samedi 18 juillet 2026

Michel Antoni : la chouette aveugle.

La chouette aveugle

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Spécial café littéraire été 2026. 

 L’homme gris, effacé, invisible, qui remonte la rue Championnet, dans le dix-huitième arrondissement de Paris en cette soirée du 9 avril 1951, va mourir. Il le sait ; il l’a décidé. Mettons nos pas dans les siens, ses derniers. Petit et menu, un chapeau posé sur de courts cheveux châtains, la moustache nette, des lunettes rondes en écaille, dont une branche cassée est grossièrement tenue par un adhésif terni, la main gauche enfoncée dans la poche de sa veste, il marche à pas saccadé, les genoux fléchis, la tête bais sée, le profil tourmenté, le regard déjà ailleurs. Au numéro 37 de la rue, il entre dans l’immeuble et monte jusqu’au petit appartement meublé qu’il a loué depuis quelques jours. Il calfeutre avec du coton toutes les ouvertures, brûle l’ensemble de ses manuscrits et ouvre le gaz. Un ami le retrouve quelques heures plus tard, allongé sur le carrelage, le visage enfin calme et détendu, à côté de ses ultimes œuvres détruites, avec sur sa poitrine un portefeuille et ses modestes économies pour subvenir aux dé penses à venir. Sadegh Hedayat,

 

 le plus célèbre écrivain persan de la modernité, est mort à quarante-huit ans, à plus de quatre mille kilomètres de Téhéran, la ville où il est né mais où il se sentait étranger. Mais, récemment revenu plein d’espoir, il se sentait aussi étranger en France, pourtant un pays et une culture qu’il aimait depuis ses études au lycée français auprès d’enseignants passionnés. La France où, étudiant, il a vécu à par tir de 1926 certainement les années les plus heureuses et les souvenirs les plus marquants de sa vie mais qu’il ne reconnaît pas. Il a changé, Paris aussi ! A son retour en Iran, en 1930, il a trouvé un pays pris entre une modernisation à marche forcée menée par le Shah, où la liberté individuelle n’a pas de place et un obscurantisme religieux archaïque. Refusant toute compromission avec le pouvoir, il n’accepte que de médiocres emplois administratifs. Il commence à publier plusieurs recueils de nouvelles pleines de spontanéité et de finesse où il se fait l’interprète des peines et des joies du peuple de Téhéran et de la province, et des mœurs folkloriques persanes, dans des tableaux colorés d’un réalisme poétique très original, mais aussi des ouvrages satiriques qui déplaisent au pouvoir. Avec sa silhouette de petit-bourgeois, son allure d’employé de bureau, à la manière de Pessoa,

 

 il acquiert une certaine reconnaissance dans un petit cercle d’amis, qu’il retrouve dans les cafés, à la mode parisienne. Intellectuels, démocrates, passionnés de modernité, ils vont faire sa renommée, impressionnés par sa fantastique érudition, sa connaissance de la littérature occidentale des dix-neuvième et début du vingtième siècle, mais aussi de la culture de l’Asie, la puissance de son analyse, son humour et son ironie grinçante, décapante face aux puissants, à leurs cours serviles et aux religieux. Fin connaisseur de Dostoïevski, de Kafka, dont il a traduit en persan La Métamorphose, de la pensée de Sartre et de Freud, qu’il introduit dans la culture iranienne, il suit les grands mouvements littéraires et philosophiques mondiaux et profite d’un certain libéralisme à partir de 1941 pour acquérir une véritable aura intellectuelle et une notoriété qui dépasse les frontières. Mais à partir de 1948, la situation politique se dégrade. La dictature s’installe à nouveau, la menace se rap proche même s’il n’est pas engagé politiquement, même si sa famille est dans le cercle rapproché du pou voir. C’est l’exil sans retour. Si les premiers jours, les retrouvailles avec la vie parisienne l’enchantent, la désillusion s’installe vite. Il est assailli par la bureaucratie administrative de son ambassade, se loge mal, faute d’argent, mais refuse les propositions et les invitations de l’intelligentsia parisienne. Il a des sautes d’humeur, s’aigrit et s’irrite contre tous les obséquieux et les valets du pouvoir. La précarité de sa situation s’exacerbe. Il déambule dans Paris sur les traces de ses souvenirs, dans un retour aux sources qui tourne à l’impasse matérielle et morale, jusqu’à l’issue. Dans Les Chants d’Omar Khayam, publié en 1934,

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 mais sur lequel il a travaillé dès ses vingt ans, Sadegh Hedayat, l’un des plus fins et rigoureux connaisseurs du poète et scientifique persan de l’an mille, le définit comme matérialiste, pessimiste, agnostique, trois qualificatifs qui s’appliquent parfaitement à son lointain héritier spirituel iranien. Nul mieux que Sadegh Hedayat n’a montré qu’avec les Rubayat, ces fameux quatrains qui ont fait le tour du monde, Omar Khayam livre une philosophie universelle et accessible à tous qu’Hedayat a faite sienne. Ces courts poèmes nous le montrent conscient de notre inexistence, de notre brièveté, de notre insignifiance, narguant les puissants et leur vanité, lucide et parfois mélancolique. Ils disent que Dieu est une hypothèse et que ceux qui s’imposent en son nom sont des imposteurs, ils disent la vanité des pouvoirs temporels, ils disent que la vieillesse, la mort et la poussière sont au bout du chemin quelle que soit notre condition. Ils disent qu’hier et demain nous sont indifférents. Ils disent enfin que l’ivresse des corps et de l’esprit, et le vin, par l’ébriété qu’il procure, sont le seul recours face à la perception lucide de notre destinée. Ils disent, Carpe Diem à la persane, qu’il faut vivre l’instant présent. Quand nous n’y serons plus, le monde sera là ; Nulle trace de nous alors ne restera. Ce monde où nous n’avions, avant, pas d’existence, Tout pareil, après nous, il se conservera. Bois du vin, car la vie, hélas, n’est éternelle, C’est de tes jeunes années la richesse réelle, Temps du vin, de la rose et des amis charmants Jouis dès maintenant puisque la vie est belle La lune a déchiré la robe de la nuit Bois du vin maintenant ; cela seul réjouit Profite du bonheur ; bientôt le clair de lune Sur notre tombe à tous rayonnera sans bruit. (Quatrains d’Omar Khayam, présentation de S.Hedayat, traduction de J.Malaplate) Sadegh Hedayat, lui aussi, cherchait les plaisirs de la vie nocturne, la vérité de la nature et l’intensité des contacts humains. Mais ces divertissements n’offraient qu’un répit à sa lucidité existentielle qu’il noyait dans l’alcool, des alcools forts, vodka, gin, cognac, en sniffant de la cocaïne ou de l’héroïne, et en fumant de l’opium, pratique à laquelle on peut imaginer qu’il s’est initié à Paris, la poursuivant probablement durant un séjour à Bombay et peut-être dans une de ces boutiques aux volets fermés et mal éclairées de Téhéan où il se rendait seul, en fin de nuit, refusant d’être accompagné. Cette détresse et cette impuissance, il l’avait décrite de manière bouleversante dès les premières phrases de son plus célèbre roman, La Chouette aveugle : Il est des plaies qui, pareilles à la lèpre, rongent l’âme, lentement dans la solitude. Ce sont des maux dont on ne peut s’ouvrir à personne … Parce que l’homme n’a pas encore trouvé de remède à ce fléau. Les seules médecines efficaces sont l’oubli que dispense le vin et la somnolence artificielle procurée par la drogue et les stupéfiants. Les effets n’en sont, hélas, que passagers : loin de se calmer définitivement, la souffrance ne tarde pas à s’exaspérer de nouveau. Pénétrera-t-on un jour le mystère de ces accidents métaphysiques, de ces reflets de l’ombre de l’âme, perceptibles seulement dans l’hébétude qui sépare le sommeil de l’état de veille ? Et le narrateur, tel Hedayat, qui n’écrit pas pour être lu par la communauté des hommes, mais pour être compris par son ombre, de raconter, comme dans un profond rêve, son histoire entrecoupée, aux moments clés, de longues fumeries d’opium. Etrange histoire que cette Chouette aveugle,

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 rédigée dans ses années parisiennes, reproduite à quelques dizaines d’exemplaires, par ses propres moyens, à Bombay en 1936 par crainte de la ravageuse censure iranienne, puis profitant d’une période d’ouverture et de liberté à Téhéran en 1941, publiée en feuilleton dans une revue iranienne, ce qui lui donne enfin accès à la notoriété. Sa traduction française ne parait avec difficulté qu’en 1953, deux ans après la mort de son auteur, mais est immédiatement célébrée par André Breton comme une grande œuvre du surréalisme, attire l’attention des critiques influents et devient vite le petit livre génial qu’il faut lire. Admiratif, Henry Miller lui fait traverser l’Atlantique. Il est depuis traduit dans plusieurs langues, adapté au cinéma par Raoul Ruiz,

 

 et reconnu comme le roman majeur de la littérature moderne iranienne, et, bien au-delà, comme une œuvre essentielle du vingtième siècle. Entre rêve et réalité, entre passé et présent, porté par les vapeurs d’opium, le narrateur nous raconte l’étrange quête d’une femme entrevue, idéalisée, à la beauté éthérée et vaporeuse, angélique, aux yeux éclatants, symbole de la plénitude de toute connaissance, et le poids incessant de sa femme, - une garce dit il -, sa demi-sœur, qui, déjà déflorée, a usé d’un stratagème pour l’épouser mais toujours se refuse à lui. Une femme sublimée, éternelle, longtemps cherchée en désespoir, qui ne pénètre chez lui et ne s’allonge sur sa couche que pour mourir, qu’il va démembrer puis enterrer en cachette. Une femme effroyablement vivante, vulgaire, méprisante, haïe, qu’il finit par assassiner. Certaines situations et certains personnages récurrents tendent l’atmosphère. On croise ainsi un vieillard sarcastique au rire sardonique, voûté, le visage emmitouflé dans un cache-nez, dont on ne sait plus au fil de l’intrigue s’il est l’oncle, le fossoyeur, un vieux brocanteur ou le narrateur lui-même. Un groupe de veilleurs de nuit fredonnent une chanson à boire. Une bouteille de vin, tiré à sa naissance, mélangé au venin du serpent qui a tué son père. Un vase imagé du visage aimé. Des villes abandonnées aux formes géométriques inhabituelles et des maisons à l’architecture étrange. Une scène répétitive et entêtante enfin, où, au pied d’un cyprès, un vieillard accroupi, étonné, regarde une jeune fille qui, de l’autre côté d’un ruisseau, lui tend un bouquet de capucines. Un récit où le lecteur, comme emporté par les fumées de l’opium qui brûle, va se laisser glisser, sans plus s’interroger sur ce qui est la réalité actuelle et un passé réincarné, un onirisme vécu et un réel incertain, sans s’accrocher. Entre symboles freudiens et récits mythologiques éternels, entre vie quotidienne dans une petite ville perse, à une époque qu’on ne pourrait dater, et mystère psychologique profond, entre drogue et lucidité. Livre étrange, envoûtant et désorientant, dont le style associe la poésie onirique orientale à un réalisme ma cabre et morbide, non dénué de fantaisie, d’humour et de dérision tragique. Pour les intellectuels iraniens d’aujourd’hui, Sadegh Hedayat est le premier écrivain de ce pays à rompre avec la tradition savante, à critiquer toute forme de despotisme, politique ou religieux, à déclarer ouverte ment que l’enfer est ici-bas. C’est un écrivain de transition, pris dans l’étau étouffant de deux mondes, un Iran qui émerge timidement pour accueillir une modernité qu’il ne peut plus refouler et un Iran opiniâtre qui résiste avec acharnement à toute tentative de changement. Certains sont allés jusqu’à dire que s’il avait été écouté en son temps, le régime des mollahs ne serait pas advenu. En avance sur le temps historique de son pays, il en voit avec une rare clairvoyance les échecs, les drames, la stérilité avilissante, mais conscient aussi des richesses qui y sont enfouies, il essaie d’en extraire la quintessence. Cela explique son intérêt persistant pour chercher le fond asiatique d’un Iran enseveli sous la cuirasse vermoulue de la religion, un Iran apparenté à l’Inde, au bouddhisme, débarrassé d’une mémoire étrangère, en digne héritier moderne du libre-penseur Khayam. Ami lecteur, si tu en as l’occasion, va te recueillir au cimetière du Père Lachaise, division 85, dans l’enclos musulman, - récupéré comme il le redoutait par la mosquée !-, où il repose sous une pyramide de marbre noir orné d’une chouette. Une chouette, l’ombre du narrateur projetée sur le mur et qui lit par-dessus son épaule, une chouette, symbole de clairvoyance, de sagesse et de connaissance qui, enfin et pour toujours, a les yeux grand ouverts !

Extrait de : L’étrange histoire du LSD et autres aventures littéraires hallucinées,

Michel Antoni, L’Harmattan 2023

Prochainement : commémorations de George Sand : quand Xavier Mauduit, le musée Delacroix et Madelen sauvent l'honneur.

 

 


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