2012.
Tous ces événements, tous ces livres savants, ont condamné sans appel le musée des ATP à finir son existence dans un champ de ruines, à reposer en un cimetière dévasté des vieilles lunes. Le musée des ATP n'avait plus sa place dans la France ouverte, multiculturelle, multi-sexuelle et multiconfessionnelle, branchée en réseaux mondialisés dominés par un sabir globish, ancrée dans les cultures urbaines de masse (massification mercantile ?) du XXIe siècle. Une France vendue à l'ultralibéralisme d'Hayek et Friedman, sans nul complexe ou remords.  Quid alors d'une institution muséale obsolète et rejetée ? Née trop tard, au terme des Trente Glorieuses ?  Nous débouchâmes ainsi sur une tabula rasa assumée par les pouvoirs publics.
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Mais les ATP,  ne l'oublions pas, c'était aussi l'histoire des mentalités, beaucoup enseignée en fac en Histoire moderne : l'école des Annales, Vovelle, Mandrou, Delumeau étaient-ils des institutions, des revues et professeurs fascistes pétainistes nostalgiques de "la terre qui ne ment pas"? 
Le film biopic qu'Ariane Mnouchkine consacra à Molière en 1978 était-il néo-nazi Volkisch ?
Les travaux du grand historien Robert Muchembled sur la culture populaire ancienne étaient-ils Blut und Boden ?
Ils faisaient tous de l'Adorno quand les politiques se mirent à faire du Bourdieu : ce fut une volonté politique qui décida de laisser péricliter le musée des ATP prétendument décrété "ringard". C'est donc une volonté politique qui traîne les pieds dans la non exposition au Fort Saint-Jean de collections inavouables, suspectées de pétainisme attardé, ne correspondant pas à la conception même, au programme même du MUCEM. Tout cela s'appelle hélas de l'idéologie. Mieux, c'est une doxa, une phraséologie comme celle des ex staliniens et des ultralibéraux actuels.
Dommage...
Prochainement... Hé bien, nous verrons...

samedi 20 juin 2015

Marionnettistes et ventriloques : une incursion vers le cinéma fantastique avec Louis Valdès, André Tahon et Jacques Courtois.

Mais dis moi tout marionnettiste
J'ai des ficelles à mon destin
Tu me fais faire un tour de piste
Mais où je vais je n'en sais rien
Mais dis moi tout marionnettiste
Mon cœur de bois soudain s'arrête
Que feras-tu de tes artistes
Après la fête

(Pierre Bachelet : Marionnettiste)

Après que le Conseil du Roy eut décidé ce que l'on sait sur la Samaritaine, les urbanistes et autres architectes ultralibéraux purent se déchaisner tout leur soûl. En peu de décennies, ils fyrent du passé de Paris table rase (ainsy que l'avoit été la teste du roy Philippe dit Auguste), aboutissant à métamorphoser la capitale du royaume à la semblance de la mégalopole de Cathay qui avoit nom Shangaï. (Mémoires du Nouveau Cyber Saint-Simon)
 

L'ambivalence de l'art de la marionnette n'a jamais cessé de fasciner l'adulte que je suis devenu : à la fois apparentée aux arts et traditions populaires et à une forme plus savante de spectacle (je songe aux célèbres marionnettes de Salzbourg), la marionnette nous interpelle. Ne représente-t-elle pas un microcosme bien particulier, certes rattachée au merveilleux enfantin, au conte, à l'épopée (l'opera dei pupi en Sicile, avec la geste des paladins de France, Roland et Charlemagne) mais aussi susceptible de rébellion, de subversion, de détournement guignolesque vers une certaine critique sociale et de l'autorité ? 
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La marionnette, le pantin, que l'on prétend puérils, ne peuvent-ils pas, à l'occasion, transmuter, se métamorphoser en objets terrifiants ? 

J'évoquerai pour commencer trois grands maîtres français des tréteaux de maître Pierre ayant vécu au XXe siècle, avant de vagabonder vers d'autres horizons plus inquiétants. Je sais l'art du manipulateur de poupées universel : il suffit de visiter pour cela les collections du musée Gadagne de Lyon. L'Afrique noire, la Turquie, la Grèce, l'Asie, ont leurs traditions propres, qui nous fascinent. 

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Je commencerai par la figure géniale et regrettée de Louis Valdès, emporté prématurément. Né Louis Auguste Petit en 1922, il devint célèbre grâce à la télévision française : la Piste aux Etoiles lui offrit une tribune où il put exprimer son talent.

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Pour ma perception personnelle de Louis Valdès, il me faut remonter à 1985, année de sa redécouverte au hasard d'une émission de Pierre Tchernia. A l'occasion d'une émission où étaient mêlées les versions animées d'Astérix et d'Obélix, Pierre Tchernia effectua une incursion dans le passé en noir et blanc, dans la mémoire audiovisuelle, au temps de l'ORTF. Des images peu nettes, presque furtives, ressuscitèrent une séquence oubliée de La Piste aux étoiles de Gilles Margaritis remontant environ à 1964 (bien que votre serviteur confesse s'être souvenu de rediffusions déjà intervenues au cours des années pompidoliennes) : c'était "le Pierrot de Valdès".
Le personnage à fils, manipulé par Louis Valdès, ôtait un masque, et, sur fond d'adagio d'Albinoni, révélait un visage aux yeux immenses, d'une tristesse nonpareille. Savait-on (savais-je ?) que cet adagio fameux en sol mineur n'était qu'un faux daté de 1945, dû à Remo Giazzotto, à partir de fragments récupérés d'une basse chiffrée parmi les vestiges de la bibliothèque de Dresde, morceau fictif, reconstitué, qui ne fut publié qu'en 1958 ? De même en est-il pour le concerto pour hautbois de Domenico Cimarosa, composé en réalité par le chef d'orchestre britannique illustre Sir Adrian Boult en plein XXe siècle.

Longtemps, j'ai pensé que la mort prématurée de Louis Valdès, dès 1965, fauché en plein commencement d'une célébrité enfin survenue, s'expliquait par un suicide. Il n'en était rien : le cancer l'avait foudroyé, comme plus tard l'immense acteur Bernard Noël.

Il est dit que la plupart des marionnettes conçues par Louis Valdès n'ont pas survécu, qu'elles ont été détruites par ce créateur spécial, un des premiers à ne pas se dissimuler lorsqu'il manipulait ses pantins. Les quelques créations parvenues jusqu'à nous de ce poétique enfant de la balle, qui connut les horreurs de la déportation pour avoir fréquenté les Tziganes, peuvent être admirées au musée Gadagne de la marionnette de Lyon, aux côtés de créations universelles mais aussi locales, comme Guignol, le Turc Karagueuz, le liégeois Tchantchès ou l'amiénois Lafleur.
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Le cas d'André Tahon nous est plus familier, bien que sa disparition le 28 août 2009, suscita une indifférence cuistre et révoltante, au contraire, par exemple, du décès de Claude Laydu, père de Nounours.

Pourtant, André Tahon, au même titre par exemple qu'un Albert Barillé ou qu'un Serge Danot (Le Manège enchanté) participa à l'éléboration du monde enchanté de mon enfance, via la télévision, grâce à ses personnages étonnants : Papotin, Ploom la chenille, les souris de Sourissimo avec leur éternel bonnet de nuit et leur inoubliable ennemi Chat-Gaga. Il avait aussi conçu les Marottes, sortes de poupées russes en costumes folkloriques.
André Tahon naquit à Saint-Maur-les-Fossés en 1931. Comme Louis Valdès, il connut les music halls et cabarets, avant que la télé le découvrît et le rendît célèbre.

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Avec Jacques Courtois, enfin, nous abordons la frontière du genre, le domaine de la poupée de ventriloque.
Jacques Courtois naquit le 5 avril 1928 à Calais. Lui aussi écuma les cabarets avant que Jean Nohain, via la célèbre émission de variétés Trente-six Chandelles, le propulsât vers la gloire.

Omer fut sa marionnette fétiche, mais il conçut aussi le Canard et le chien Hercule. Dois-je l'avouer ? Omer me faisait peur ; je lui trouvais quelque chose d'inquiétant, de peu rassurant, lorsqu'il passait à la télé. 
L'anthropomorphisme d'Omer (qui fit aussi les délices du défunt cirque Spirou) suscitait en moi la gêne.
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Je ne sais s'il me faut attribuer cette peur enfantine, puérile, que je ressentais chaque fois que je voyais une photo d'Omer dans un article à Jacques Courtois consacré ou un numéro du grand ventriloque dans un sketch télévisé à l'animation de la bouche du pantin qui lui conférait une vie de mauvais aloi.
Plus tard, Omer me fit irrésistiblement penser à ce personnage inquiétant du meneur de revue de Cabaret de Bob Fosse (1972), interprété magistralement par Joel Grey, être localisé à la frontière de l'humanité, presque proche de l'androïde ou du Golem, tant l'on peu douter de sa nature humaine. Joel Grey, avec son maquillage étrange et équivoque, ressemble à une mécanique, à un robot parfaitement programmé, manipulé par quelque invisible deus ex-machina. Le doublage en français accentue cette bizzarerie jusqu'au malaise. La voix de Joel Grey est perçue comme surnaturelle : est-il un pantin ou un humain ?
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Omer me permet d'effectuer une transition tout en douceur vers le cinéma et la télévision fantastiques : la thématique de la marionnette et de son mentor lui insufflant une vie artificielle a très tôt inspiré les cinéastes.
Commençons notre cheminement, notre vagabondage avec Gabbo le ventriloque, The Great Gabbo (1929) de James Cruze, avec Erich Von Stroheim, un Von Stroheim déchu de son état de réalisateur après le naufrage de Queen Kelly et consort.
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Gabbo est la source, la fondation, le socle, le mythe fondateur de tout ce qui suivit, de toutes les fictions qui en copièrent la trame jusqu'à nos jours, et ce, tout récemment comme nous l'allons lire. Le film aborde le thème de la possession du manipulateur ventriloque par son pantin, de l'artiste retranché peu à peu de la société normale et qui finit par sombrer dans la folie.
Erich von Stroheim devance Michael Redgrave et Cliff Robertson dans cette thématique d'épouvante et d'effroi, de schizophrénie même.
Gabbo fut le premier film parlant d'Erich von Stroheim. La figure de la marionnette, son motif obsédant, rejoignent ceux du double, du succédané de soi, ou du fils adultérin et cloné de soi. La marionnette manipule son manipulateur, se substitue à lui, tandis qu'il devient victime d'un dédoublement de la personnalité. C'est un démon.


Ce type de marionnette inquiétante ne peut qu'engendrer, susciter, une peur atavique et primale. La poupée de ventriloque apparaît tel un greffon, un parasite, le fils ou frère siamois, l'autre je, l'alter ego indissociable, insécable : une monstruosité à l'état pur.
Mais le pantin de ventriloque est aussi rébellion : il finit par gagner son autonomie de haute lutte, son indépendance, par s'émanciper de son créateur animateur (anima égale âme, pneuma souffle...), par vouloir le tuer. C'est le parricide : la psychanalyse oedipienne règne ici en maîtresse.
Il est étrange et en même temps évident, à l'exception du cas ultime, le plus récent de la mise en images animées du thème, que le ventriloque et la poupée soient tous deux des hommes.
Tout paraissait avoir été d'emblée dit et montré, démontré dans Gabbo : c'était méconnaître l'inventivité des scénaristes et réalisateurs, de la faculté de renouvellement, d'enrichissement de la thématique par des apports neufs, jusqu'à l'interprétation paroxystique d'un Michael Redgrave dans Au Coeur de la nuit.
Au Coeur de la nuit  (Dead of Night) est le premier film fantastique à sketches, oeuvre filmique britannique collective réalisée en 1945. On en retient généralement, avec juste raison, l'ultime partie, Le Mannequin du ventriloque (The Ventriloquist's Dummy), due  à la caméra inspirée d'Alberto Cavalcanti, bien que le scénario se soit basé d'une histoire du scénariste John Baines.


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Le prénom du pantin est Hugo et Michael Redgrave, halluciné, est persuadé que la poupée le pousse à commettre des actes répréhensibles : elle a pris vie et le possède, le contrôle. Tout s'achèvera par la destruction de la marionnette, après une montée progressive de l'angoisse.
L'histoire fut recyclée dans La Quatrième Dimension, célèbre série américaine de Rod Serling.  L'épisode notable inspiré directement de Dead of Night apparaît dans la troisième saison épisode 33 (1962) : La Marionnette, avec Cliff Robertson, comédien notoire qui joua dans l'adaptation théâtrale puis cinématographique du roman de Daniel Keyes Des fleurs pour Algernon.
La Marionnette renouvelle partiellement le thème : le ventriloque, alcoolique, est là encore persuadé que Willie, son pantin, est vivant : il tente de le remplacer par un autre, mais Willie résiste, anéantit son rival. La poupée de ventriloque devient définitivement une créature maléfique, une préfiguration intelligente des films douteux et médiocres Chucky et Annabelle.
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Willie est un contemporain d'Omer, et possède quelques ressemblances discrètes avec lui, non seulement du point de vue de la facture (je songe ici au système d'articulation de la bouche proférant des paroles plus ou moins insolentes), mais aussi par son entregent.
Enfin, après une éclipse, le thème se ressource une dernière fois dans American Horror Story saison 4 Freak Show (2014-2015), où, pour la première fois, la marionnette est de sexe féminin. La série se veut un hommage horrifique à tous les classiques du genre depuis au moins 1930 : elle multiplie les citations et références.
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Chester le ventriloque a constitué un duo avec sa poupée Marjorie. Neil Patrick Harris interprète Chester. Marjorie "agit" à la place de Chester, ou plutôt, dans sa folie, Chester voit Marjorie commettre ses forfaits, ses crimes, ses assassinats. Il y a "décorporation" de Chester en Marjorie. Ils constituent un duo contrasté d'amour-haine. La marionnette s'incarne, prend les traits de la comédienne trisomique Jamie Brewer, qui parle à Chester, envahit son cerveau, agit en toute autonomie. Il s'agit là d'un transfert schizophrène intégral de personnalité, d'un vecteur fantasmatique par l'intermédiaire imaginaire et le truchement virtuel duquel Chester commet en fait ses meurtres. Il échoue d'ailleurs à "tuer" Marjorie : il se tuerait lui-même. A la fin, Chester se livre à la police après une ultime atrocité.  Ce cas est le plus abouti, le plus achevé du dédoublement de soi. Je est un autre, a écrit Arthur Rimbaud. TREMBLEZ BRAVES GENS !
La bédé, en plus humoristique, n'a pas ignoré le thème : je pense par exemple à un vieux gag de l'Agent 212 de Kox et Cauvin remontant à 1977. En toute impunité, un ventriloque se jouait de la naïveté du policier en faisant proférer des injures anti-flic à sa poupée.

Prochainement sera abordé l'épineux problème des ATP au MUCEM en général et au Fort Saint-Jean en particulier. A bientôt sur ce blog.

samedi 6 juin 2015

De la distribution calamiteuse des films de genre en France (fantastique, horreur, SF et désormais thrillers).

Comme on traite son chien, on traite son peuple. (Réflexions du nouveau Paul Léautaud)

L'un de mes gags favoris de "Gaston Lagaffe" de Franquin a longtemps été le n° 604, publié dans "Spirou" au début de l'année 1970. Il s'agissait de l'invention du cosmo-coucou, pour laquelle Gaston parvenait à la signature d'un contrat de commercialisation avec M. Demesmaeker à l'instant même où, connaissant ses premières avaries, notre coucou spatial émettait des "bip crac" inquiétants. (Souvenirs personnels)

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Il faudra bien s'y faire, s'y résigner : depuis le grand bazarnaum et schproum automnal suscité par le navet oubliable Annabelle (voir un précédent article sur ce blog), les distributeurs, comme à plaisir, ont décidé de pénaliser les malheureux spectateurs cinéphiles amateurs d'épouvante et autres frissons qui ne chahutent pas. 
Non contents de déjà sous-distribuer chroniquement ces films, jusqu'à présent à peine au-dessus du seuil des 200 copies hexagonales, ils viennent depuis janvier dernier d'en réduire la voilure. 
Il peut arriver souventes fois, ô paradoxe, qu'un film d'art et essai comme Taxi Téhéran ou Le Labyrinthe du silence bénéficient d'une combinaison de salles plus avantageuse que, par exemple, It Follows, Lost River (moi qui escomptais voir un Matt Smith post Doctor Who !) ou encore dernièrement Ex Machina. Quant aux remarquables Horsehead et Goodnight Mommy, ils ont fini au fond du trou avec moins de dix copies pour toute la France. Depuis le 1er janvier, quelle que soit leur qualité, onze films fantastiques et de SF m'ont échappé à cause de leur distribution minable, réduite dans la plupart des cas à 160 copies seulement réparties pour l'essentiel  dans des mégaplexes emplis d'émules infréquentables du chahut. 
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Fait plus grave : les thrillers sont désormais touchés par cette politique drastique depuis la fin de cet hiver, eux aussi restreints à des combinaisons ridicules qui les rendent invisibles dans les petits cinémas des bourgades naines plus à même, afin de survivre, de programmer de l'art et essai (que j'apprécie aussi : j'ai le droit d'afficher mon éclectisme, diantre !).
  

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Les deux affiches ci-dessus figurent deux des longs métrages d'angoisse qui m'ont récemment échappé à cause de leur manque flagrant de copies : ce n'étaient pas des blockbusters pour les distributeurs et les exploitants, au contraire des indénombrables comédies françaises produites à la tonne et qui finissent par surmultiplier les flops retentissants du fait de leur surabondance ordurière proliférante obstruant le marché et "bouchant les artères" des écrans, rendant inaccessibles presque toutes les autres productions ne bénéficiant pas du label art et essai. L'intellectualisme français déteste le cinéma de genre. Non mais ?  Voyez-vous un film d'épouvante autrichien ou japonais classé art et essai ? Il n'en est pas question : ce serait RIDICULE.
Autrefois, existaient les vidéoclubs qui permettaient de rattraper le coup pour une partie de ces films (moins sabotés que maintenant), mais ils ont dépéri et mis la clef sous la porte sous l'assaut du téléchargement et du streaming, les gens (les jeunes ?) préférant s'aveugler sur un mini écran de tablette ou de smartphone avec la VOD plutôt que de goûter confortablement à une séance télé authentique avec un DVD ou un blu-ray, avec un support matériel argenté ou doré.

La prochaine fois, rendez-vous est pris avec les marionnettistes et autres poupées de ventriloques qui vous feront rire ou trembler. 
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A bientôt sur ce blog...