dimanche 28 juin 2015

Les ATP au Fort Saint-Jean du MUCEM : une arlésienne ?

Hayek über alles (paroles d'un partisan acharné de la libéralisation à outrance du secteur professionnel des taxis).

Je refuse de jouer sur d'autres pianos que ceux de Tartinovitch. (Hommage personnel au comédien Jean Temerson (1898-1956) qui interpréta le rôle de Tartinovitch dans le film Les Cinq sous de Lavarède en 1938)

Qui ne connaît le MUCEM de Marseille, ce fantastique musée hétéroclite et éclectique inauguré en grande pompe à l'occasion de "Marseille-Provence 2013 capitale européenne de la culture ?"

L'oeuvre architecturale est une réussite magistrale de Monsieur Rudy Ricciotti dont les affinités méditerranéennes ne sont plus à démontrer ( confèrent sa naissance à Kouba en Algérie en 1952 et l'établissement de ses pénates à Bandol dans le Var).
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Je me refuse à polémiquer sur les rapports récents de la Cour des Comptes, sur les coûts de réalisation de l'oeuvre muséographique, même sur l'hétérogénéité des collections constatée de visu lors de mes visites de 2013 et 2014. Je suis décidé à renouveler mes séjours au MUCEM, qui offrira toujours une variété étonnante d'expositions fort intéressantes et jouissives intellectuellement. Entre autres pièces remarquable, le public peut admirer dans la galerie permanente "Méditerranée" une superbe charrette sicilienne chamarrée comme pour un corso, provenant des anciennes collections ethnographiques européennes du Musée de l'Homme, charrette qui fit l'admiration de mon grand-père en 1976.
En fait, ce qui m'embête, ce n'est pas le J 4 mais le Fort Saint-Jean, censé abriter ce que l'on veut bien montrer des restes acceptés de feu le musée des ATP. Disons-le sans fard, sans euphémisme, sans langue de bois : nada ou presque.

Il paraît que le Président de la République, lors de l'inauguration du MUCEM en juin 2013, aurait été le seul visiteur à pouvoir admirer dans leur intégralité les surfaces d'exposition du Fort Saint-Jean vouées à la thématique des arts et traditions populaires, nuitamment  "le temps des loisirs". On dit que des fuites d'eau ont nécessité la fermeture de presque toutes les galeries (dont celle des officiers) devant être dédiées à ces collections. On dit qu'on remédiera peut-être un jour à cet état de fait. On dit que de toute manière, les visiteurs s'en fichent du moment qu'ils ont au Fort Saint-Jean un joli panorama à admirer, photographier, mettre sur des selfies.  On dit, on dit... Sophisme !
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De fait, le Fort Saint-Jean, en 2013-2014, se réduisait à une animation historique, à des pantins et marionnettes et à une (étonnante et réjouissante) maquette animée de cirque. Quid des ex collections venues du bâtiment de Georges Henri Rivière, fermé depuis septembre 2005 et devenu depuis un chicot, un chancre, une ruine noirâtre, espèce de blockhaus désaffecté jurant en plein bois de Boulogne, abri de SDF inavouable ?
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Hé bien, ces collections "défuntes", enterrées dans des réserves à la Belle de Mai, ne sont idéologiquement ni exposables, ni conservables : les faire admirer  au public, ce serait de facto sombrer dans la nostalgie paysanne volkisch, blubo, ou bleu Marine... Je vous invite à lire l'ouvrage que l'ancienne conservatrice Martine Segalen consacra aux éditions Stock à la Vie d'un musée (1937-2005), histoire magistrale de la genèse, du triomphe et de la décadence (mot souventes fois interdit de nos jours) du Musée national des Arts et Traditions populaires sis avenue du Mahatma Gandhi au bois de Boulogne, non loin du Jardin d'Acclimatation de sinistre mémoire coloniale. Exclu des médias, dénigré, le Musée des ATP n'eut droit par exemple durant les années 1990 qu'à un reportage télé unique consacré à une expo sur Astérix ! Il n'existait plus, on n'en causait jamais, donc, on n'allait pas le visiter : moins de 20 000 billets annuels vendus, à la fin, dans l'indifférence, le dénigrement et la haine. Georges Henri Rivière (1897-1985) fut accusé de complaisance pétainiste, du fait même des thématiques rurales privilégiées par la muséographie des ATP.  En outre, on alla jusqu'à remettre en cause le choix ou parti pris muséologique qui métamorphosait les galeries des ATP en lieu éthéré, irréaliste et obombré. Qu'avaient à faire les visiteurs de ces costumes bretons sans mannequin pour les supporter, de ces coiffes paysannes fantomatiques et diaphanes suspendues dans le vide, lecture "folkloriste" d'un radical dépouillement évitant tout écueil kitch de reconstitution, tel par exemple en l'ancienne mouture du museon arlaten créé par Frédéric Mistral, donc de fait non Volkisch ! Or, l'accomplissement du rêve de Georges Henri Rivière coïncida avec la mort, l'effacement, de l'ancienne civilisation rurale. Il y avait désormais risque d'anachronisme, péril en une demeure à peine inaugurée, sur le tard (1975).
Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le procès instruit contre cette oeuvre architecturale, ce musée originellement salué comme "d'avant-garde"? fut avant tout un procès pour déconnexion des nouvelles réalités socio-culturelles de la France contemporaine. L'histoire chaotique et mouvementée du musée des ATP, comme après lui celle du MUCEM, fut ponctuée de phénomènes, d'étapes démographiques et livresques significatifs :
- en 1931, lors du recensement, la population urbaine dépassa pour la première fois la rurale ;
- en 1947, le géographe Jean-François Gravier publia Paris et le désert français ;
- en 1967, le sociologue Henri Mendras prophétisa, dans un ouvrage fameux et juste, qui fit alors scandale La Fin des Paysans ;
- à compter de 1975, l'INSEE constata la fin, ou plutôt l'achèvement, l'accomplissement de l'exode rural en France tandis qu'au recensement de 1982, la catégorie socio-professionnelle des agriculteurs exploitants était tombée à 6,8 % des actifs ;
- enfin, le grand sociologue Jean-Pierre Le Goff, parachevant le tout, fit paraître, tel un éloge funèbre, La Fin du Village, une histoire française en 2012.
Tous ces événements, tous ces livres savants, ont condamné sans appel le musée des ATP à finir son existence dans un champ de ruines, à reposer en un cimetière dévasté des vieilles lunes. Le musée des ATP n'avait plus sa place dans la France ouverte, multiculturelle, multi-sexuelle et multiconfessionnelle, branchée en réseaux mondialisés dominés par un sabir globish, ancrée dans les cultures urbaines de masse (massification mercantile ?) du XXIe siècle. Une France vendue à l'ultralibéralisme d'Hayek et Friedman, sans nul complexe ou remords.  Quid alors d'une institution muséale obsolète et rejetée ? Née trop tard, au terme des Trente Glorieuses ?  Nous débouchâmes ainsi sur une tabula rasa assumée par les pouvoirs publics.
 http://www.parisbalades.com/Photo1/photo16e/Musee_des_arts_et_traditions_pop.jpg
Mais les ATP,  ne l'oublions pas, c'était aussi l'histoire des mentalités, beaucoup enseignée en fac en Histoire moderne : l'école des Annales, Vovelle, Mandrou, Delumeau étaient-ils des institutions, des revues et professeurs fascistes pétainistes nostalgiques de "la terre qui ne ment pas"? 
Le film biopic qu'Ariane Mnouchkine consacra à Molière en 1978 était-il néo-nazi Volkisch ?
Les travaux du grand historien Robert Muchembled sur la culture populaire ancienne étaient-ils Blut und Boden ?
Ils faisaient tous de l'Adorno quand les politiques se mirent à faire du Bourdieu : ce fut une volonté politique qui décida de laisser péricliter le musée des ATP prétendument décrété "ringard". C'est donc une volonté politique qui traîne les pieds dans la non exposition au Fort Saint-Jean de collections inavouables, suspectées de pétainisme attardé, ne correspondant pas à la conception même, au programme même du MUCEM. Tout cela s'appelle hélas de l'idéologie. Mieux, c'est une doxa, une phraséologie comme celle des ex staliniens et des ultralibéraux actuels.
Dommage...
Prochainement... Hé bien, nous verrons...

samedi 20 juin 2015

Marionnettistes et ventriloques : une incursion vers le cinéma fantastique avec Louis Valdès, André Tahon et Jacques Courtois.

Mais dis moi tout marionnettiste
J'ai des ficelles à mon destin
Tu me fais faire un tour de piste
Mais où je vais je n'en sais rien
Mais dis moi tout marionnettiste
Mon cœur de bois soudain s'arrête
Que feras-tu de tes artistes
Après la fête

(Pierre Bachelet : Marionnettiste)

Après que le Conseil du Roy eut décidé ce que l'on sait sur la Samaritaine, les urbanistes et autres architectes ultralibéraux purent se déchaisner tout leur soûl. En peu de décennies, ils fyrent du passé de Paris table rase (ainsy que l'avoit été la teste du roy Philippe dit Auguste), aboutissant à métamorphoser la capitale du royaume à la semblance de la mégalopole de Cathay qui avoit nom Shangaï. (Mémoires du Nouveau Cyber Saint-Simon)
 

L'ambivalence de l'art de la marionnette n'a jamais cessé de fasciner l'adulte que je suis devenu : à la fois apparentée aux arts et traditions populaires et à une forme plus savante de spectacle (je songe aux célèbres marionnettes de Salzbourg), la marionnette nous interpelle. Ne représente-t-elle pas un microcosme bien particulier, certes rattachée au merveilleux enfantin, au conte, à l'épopée (l'opera dei pupi en Sicile, avec la geste des paladins de France, Roland et Charlemagne) mais aussi susceptible de rébellion, de subversion, de détournement guignolesque vers une certaine critique sociale et de l'autorité ? 
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La marionnette, le pantin, que l'on prétend puérils, ne peuvent-ils pas, à l'occasion, transmuter, se métamorphoser en objets terrifiants ? 

J'évoquerai pour commencer trois grands maîtres français des tréteaux de maître Pierre ayant vécu au XXe siècle, avant de vagabonder vers d'autres horizons plus inquiétants. Je sais l'art du manipulateur de poupées universel : il suffit de visiter pour cela les collections du musée Gadagne de Lyon. L'Afrique noire, la Turquie, la Grèce, l'Asie, ont leurs traditions propres, qui nous fascinent. 

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Je commencerai par la figure géniale et regrettée de Louis Valdès, emporté prématurément. Né Louis Auguste Petit en 1922, il devint célèbre grâce à la télévision française : la Piste aux Etoiles lui offrit une tribune où il put exprimer son talent.

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Pour ma perception personnelle de Louis Valdès, il me faut remonter à 1985, année de sa redécouverte au hasard d'une émission de Pierre Tchernia. A l'occasion d'une émission où étaient mêlées les versions animées d'Astérix et d'Obélix, Pierre Tchernia effectua une incursion dans le passé en noir et blanc, dans la mémoire audiovisuelle, au temps de l'ORTF. Des images peu nettes, presque furtives, ressuscitèrent une séquence oubliée de La Piste aux étoiles de Gilles Margaritis remontant environ à 1964 (bien que votre serviteur confesse s'être souvenu de rediffusions déjà intervenues au cours des années pompidoliennes) : c'était "le Pierrot de Valdès".
Le personnage à fils, manipulé par Louis Valdès, ôtait un masque, et, sur fond d'adagio d'Albinoni, révélait un visage aux yeux immenses, d'une tristesse nonpareille. Savait-on (savais-je ?) que cet adagio fameux en sol mineur n'était qu'un faux daté de 1945, dû à Remo Giazzotto, à partir de fragments récupérés d'une basse chiffrée parmi les vestiges de la bibliothèque de Dresde, morceau fictif, reconstitué, qui ne fut publié qu'en 1958 ? De même en est-il pour le concerto pour hautbois de Domenico Cimarosa, composé en réalité par le chef d'orchestre britannique illustre Sir Adrian Boult en plein XXe siècle.

Longtemps, j'ai pensé que la mort prématurée de Louis Valdès, dès 1965, fauché en plein commencement d'une célébrité enfin survenue, s'expliquait par un suicide. Il n'en était rien : le cancer l'avait foudroyé, comme plus tard l'immense acteur Bernard Noël.

Il est dit que la plupart des marionnettes conçues par Louis Valdès n'ont pas survécu, qu'elles ont été détruites par ce créateur spécial, un des premiers à ne pas se dissimuler lorsqu'il manipulait ses pantins. Les quelques créations parvenues jusqu'à nous de ce poétique enfant de la balle, qui connut les horreurs de la déportation pour avoir fréquenté les Tziganes, peuvent être admirées au musée Gadagne de la marionnette de Lyon, aux côtés de créations universelles mais aussi locales, comme Guignol, le Turc Karagueuz, le liégeois Tchantchès ou l'amiénois Lafleur.
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Le cas d'André Tahon nous est plus familier, bien que sa disparition le 28 août 2009, suscita une indifférence cuistre et révoltante, au contraire, par exemple, du décès de Claude Laydu, père de Nounours.

Pourtant, André Tahon, au même titre par exemple qu'un Albert Barillé ou qu'un Serge Danot (Le Manège enchanté) participa à l'éléboration du monde enchanté de mon enfance, via la télévision, grâce à ses personnages étonnants : Papotin, Ploom la chenille, les souris de Sourissimo avec leur éternel bonnet de nuit et leur inoubliable ennemi Chat-Gaga. Il avait aussi conçu les Marottes, sortes de poupées russes en costumes folkloriques.
André Tahon naquit à Saint-Maur-les-Fossés en 1931. Comme Louis Valdès, il connut les music halls et cabarets, avant que la télé le découvrît et le rendît célèbre.

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Avec Jacques Courtois, enfin, nous abordons la frontière du genre, le domaine de la poupée de ventriloque.
Jacques Courtois naquit le 5 avril 1928 à Calais. Lui aussi écuma les cabarets avant que Jean Nohain, via la célèbre émission de variétés Trente-six Chandelles, le propulsât vers la gloire.

Omer fut sa marionnette fétiche, mais il conçut aussi le Canard et le chien Hercule. Dois-je l'avouer ? Omer me faisait peur ; je lui trouvais quelque chose d'inquiétant, de peu rassurant, lorsqu'il passait à la télé. 
L'anthropomorphisme d'Omer (qui fit aussi les délices du défunt cirque Spirou) suscitait en moi la gêne.
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Je ne sais s'il me faut attribuer cette peur enfantine, puérile, que je ressentais chaque fois que je voyais une photo d'Omer dans un article à Jacques Courtois consacré ou un numéro du grand ventriloque dans un sketch télévisé à l'animation de la bouche du pantin qui lui conférait une vie de mauvais aloi.
Plus tard, Omer me fit irrésistiblement penser à ce personnage inquiétant du meneur de revue de Cabaret de Bob Fosse (1972), interprété magistralement par Joel Grey, être localisé à la frontière de l'humanité, presque proche de l'androïde ou du Golem, tant l'on peu douter de sa nature humaine. Joel Grey, avec son maquillage étrange et équivoque, ressemble à une mécanique, à un robot parfaitement programmé, manipulé par quelque invisible deus ex-machina. Le doublage en français accentue cette bizzarerie jusqu'au malaise. La voix de Joel Grey est perçue comme surnaturelle : est-il un pantin ou un humain ?
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Omer me permet d'effectuer une transition tout en douceur vers le cinéma et la télévision fantastiques : la thématique de la marionnette et de son mentor lui insufflant une vie artificielle a très tôt inspiré les cinéastes.
Commençons notre cheminement, notre vagabondage avec Gabbo le ventriloque, The Great Gabbo (1929) de James Cruze, avec Erich Von Stroheim, un Von Stroheim déchu de son état de réalisateur après le naufrage de Queen Kelly et consort.
 Résultat de recherche d'images pour "Gabbo wikipedia"
Gabbo est la source, la fondation, le socle, le mythe fondateur de tout ce qui suivit, de toutes les fictions qui en copièrent la trame jusqu'à nos jours, et ce, tout récemment comme nous l'allons lire. Le film aborde le thème de la possession du manipulateur ventriloque par son pantin, de l'artiste retranché peu à peu de la société normale et qui finit par sombrer dans la folie.
Erich von Stroheim devance Michael Redgrave et Cliff Robertson dans cette thématique d'épouvante et d'effroi, de schizophrénie même.
Gabbo fut le premier film parlant d'Erich von Stroheim. La figure de la marionnette, son motif obsédant, rejoignent ceux du double, du succédané de soi, ou du fils adultérin et cloné de soi. La marionnette manipule son manipulateur, se substitue à lui, tandis qu'il devient victime d'un dédoublement de la personnalité. C'est un démon.


Ce type de marionnette inquiétante ne peut qu'engendrer, susciter, une peur atavique et primale. La poupée de ventriloque apparaît tel un greffon, un parasite, le fils ou frère siamois, l'autre je, l'alter ego indissociable, insécable : une monstruosité à l'état pur.
Mais le pantin de ventriloque est aussi rébellion : il finit par gagner son autonomie de haute lutte, son indépendance, par s'émanciper de son créateur animateur (anima égale âme, pneuma souffle...), par vouloir le tuer. C'est le parricide : la psychanalyse oedipienne règne ici en maîtresse.
Il est étrange et en même temps évident, à l'exception du cas ultime, le plus récent de la mise en images animées du thème, que le ventriloque et la poupée soient tous deux des hommes.
Tout paraissait avoir été d'emblée dit et montré, démontré dans Gabbo : c'était méconnaître l'inventivité des scénaristes et réalisateurs, de la faculté de renouvellement, d'enrichissement de la thématique par des apports neufs, jusqu'à l'interprétation paroxystique d'un Michael Redgrave dans Au Coeur de la nuit.
Au Coeur de la nuit  (Dead of Night) est le premier film fantastique à sketches, oeuvre filmique britannique collective réalisée en 1945. On en retient généralement, avec juste raison, l'ultime partie, Le Mannequin du ventriloque (The Ventriloquist's Dummy), due  à la caméra inspirée d'Alberto Cavalcanti, bien que le scénario se soit basé d'une histoire du scénariste John Baines.


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Le prénom du pantin est Hugo et Michael Redgrave, halluciné, est persuadé que la poupée le pousse à commettre des actes répréhensibles : elle a pris vie et le possède, le contrôle. Tout s'achèvera par la destruction de la marionnette, après une montée progressive de l'angoisse.
L'histoire fut recyclée dans La Quatrième Dimension, célèbre série américaine de Rod Serling.  L'épisode notable inspiré directement de Dead of Night apparaît dans la troisième saison épisode 33 (1962) : La Marionnette, avec Cliff Robertson, comédien notoire qui joua dans l'adaptation théâtrale puis cinématographique du roman de Daniel Keyes Des fleurs pour Algernon.
La Marionnette renouvelle partiellement le thème : le ventriloque, alcoolique, est là encore persuadé que Willie, son pantin, est vivant : il tente de le remplacer par un autre, mais Willie résiste, anéantit son rival. La poupée de ventriloque devient définitivement une créature maléfique, une préfiguration intelligente des films douteux et médiocres Chucky et Annabelle.
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Willie est un contemporain d'Omer, et possède quelques ressemblances discrètes avec lui, non seulement du point de vue de la facture (je songe ici au système d'articulation de la bouche proférant des paroles plus ou moins insolentes), mais aussi par son entregent.
Enfin, après une éclipse, le thème se ressource une dernière fois dans American Horror Story saison 4 Freak Show (2014-2015), où, pour la première fois, la marionnette est de sexe féminin. La série se veut un hommage horrifique à tous les classiques du genre depuis au moins 1930 : elle multiplie les citations et références.
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Chester le ventriloque a constitué un duo avec sa poupée Marjorie. Neil Patrick Harris interprète Chester. Marjorie "agit" à la place de Chester, ou plutôt, dans sa folie, Chester voit Marjorie commettre ses forfaits, ses crimes, ses assassinats. Il y a "décorporation" de Chester en Marjorie. Ils constituent un duo contrasté d'amour-haine. La marionnette s'incarne, prend les traits de la comédienne trisomique Jamie Brewer, qui parle à Chester, envahit son cerveau, agit en toute autonomie. Il s'agit là d'un transfert schizophrène intégral de personnalité, d'un vecteur fantasmatique par l'intermédiaire imaginaire et le truchement virtuel duquel Chester commet en fait ses meurtres. Il échoue d'ailleurs à "tuer" Marjorie : il se tuerait lui-même. A la fin, Chester se livre à la police après une ultime atrocité.  Ce cas est le plus abouti, le plus achevé du dédoublement de soi. Je est un autre, a écrit Arthur Rimbaud. TREMBLEZ BRAVES GENS !
La bédé, en plus humoristique, n'a pas ignoré le thème : je pense par exemple à un vieux gag de l'Agent 212 de Kox et Cauvin remontant à 1977. En toute impunité, un ventriloque se jouait de la naïveté du policier en faisant proférer des injures anti-flic à sa poupée.

Prochainement sera abordé l'épineux problème des ATP au MUCEM en général et au Fort Saint-Jean en particulier. A bientôt sur ce blog.

samedi 6 juin 2015

De la distribution calamiteuse des films de genre en France (fantastique, horreur, SF et désormais thrillers).

Comme on traite son chien, on traite son peuple. (Réflexions du nouveau Paul Léautaud)

L'un de mes gags favoris de "Gaston Lagaffe" de Franquin a longtemps été le n° 604, publié dans "Spirou" au début de l'année 1970. Il s'agissait de l'invention du cosmo-coucou, pour laquelle Gaston parvenait à la signature d'un contrat de commercialisation avec M. Demesmaeker à l'instant même où, connaissant ses premières avaries, notre coucou spatial émettait des "bip crac" inquiétants. (Souvenirs personnels)

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Il faudra bien s'y faire, s'y résigner : depuis le grand bazarnaum et schproum automnal suscité par le navet oubliable Annabelle (voir un précédent article sur ce blog), les distributeurs, comme à plaisir, ont décidé de pénaliser les malheureux spectateurs cinéphiles amateurs d'épouvante et autres frissons qui ne chahutent pas. 
Non contents de déjà sous-distribuer chroniquement ces films, jusqu'à présent à peine au-dessus du seuil des 200 copies hexagonales, ils viennent depuis janvier dernier d'en réduire la voilure. 
Il peut arriver souventes fois, ô paradoxe, qu'un film d'art et essai comme Taxi Téhéran ou Le Labyrinthe du silence bénéficient d'une combinaison de salles plus avantageuse que, par exemple, It Follows, Lost River (moi qui escomptais voir un Matt Smith post Doctor Who !) ou encore dernièrement Ex Machina. Quant aux remarquables Horsehead et Goodnight Mommy, ils ont fini au fond du trou avec moins de dix copies pour toute la France. Depuis le 1er janvier, quelle que soit leur qualité, onze films fantastiques et de SF m'ont échappé à cause de leur distribution minable, réduite dans la plupart des cas à 160 copies seulement réparties pour l'essentiel  dans des mégaplexes emplis d'émules infréquentables du chahut. 
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Fait plus grave : les thrillers sont désormais touchés par cette politique drastique depuis la fin de cet hiver, eux aussi restreints à des combinaisons ridicules qui les rendent invisibles dans les petits cinémas des bourgades naines plus à même, afin de survivre, de programmer de l'art et essai (que j'apprécie aussi : j'ai le droit d'afficher mon éclectisme, diantre !).
  

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Les deux affiches ci-dessus figurent deux des longs métrages d'angoisse qui m'ont récemment échappé à cause de leur manque flagrant de copies : ce n'étaient pas des blockbusters pour les distributeurs et les exploitants, au contraire des indénombrables comédies françaises produites à la tonne et qui finissent par surmultiplier les flops retentissants du fait de leur surabondance ordurière proliférante obstruant le marché et "bouchant les artères" des écrans, rendant inaccessibles presque toutes les autres productions ne bénéficiant pas du label art et essai. L'intellectualisme français déteste le cinéma de genre. Non mais ?  Voyez-vous un film d'épouvante autrichien ou japonais classé art et essai ? Il n'en est pas question : ce serait RIDICULE.
Autrefois, existaient les vidéoclubs qui permettaient de rattraper le coup pour une partie de ces films (moins sabotés que maintenant), mais ils ont dépéri et mis la clef sous la porte sous l'assaut du téléchargement et du streaming, les gens (les jeunes ?) préférant s'aveugler sur un mini écran de tablette ou de smartphone avec la VOD plutôt que de goûter confortablement à une séance télé authentique avec un DVD ou un blu-ray, avec un support matériel argenté ou doré.

La prochaine fois, rendez-vous est pris avec les marionnettistes et autres poupées de ventriloques qui vous feront rire ou trembler. 
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A bientôt sur ce blog...

samedi 23 mai 2015

Ces écrivains dont la France ne veut plus 6 : Pierre Corneille.

Rome, l'unique objet de mon ressentiment ! (Corneille : Horace, acte IV scène 5)

Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée. (Corneille : Excuse à Ariste)

Ni le völkisch, ni  le globish. (Principes et éthique de Moa)

Le marché n'a besoin ni de savants, ni de sachants. (aphorisme de Cyber Jeremy Bentham)


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La non affaire Corneille, voilà neuf années de cela, constitua un prélude significatif aux événements vécus récemment en France : prodromme, symbole, par les lâchetés et capitulations culturelles démultipliées, avec constance depuis, des tragédies contemporaines de l'année 2015.

C'était un symptôme aggravant du désintérêt culturel, qui, jusque-là (du moins si nous nous plaçons encore dans la dernière décennie du XXe siècle), n'avait eu que peu de conséquences, s'était limité à des broutilles. Il est loin le temps où, fort discrètement, peu de spécialistes avaient déploré - et ce, d'une manière feutrée - la négligence coupable qui avait entouré les non commémorations du centenaire de la disparition du compositeur César Franck ! Certes, César Franck paraît de peu d'importance, mais il fut en quelque sorte la première brèche ouverte, qui alla s'élargissant davantage : peu, après lui, serait fait pour Voltaire en 1994, pour Anton Bruckner en 1996, pour Johannès Brahms et Franz Schubert  en 1997, pour Racine en 1999, Zola en 2002 ou Pissarro en 2003 ! Ce, jusqu'à l'apothéose archi silencieuse, summum si l'on peut dire, qu'incarna le tricentenaire de la naissance de Denis Diderot, réduit comme on le sait à de simples manifestations locales en sa cité natale de Langres le 5 octobre 2013. Ignorer Diderot, c'était faire fi des Lumières, de l'Encyclopédie, de la laïcité, avec l'issue que l'on devine le 7 janvier 2015...
D'ailleurs, tout comme pour Diderot sept années plus tard, on restreignit Corneille à des célébrations strictement localisées à Rouen, à peines tolérées celles-là.
Corneille, dont on juge l'héroïsme littéraire dépassé, incarne-t-il un reniement terminal, une goutte d'eau faisant déborder le vase, une forme insidieuse de censure refusant de s'appeler comme telle ? Un site un peu douteux, appelé "L'Affaire Corneille-Molière", reprit un texte coup de gueule de feu l'académicien Jean-François Deniau (1928-2007) : Corneille objet de ressentiment.

http://www.babelio.com/users/AVT_Jean-Francois-Deniau_3277.jpeg
Ce texte polémique fut laissé de côté jusqu'au décès de son auteur. L'Express avait refusé de le publier puis, se ravisant bien tard, l'hebdo se repentit après que l'illustre académicien navigateur se fut éteint. Il est révélateur d'un état de délabrement intellectuel optimal et d'autocensure chez ceux qui, tels les Romains de l'Antiquité tardive (car il est désormais incorrect de dire bas Empire...) affichant une attitude constante de reculade, de conciliation, de compromission avec les ennemis de tout poil (ne signèrent-ils pas des contrats, traités ou "foedus" avec les Barbares ? ) conduisant tout droit au vilain mot de "collaboration", sont prêts à pactiser un jour avec l'ultralibéralisme, le lendemain avec les nouvelles chemises brunes et le surlendemain encore avec les intégristes religieux enturbannés et ceinturés de bombes et d'AK 47. Leur complaisance n'a pas de limites ! Ces gens-là, girouettes circonstantielles aux vestes réversibles à l'infini, opportunistes en diable, sont diantrement dépourvus de la moindre conviction politique, culturelle etc.  Seuls les blogs et sites proches de l'extrême droite parlèrent de Corneille : sa "niche écologique", abandonnée par les démocrates, avait été récupérée par les fascistes et souverainistes. Il était vrai que Le Cid venait officiellement d'être catalogué oeuvre théâtrale d'extrême droite, concept farfelu, anachronique, à réifier d'urgence, parce qu'impensable à conceptualiser... en 1636- 1637 ! Mais cette pièce hybride (n'est-elle pas qualifiée de tragi-comédie ?) n'est pas soluble dans les mauvaises interprétations contemporaines. On ne peut aussi en faire une chose, un objet, à partir de sa subjectivité supposée, tel que le sous-entend le mot de réification. Ce serait alors une transsubstantiation hérétique !  De même, pourquoi ne plus employer le qualificatif de barbarie que dans le cas nazi, au point d'en faire une tautologie, interdisant de facto son usage dans tous les autres cas de figure historiques ? Sait-on que la barbarie est plus civilisée que la sauvagerie ? Mais voilà, impossible de dire "sauvagerie nazie" parce que le mot sauvage est devenu trop connoté et raciste !
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Pour en revenir à l'affaire Corneille, le mal français était déjà présent en 2006  : 
- procès intenté contre le dramaturge pour esclavagisme (un lointain parent - lequel ? Précisez, SVP !) avait participé à la hélas prospère traite négrière rouennaise (en ce cas, pourquoi si mal enseigner les Lumières qui prirent conscience que l'esclavage constituait un crime contre l'humanité ? Quid de Montesquieu, de Voltaire, de l'abbé Raynal, de la première abolition par cette convention montagnarde que l'on hait et vilipende ?) ;
- procès pour islamophobie à cause du Cid campeador tout comme Voltaire avec Mahomet...
Que demeura-t-il de Pierre Corneille à la télévision en 2006 ? :
- un dessin animé (fort bien fait au demeurant) diffusé à la sauvette un après-midi sur Arte. Il mettait en scène des insectes qui déclamaient les vers illustres dudit Cid ! ; 
- la diffusion par TMC de la remarquable version flamenco de la tragédie ;
- la présentation sur D 8 de la biographie de Corneille par son auteur, M. Alain Niderst.
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Et ce fut tout en 2006, bien que plusieurs années après, notre lucarne décatie et poussiéreuse eût rattrapé partiellement le coup via un téléfilm controversé de France 2 (programmé tardivement) transposant l'univers cornélien dans le monde contemporain et surtout L'Ombre d'un doute sur France 3 début 2013, où, comme pour Shakespeare parfois à tort accusé de n'être pas l'auteur de ses pièces, la vieille thèse de Pierre Louÿs était remise à l'honneur : Corneille fut donc assigné au rôle de ghost writer (puisque l'on ne peut plus dire ou écrire "nègre") de Jean-Baptiste Poquelin.
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A bon entendeur, salut !

vendredi 15 mai 2015

Mia Wasikowska : une illustre inconnue pour le spectateur français basique.

Certains milieux intellectuels étoient si pétris de haine et de mépris à l'encontre des films non ancrés dans la réalité contemporaine qu'ils préféroient se taire à leur sujet. (Mémoires du Nouveau Cyber Saint-Simon).

L'esprit Charlie étoit tellement mort que nul ne parloit du livre posthume de Bernard Maris. "Oncle Bernard", ainsy qu'on le nommoit, dérangeoit beaucoup de personnes quelle que fût leur étiquette politique puisque toutes avoient à se reprocher leur allégeance aux doctrines détestables du sieur Hayek. Il étoit vray que, malgré que Bernard Maris eust souhaité que son beau-père Maurice Genevoix entrât au Panthéon, les pouvoirs publics n'en avoient pas tenu compte, arguant que le sieur Genevoix avoit prôné la fraternisation entre les officiers et la troupe. Nos officiels révéroient unyquement les mutins de Mil neuf cent dix et sept, pensant qu'ils constituoient les seuls Poilus qui méritassent qu'on en honorât la mémoire. (Mémoires du Nouveau Cyber Saint-Simon).

Mia Wasikowska est née australienne le 14 octobre 1989 à Canberra. Elle est actrice depuis l'an 2004 et Alice au pays des merveilles de Tim Burton l'a rendue célèbre, du moins en théorie.

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Sa filmographie a tout pour me convaincre : Gus Van Sant, Cary Fukunaga, Rodrigo Garcia, Park Chan-wook, Jim Jarmusch et David Cronenberg ont su utiliser à bon escient son jeune talent. Cependant, on ne peut pas dire que sa filmographie bénéficie chez nous d'une grande exposition, d'un affichage privilégié, bien au contraire. Ainsi, j'habite une bourgade où aucun des films de Mia Wasikowska n'est sorti normalement depuis Alice au pays des merveilles ! Deux (Jane Eyre et The Double) n'ont été projetés que grâce à l'association cinéphile locale ! 
Cela signifie que les habitants de ma (petite) ville ignorent à peu près tout de cette charmante comédienne aux registres variés quoique certains auraient tendance à la cantonner dans les rôles intemporels ou costumés. Et je pense qu'il en va de même dans maintes communes appartenant au désert cinématographique français.
Ce sont les distributeurs, une fois de plus, qu'il me faut montrer du doigt : Mia Wasikowska, au contraire désormais d'une Jessica Chastain (dont je raffole aussi) même s'il leur arrive de partager l'affiche (ce sera le cas en octobre prochain dans le fort attendu Crimson Peak, gothique et rétro victorien à souhait), ne parvient pas chez nous à une exposition suffisante de ses films rarement considérés comme des blockbusters rentables et trop souvent confinés dans une confidentialité regrettable. 
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Vue la situation présente de sabotage généralisé des films fantastiques (la dernière victime cette semaine s'intitule Goodnight mommy réduit à une combinaison dérisoire de six copies dont une seule dans Paris intra muros), je crains que le dernier long métrage de Guillermo del Toro, malgré ses images superbes et la beauté de ses comédiennes soit presque impossible à voir...
Je rappelle que la dernière version filmique de Madame Bovary, due à Sophie Barthes, n'a toujours pas trouvé preneur en France, et que Mia Wasikowska y interprète le rôle titre.
Pour l'heure, notre actrice jouit d'un manque de notoriété hexagonale certain et les oeuvres dans lesquelles elle apparaît se cantonnent à moins de deux cents voire de cent copies !
Il ne faut conséquemment point s'étonner ni s'offusquer du score ridicule de la grande majorité des longs métrages de cette actrice talentueuse : 22 387 entrées à peine pour The Double,
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 sorti en catimini en plein mois d'août 2014, environ 73 000 pour Albert Nobbs exploité en février 2012 en pleine vogue dévastatrice d'Intouchables. Maps to the stars de David Cronenberg, avec ses 253 087 tickets fait à côté figure de relatif succès, bien que la micro commune dans laquelle je réside n'a jamais eu ce film à l'affiche ! Les piètres 125 218 entrées de Stoker semblent davantage s'expliquer par la présence de Nicole Kidmann en tête de distribution.  (sources : Allociné, Cinefeed.com et JP'box office). Dois-je aussi rappeler l'affaire des quatre reports successifs de la sortie de Jane Eyre, qui retardèrent d'une bonne dizaine de mois l'exploitation de cette oeuvre filmique dans l'hexagone ?

Prochainement, j'évoquerai la figure de Pierre Corneille, nouveau volet de ces écrivains dont la France ne veut plus.

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jeudi 23 avril 2015

Le Vicomte de Bragelonne : le testament de Porthos. Pastiche d'Alexandre Dumas à la manière de Léon Bloy.



Ce pastiche figure aussi sur le site des éditions de l'abat-jour.
 
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 À Pierrefonds, tout était en deuil. Les cours étaient désertes, les écuries fermées, les parterres négligés, courant vers l’ensauvagement, vers l’anarchie. Dans les bassins, s’arrêtaient d’eux-mêmes les jets d’eau, naguère épanouis, bruyants et brillants. Le château se ruinait ; le maître n’était plus. La désolation s’appesantissait sur les aîtres. Les corps de bâtiment suaient le bissêtre et un lierre tenace s’insinuait en les moindres fissures. Que tout s’effondrât d’un seul coup n’était plus qu’une question de semaines. 
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Sur les chemins peu carrossés, autour du château moribond, s’en venaient, accouraient, quelques graves personnages sur des mules ou sur des bidets de ferme, montures d’un grotesque rustique. Leurs silhouettes multiformes récapitulaient tous les types, toutes les morphologies possibles, de la plus hectique à la plus ventripotente, de la plus rougeaude à la plus pellucide. Item, leurs vêtures reflétaient la variété de leurs rangs, des plus passepoilées, chamarrées et damassées aux plus guenilleuses et lanifères, comme ces vestes de bergers exsudant leur suint. C’étaient les voisins de campagne, les curés, les archiprêtres, les vidames, les vavasseurs et les baillis des terres limitrophes, accourus à la curée en équarisseurs, en nécrophages, puisqu’ils étaient informés que Porthos n’était point mort intestat. Pierrefonds les aimantait, exerçait sur eux une attraction digne de celle des immondices ou des carcagnes sur les mouches.
Tout ce beau monde varié entrait silencieusement au château, remettait sa monture rossinante et efflanquée à un palefrenier morne, et se dirigeait, guidé par un chasseur à la livrée de deuil, vers la grande salle, où, sur le seuil, Mousqueton recevait chaque arrivant.
Mousqueton avait tant maigri depuis deux jours, que ses habits remuaient lors sur lui, flottaient sur son corps flasque, pareils à ces fourreaux trop larges, au cuir caprin fragrant de musc, dans lesquels dansent les fers des épées, des brettes espagnoles et florentines. Sa figure couperosée de rouge et de blanc, comme celle de la Madone baroque de Van Dyck, se sillonnait de deux ruisseaux argentés, inédits, qui creusaient leur lit dans ses joues fondues, aussi pleines jadis qu’elles étaient décharnées depuis son deuil.
À chaque nouvelle visite, Mousqueton épanchait sa peine par la miction de nouvelles larmes, et c’était grand’pitié de le voir étreindre son gosier par sa grosse main pour ne pas éclater en sanglots.
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Toutes ces visites avaient pour but la lecture du testament de Porthos, annoncée pour ce jour mémorable, et à laquelle voulaient assister toutes les convoitises ou toutes les amitiés du mort, qui ne laissait nul parent après lui. Les assistants prenaient place à mesure qu’ils arrivaient, et la grande salle venait d’être fermée quand sonna l’heure de midi, heure fixée pour la lecture. Toutes ces faces de carême affichaient qui leur engeance avide, qui leurs regrets. C’était une assemblée de masques, de caricatures bouseuses ; chacun disputait à son voisin de tablée la trivialité de ses traits, sa laideur glauque. On eût pu faire accroire que tous les crapoussins, toutes les gargouilles, tout ce que la contrée, les feux et lieux du pays, comptaient de mascarons méphistophéliques, de farfadets, de foutriquets, de marmousets et de kobolds, s’étaient donnés rendez-vous à Pierrefonds. Ces doctes personnes, à peine extirpées de leur purin, emplissaient la grande salle de leurs effluences malpropres, de leurs vents putrescibles, viciant l’air de leur pestilence flatulente causée par l’opulence de leur table. Sous leurs pourpoints grossiers, sous leurs chemises ou leurs chausses, l’on devinait chez ces Rabelais jouisseurs des couches stratifiées, des agrégats divers, teigneux, bariolés d’ocrures[1] versicolores, conférant à ces chairs des nuances putrides, agrégats dus à un manque conséquent d’hygiène remontant pour la plupart de ces mes sieurs à leur éjection utérine, sans que mais ils se lavassent, sauf lorsqu’ils se sentaient malades et que leur Purgon personnel prescrivait qu’ils le fissent. Les haleines de tous ces cauteleux perfides impatients de toucher un pactole empestaient le vin d’Anjou auquel se mêlaient des relents de rogomme. Ils avaient en eux la ruse caractéristique que l’on disait bon sens, cette ruse commune à nos compradores portugais ou levantins emberlucoqueurs sévissant dans tous les comptoirs du globe où il est bon de grappiller et d’escroquer les petits.
Le procureur de Porthos, et c’était sans nulle surprise importune le successeur de maître Coquenard, commença par déployer lentement le vaste parchemin sur lequel la puissante main du mousquetaire herculéen avait tracé ses volontés suprêmes.
Le cachet rompu, les lunettes mises, la toux préliminaire ayant retenti, chacun tendit une oreille cireuse. Les trognes se firent taiseuses. Même les mains avaient cessé de claquer, de s’occuper à l’écrasement des vermines, si ce n’était à l’épouillage des chevelures rancies de saletés de toutes sortes, dont le beurre exhalait ses poisons. Mousqueton s’était blotti dans un coin pour mieux pleurer, pour moins entendre, à moins que, par pur prosaïsme, il se fût réfugié en un havre où les exhalaisons de tous ces pignoufs parvenaient atténuées à ses narines.
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Tout à coup, la porte à deux battants de la grande salle, d’un chêne rouvre alourdi par mille surcharges d’ébénisterie mythologiques superfétatoires, bien qu’on l’eût refermée tantôt, s’ouvrit tout de même comme par l’action d’un prodige, et une figure mâle, quoique marquée par l’âge, apparut sur le seuil, resplendissant dans la plus vive luminescence du soleil.
C’était d’Artagnan, qui était arrivé seul jusqu’à cette porte, et, ne trouvant personne pour lui tenir l’étrier, avait attaché son cheval au heurtoir, et s’annonçait lui-même sans recourir au moindre varlet. Hors de ces circonstances d’exception, c’eût été une impolitesse de sa part. De son regard farouche, il paraissait dévisager, scruter, jauger, toutes les altérités de ces brutes fétides.
L’éclat du jour envahissant la salle, le murmure des assistants, et, plus que tout cela, l’instinct du chien fidèle, parvinrent à arracher Mousqueton à sa rêverie. Il releva sa tête triste, reconnut en un éclair fulgurant le vieil ami du maître, et, hurlant sa douleur de vieux corniaud, vint lui embrasser les genoux en arrosant les dalles de ses larmes.
D’Artagnan releva le pauvre intendant, répondit comme un frère à son embrassement, et ayant salué noblement une assemblée de gougnafiers venus pour écornifler, assemblée qui ne méritait point de tels égards, bien qu’elle s’inclinât tout entière en chuchotant son nom, il alla s’asseoir à l’extrémité de la grande salle de chêne sculpté tenant toujours la main de Mousqueton qui suffoquait et s’asseyait sur le marchepied.
Alors le procureur, qui était ému comme les autres, jugea que l’instant était bon ; il commença la lecture avec une solennité de prêcheur en ambon, solennité marquée toutefois par les inflexions d’une voix doucereuse et onctueuse de dom quelque chose, d’abbé de cour courtisanesque polluant l’Académie française de son pullulement inadéquat.
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Porthos, après une profession de foi des plus chrétiennes, demandait pardon à ses ennemis du tort qu’il avait pu leur causer. Il voulait ainsi que Dieu rédimât ses fautes, lui qui souvent n’avait pas respecté le premier commandement du Décalogue.
À ce paragraphe, un rayon d’inexprimable orgueil glissa des yeux de d’Artagnan. Ce fut une illumination à la semblance de celle de l’athée touché par la Grâce. Il se rappelait le vieux soldat blanchi sous le harnais. Tous ces ennemis de Porthos, terrassés par sa main vaillante, tous ces bélîtres, maroufles et paltoquets pourfendus par sa flamberge, il en supputait le nombre, et se disait que Porthos avait fait sagement de ne pas détailler ses ennemis ou les torts causés à ceux-ci ; sans quoi, cela eût lassé le lecteur et nous-même. Ses torts inexpiables, ses péchés, sa coulpe, étaient cependant moindres que ceux de tous ces jean-f…qui emplissaient la salle. Un châtiment de Belzébuth lui eût paru immérité, et d’Artagnan supposait que Porthos, s’il n’avait pu rejoindre expressément le Paradis, attendait son salut en Purgatoire.
Venait alors l’énumération suivante :
Je possède à l’heure qu’il est, par la grâce de Dieu :
1° Le domaine de Pierrefonds, terres, bois, prés, eaux, forêts, entourés de bons murs ;
2° Le domaine de Bracieux, château, forêts, terres labourables, formant trois fermes ;
3° La petite terre du Vallon, ainsi nommée, parce qu’elle est dans le vallon…
Ah, le brave Porthos ! Aussi brave que nos grognards de Charlet !
4° Cinquante métairies dans la Touraine, d’une contenance de cinq cents arpents ;
5° Trois moulins sur le Cher, d’un rapport de six cents livres chacun ;
6° Trois étangs dans le Berri, d’un rapport de deux cents livres chacun.
Quant aux biens mobiliers, ainsi nommés, parce qu’ils ne peuvent se mouvoir, comme l’explique si bien mon savant ami l’évêque de Vannes…
D’Artagnan frissonna au souvenir lugubre de ce nom. Cet Aramis, cet hypocrite…
Le procureur continua imperturbablement :
… Ils consistent :
1° En des meubles que je ne saurais détailler ici faute d’espace, et qui garnissent tous mes châteaux ou maisons, mais dont la liste est dressée par mon intendant…
Chacun tourna les yeux vers Mousqueton, qui s’abîma dans sa douleur puisque tel était le titre, telle était la qualité conférée par Porthos au fidèle d’entre les fidèles.
2° En vingt chevaux de main et de trait que j’ai particulièrement dans mon château de Pierrefonds et qui s’appellent : Bayard, Roland, Charlemagne, Pépin, Dunois, La Hire, Ogier, Samson, Milon, Nemrod, Urgande, Armide, Falstrade, Dalila, Rebecca, Yolande, Finette, Grisette, Lisette et Musette.
3° En soixante chiens, formant six équipages, répartis comme il suit : le premier, pour le cerf ; le second, pour le loup ; le troisième, pour le sanglier ; le quatrième, pour le lièvre, et les deux autres, pour l’arrêt ou la garde ;
4° En armes de guerre et de chasse renfermées dans ma galerie d’armes ;
5° Mes vins d’Anjou, choisis pour Athos, qui les aimait autrefois ; mes vins de Bourgogne, de Champagne, de Bordeaux et d’Espagne, garnissant huit celliers et douze caves en mes diverses maisons ;
6° Mes tableaux et statues qu’on prétend être d’une grande valeur, et qui sont assez nombreux pour fatiguer la vue.
7° Ma bibliothèque, composée de six mille volumes tout neufs, et qu’on n’a jamais ouverts ;
8° Ma vaisselle d’argent, qui s’est peut-être un peu usée, mais qui doit peser de mille à douze cents livres, car je pouvais à grand-peine soulever le coffre qui la renferme, et ne faisais que six fois le tour de ma chambre en le portant.
9° Tous ces objets, plus le linge de table et de service, sont répartis dans les maisons que j’aimais le mieux… »
Ici, le lecteur s’arrêtera pour reprendre haleine. Chacun soupira, toussa et redoubla d’attention. Certains s’impatientaient cependant, murmurant indûment : « Mais combien laisse-t-il de pistoles, de livres ou de maravédis ? » Il fallait que ces cuistres intumescents de fatuité l’admissent : la fortune de Porthos ne s’était pas construite sur des châteaux de sable ; elle n’avait reposé ni sur la spéculation à outrance (qui existait moindrement en ce siècle-là malgré un précédent tulipier illustre que Dumas, ce talentueux mulâtre, nous romança), ni sur la thésaurisation stérile, improductive ; elle ne revêtait aucunement ce caractère pisseux, lourd d’humeurs innommables, d’enflures spéculatives, en négation de toutes les valeurs chrétiennes, si souvent typique de nos modernes chevaliers d’industrie et autres financiers, dont les bondieuseries artificieuses et hypocrites, les génuflexions de salops, masquent la soif inextinguible du jeu hasardeux en bourse.
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 Car la fortune de Porthos, au contraire, s’était bâtie dans l’équité, dans l’humilité, la justice et le don de soi. De plus, il s’était pas mal moqué des accumulations de jaunets dans des coffres dignes des fosses septiques où s’entassent les fèces. De fait, Porthos avait fait preuve de sagesse antique ; il avait certes respecté la fameuse chrématistique d’Aristote, fait fructifier ses biens, afin qu’après sa mort les personnes qu’il jugerait dignes en profitassent. Le procureur reprit :
« J’ai vécu sans avoir d’enfants, et il est probable que je n’en aurai pas, ce qui m’est une cuisante douleur. Je me trompe cependant, car j’ai un fils en commun avec mes autres amis : c’est M. Raoul Auguste-Jules de Bragelonne, véritable fils de M. le comte de La Fère. Ce jeune seigneur m’a paru digne de succéder aux trois vaillants gentilshommes dont je suis l’ami et le très-humble serviteur. »
A ce passage, un bruit aigu se fit entendre. C’était l’épée de d’Artagnan, qui, glissant du baudrier de cuir gaufré et craquelé de vieillesse, était tombée sur la planche sonore. Chacun tourna les yeux de ce côté, et l’on vit qu’une grande larme avait coulé des cils épais et grisâtres de d’Artagnan sur son nez aquilin, ce tarin de cadet de Gascogne dont l’arête lumineuse brillait ainsi qu’un croissant sélénite enflammé au soleil luminique[2].
« C’est pourquoi, continua le procureur, j’ai laissé tous mes biens, meubles et immeubles, compris dans l’énumération ci-dessus faite, à M. le vicomte Raoul-Auguste-Jules de La Fère, pour le consoler du chagrin qu’il paraît avoir, et le mettre en état de porter glorieusement son nom… »
Un nouveau murmure courut dans l’auditoire. L’on devinait les déceptions, les rancœurs, la bisque des rapaces, des charognards, des écornifleurs et parasites maris par cette clause. Sur le parchemin, point d’obèle : aucune tierce main n’avait interpolé, falsifié le texte du mousquetaire. Tout y était sincère et vrai.
Le procureur continua, soutenu par l’œil flamboyant de d’Artagnan, qui, parcourant l’assemblée, rétablit par la seule autorité de son regard le silence interrompu, dissipa l’invective, matant la salauderie de tous ces chancis de convoitise.
« À la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, de donner à M. le chevalier d’Artagnan, capitaine des mousquetaires du roi, ce que ledit chevalier d’Artagnan lui demandera de mes biens.
« À la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, de faire tenir une bonne pension à M. le chevalier d’Herblay, mon ami, s’il avait besoin de vivre en exil.
« À la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, d’entretenir ceux de mes serviteurs qui ont fait dix ans de service chez moi, et de donner cinq cents livres à chacun des autres.
« Je laisse à mon intendant Mousqueton tous mes habits de ville, de guerre et de chasse, au nombre de quarante-sept, dans l’assurance qu’il les portera jusqu’à les user pour l’amour et par souvenir de moi.
« De plus, je lègue à M. le vicomte de Bragelonne mon vieux serviteur et fidèle ami Mousqueton, déjà nommé, à la charge par ledit vicomte de Bragelonne d’agir en sorte que Mousqueton déclare en mourant qu’il n’a jamais cessé d’être heureux. »
A l’énonciation de ces mots, Mousqueton ne put qu’acquiescer ;  il  salua l’indigne assistance, pâle et tremblant ; ses larges épaules frissonnaient comme un convulsionnaire, un quaker sectateur fanatique ; son visage, empreint d’une effrayante douleur, déformé comme ces masques prophylactiques de peuplades barbares adoratrices de fétiches et de monstres, sortit de ses mains glacées, et les assistants le virent trébucher, hésiter, comme si, voulant quitter la salle, il cherchait une direction.
— Mousqueton, dit d’Artagnan, mon bon ami, sortez d’ici ; allez faire vos préparatifs. Je vous emmène chez Athos, où je m’en vais en quittant Pierrefonds.
Mousqueton ne put répondre quoi que ce fût. Un mutisme pathologique frappait, paralysait son aire du langage. Il respirait à peine, comme si tout, dans cette salle, lui devait être désormais étranger, n’avait plus aucune importance. La vacuité l’envahit. Il ouvrit la porte et disparut avec la lenteur d’une tortue pélagique centenaire.
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Le procureur acheva sa lecture, après laquelle s’évanouirent déçus, mais pleins d’un respect davantage dû à la fausseté, au patelinage, qu’à l’expression de la sincérité, la plupart de ceux qui étaient venus entendre les dernières volontés de Porthos. Et d’Artagnan pouvait s’assurer qu’une fois le seuil franchi et Pierrefonds quitté, ces mécréants cesseraient aussitôt de pateliner. Les masques cherraient tous ! D’Artagnan ne se montait pas le bourrichon au sujet de l’avenir de ces avides punis.
Cependant, notre d’Artagnan, demeuré seul après avoir reçu la révérence cérémonieuse que lui avait faite le procureur, admirait cette sagesse profonde du testateur qui venait de distribuer si justement son bien au plus digne, au plus nécessiteux, avec des délicatesses que nul, parmi les plus fins courtisans et les plus nobles cœurs, n’eût pu rencontrer aussi parfaites. C’était cela, l’honnête homme, non pas nos égocentriques boursicoteurs modernes dévoués à Plutus.
En effet, Porthos enjoignait à Raoul de Bragelonne de donner à d’Artagnan tout ce que celui-ci demanderait. Il savait bien, ce digne Porthos, que d’Artagnan ne demanderait rien ; et, au cas où il eût demandé quelque chose, nul, excepté lui-même, ne lui faisait sa part.
Porthos laissait une pension à Aramis, lequel, s’il eût eu l’envie de demander trop, était arrêté par l’exemple de d’Artagnan ; et ce mot exil, jeté par le testateur sans intention apparente, n’était-il la plus douce, la plus exquise critique de cette conduite d’Aramis qui avait causé la mort de Porthos ? L’évêque de Vannes et général des Jésuites avait beaucoup à se faire pardonner et, si la grotte de Locmaria était devenue le tombeau de Porthos, son mausolée, avant de muer en cénotaphe si toutefois on eût exhumé son corps formidable des décombres philistins[3], c’était bien à cause d’Aramis.
Enfin, il n’était pas fait mention d’Athos dans le testament du mort. Celui-ci, en effet, pouvait-il supposer que le fils n’offrirait pas la meilleure part au père ? Le gros esprit de Porthos avait jugé toutes ces causes, saisi toutes ces nuances, mieux que la loi, mieux que l’usage, mieux encore que le goût. C’était pour lui l’évidence ; cela ne se disputait point.
« Porthos était un cœur », se dit d’Artagnan avec un soupir.
Et il lui sembla entendre un gémissement provenant du plafond caissonné. Il se rappela tout de suite à ce pauvre Mousqueton, qu’il fallait distraire de sa douleur.
À cet effet, d’Artagnan s’obligea à quitter la salle avec empressement pour aller chercher le digne intendant, puisque celui-ci ne revenait pas.
Il monta l’escalier qui conduisait au premier étage, et aperçut dans la chambre de Porthos un amas d’habits de toutes couleurs et bariolures, de toutes étoffes aussi, précieuses ou viles, écrouies ou faisant encore illusion,  habits  de vieux colosse sur lesquels Mousqueton s’était couché après les avoir entassés lui-même.
C’était donc cela le lot du fidèle ami ! Ces habits usés, fanés, lui appartenaient bien ; ils lui avaient été bien donnés. On voyait la main de Mousqueton s’étendre sur ces reliques empoicrées, sur ces hardes émollientes bien qu’elles fussent d’une vénénosité de mancenillier à cause de leurs germes, vêtements funèbres qu’il baisait avec déraison de toutes ses lèvres, de tout son visage, qu’il couvrait de tout son corps. C’était là un jeu trouble, qui dérangeait les bonnes âmes, un jeu d’amoureux horrible, un accouplement d’immondices car ces habits étaient gâtés, chancis, blets de la crasse du vieux mousquetaire, de ses perspirations stagnantes, blets des aventures multiples, vécues par monts et par vaux, sans que Porthos songeât même à changer sa chemise, roide d’ordure, élimée jusqu’à la trame, aussi infecte qu’un apostume.
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D’Artagnan ne pouvait demeurer sans réaction devant cette pitrerie obituaire exagérée, pis qu’un mauvais mélodrame : il s’approcha pour consoler le pauvre garçon, pensant qu’il s’extirperait de cette guignolade expansive de mauvais aloi.
— Mon Dieu, dit-il, il ne bouge plus ; il est évanoui !
D’Artagnan se trompait : Mousqueton était mort. Mort, comme le chien qui, ayant perdu son maître, revient mourir sur son habit, quelle qu’en fût la saleté et l’indignité. Il s’était empêtré dans toutes ces souquenilles carnavalesques, étouffé au sein de ces amas d’étoffes de géant, trouvé sa rédemption parmi ces oripeaux virils, rappelant ambigument ceux des antiphysiques qui, ne supportant pas le trépas de leur mère, préfèrent s’homicider par le poison, par l’opiat de Thanatos, ce dieu de la putridité dernière, après s’être travestis en histrionnes, après avoir idolâtré non pas celle qui les engendra, mais toutes ses vêtures pieusement conservées. En périssant ainsi, pourtant, Mousqueton avait trouvé sa nitescente rédemption.

Prochainement : un billet sera consacré à la distribution aléatoire des films de la comédienne Mia Wasikowska. A bientôt après les vacances de printemps. 


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[1] Néologisme ou mot-valise inventé par Léon Bloy,  formé à partir d’  « ocre » et d’ « ordures ».
[2] Extraordinaire néologisme de Léon Bloy : ce terme est ici employé dans un sens bien différent de celui que nous avons coutume de voir ou d’entendre dans la science-fiction.
[3] Allusion à la mort de Samson : l’effondrement de la grotte et l’anéantissement du mousquetaire colossal sont assimilés à l’écroulement du palais des Philistins.