samedi 23 mai 2015

Ces écrivains dont la France ne veut plus 6 : Pierre Corneille.

Rome, l'unique objet de mon ressentiment ! (Corneille : Horace, acte IV scène 5)

Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée. (Corneille : Excuse à Ariste)

Ni le völkisch, ni  le globish. (Principes et éthique de Moa)

Le marché n'a besoin ni de savants, ni de sachants. (aphorisme de Cyber Jeremy Bentham)


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La non affaire Corneille, voilà neuf années de cela, constitua un prélude significatif aux événements vécus récemment en France : prodromme, symbole, par les lâchetés et capitulations culturelles démultipliées, avec constance depuis, des tragédies contemporaines de l'année 2015.

C'était un symptôme aggravant du désintérêt culturel, qui, jusque-là (du moins si nous nous plaçons encore dans la dernière décennie du XXe siècle), n'avait eu que peu de conséquences, s'était limité à des broutilles. Il est loin le temps où, fort discrètement, peu de spécialistes avaient déploré - et ce, d'une manière feutrée - la négligence coupable qui avait entouré les non commémorations du centenaire de la disparition du compositeur César Franck ! Certes, César Franck paraît de peu d'importance, mais il fut en quelque sorte la première brèche ouverte, qui alla s'élargissant davantage : peu, après lui, serait fait pour Voltaire en 1994, pour Anton Bruckner en 1996, pour Johannès Brahms et Franz Schubert  en 1997, pour Racine en 1999, Zola en 2002 ou Pissarro en 2003 ! Ce, jusqu'à l'apothéose archi silencieuse, summum si l'on peut dire, qu'incarna le tricentenaire de la naissance de Denis Diderot, réduit comme on le sait à de simples manifestations locales en sa cité natale de Langres le 5 octobre 2013. Ignorer Diderot, c'était faire fi des Lumières, de l'Encyclopédie, de la laïcité, avec l'issue que l'on devine le 7 janvier 2015...
D'ailleurs, tout comme pour Diderot sept années plus tard, on restreignit Corneille à des célébrations strictement localisées à Rouen, à peines tolérées celles-là.
Corneille, dont on juge l'héroïsme littéraire dépassé, incarne-t-il un reniement terminal, une goutte d'eau faisant déborder le vase, une forme insidieuse de censure refusant de s'appeler comme telle ? Un site un peu douteux, appelé "L'Affaire Corneille-Molière", reprit un texte coup de gueule de feu l'académicien Jean-François Deniau (1928-2007) : Corneille objet de ressentiment.

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Ce texte polémique fut laissé de côté jusqu'au décès de son auteur. L'Express avait refusé de le publier puis, se ravisant bien tard, l'hebdo se repentit après que l'illustre académicien navigateur se fut éteint. Il est révélateur d'un état de délabrement intellectuel optimal et d'autocensure chez ceux qui, tels les Romains de l'Antiquité tardive (car il est désormais incorrect de dire bas Empire...) affichant une attitude constante de reculade, de conciliation, de compromission avec les ennemis de tout poil (ne signèrent-ils pas des contrats, traités ou "foedus" avec les Barbares ? ) conduisant tout droit au vilain mot de "collaboration", sont prêts à pactiser un jour avec l'ultralibéralisme, le lendemain avec les nouvelles chemises brunes et le surlendemain encore avec les intégristes religieux enturbannés et ceinturés de bombes et d'AK 47. Leur complaisance n'a pas de limites ! Ces gens-là, girouettes circonstantielles aux vestes réversibles à l'infini, opportunistes en diable, sont diantrement dépourvus de la moindre conviction politique, culturelle etc.  Seuls les blogs et sites proches de l'extrême droite parlèrent de Corneille : sa "niche écologique", abandonnée par les démocrates, avait été récupérée par les fascistes et souverainistes. Il était vrai que Le Cid venait officiellement d'être catalogué oeuvre théâtrale d'extrême droite, concept farfelu, anachronique, à réifier d'urgence, parce qu'impensable à conceptualiser... en 1636- 1637 ! Mais cette pièce hybride (n'est-elle pas qualifiée de tragi-comédie ?) n'est pas soluble dans les mauvaises interprétations contemporaines. On ne peut aussi en faire une chose, un objet, à partir de sa subjectivité supposée, tel que le sous-entend le mot de réification. Ce serait alors une transsubstantiation hérétique !  De même, pourquoi ne plus employer le qualificatif de barbarie que dans le cas nazi, au point d'en faire une tautologie, interdisant de facto son usage dans tous les autres cas de figure historiques ? Sait-on que la barbarie est plus civilisée que la sauvagerie ? Mais voilà, impossible de dire "sauvagerie nazie" parce que le mot sauvage est devenu trop connoté et raciste !
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Pour en revenir à l'affaire Corneille, le mal français était déjà présent en 2006  : 
- procès intenté contre le dramaturge pour esclavagisme (un lointain parent - lequel ? Précisez, SVP !) avait participé à la hélas prospère traite négrière rouennaise (en ce cas, pourquoi si mal enseigner les Lumières qui prirent conscience que l'esclavage constituait un crime contre l'humanité ? Quid de Montesquieu, de Voltaire, de l'abbé Raynal, de la première abolition par cette convention montagnarde que l'on hait et vilipende ?) ;
- procès pour islamophobie à cause du Cid campeador tout comme Voltaire avec Mahomet...
Que demeura-t-il de Pierre Corneille à la télévision en 2006 ? :
- un dessin animé (fort bien fait au demeurant) diffusé à la sauvette un après-midi sur Arte. Il mettait en scène des insectes qui déclamaient les vers illustres dudit Cid ! ; 
- la diffusion par TMC de la remarquable version flamenco de la tragédie ;
- la présentation sur D 8 de la biographie de Corneille par son auteur, M. Alain Niderst.
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Et ce fut tout en 2006, bien que plusieurs années après, notre lucarne décatie et poussiéreuse eût rattrapé partiellement le coup via un téléfilm controversé de France 2 (programmé tardivement) transposant l'univers cornélien dans le monde contemporain et surtout L'Ombre d'un doute sur France 3 début 2013, où, comme pour Shakespeare parfois à tort accusé de n'être pas l'auteur de ses pièces, la vieille thèse de Pierre Louÿs était remise à l'honneur : Corneille fut donc assigné au rôle de ghost writer (puisque l'on ne peut plus dire ou écrire "nègre") de Jean-Baptiste Poquelin.
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A bon entendeur, salut !

vendredi 15 mai 2015

Mia Wasikowska : une illustre inconnue pour le spectateur français basique.

Certains milieux intellectuels étoient si pétris de haine et de mépris à l'encontre des films non ancrés dans la réalité contemporaine qu'ils préféroient se taire à leur sujet. (Mémoires du Nouveau Cyber Saint-Simon).

L'esprit Charlie étoit tellement mort que nul ne parloit du livre posthume de Bernard Maris. "Oncle Bernard", ainsy qu'on le nommoit, dérangeoit beaucoup de personnes quelle que fût leur étiquette politique puisque toutes avoient à se reprocher leur allégeance aux doctrines détestables du sieur Hayek. Il étoit vray que, malgré que Bernard Maris eust souhaité que son beau-père Maurice Genevoix entrât au Panthéon, les pouvoirs publics n'en avoient pas tenu compte, arguant que le sieur Genevoix avoit prôné la fraternisation entre les officiers et la troupe. Nos officiels révéroient unyquement les mutins de Mil neuf cent dix et sept, pensant qu'ils constituoient les seuls Poilus qui méritassent qu'on en honorât la mémoire. (Mémoires du Nouveau Cyber Saint-Simon).

Mia Wasikowska est née australienne le 14 octobre 1989 à Canberra. Elle est actrice depuis l'an 2004 et Alice au pays des merveilles de Tim Burton l'a rendue célèbre, du moins en théorie.

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Sa filmographie a tout pour me convaincre : Gus Van Sant, Cary Fukunaga, Rodrigo Garcia, Park Chan-wook, Jim Jarmusch et David Cronenberg ont su utiliser à bon escient son jeune talent. Cependant, on ne peut pas dire que sa filmographie bénéficie chez nous d'une grande exposition, d'un affichage privilégié, bien au contraire. Ainsi, j'habite une bourgade où aucun des films de Mia Wasikowska n'est sorti normalement depuis Alice au pays des merveilles ! Deux (Jane Eyre et The Double) n'ont été projetés que grâce à l'association cinéphile locale ! 
Cela signifie que les habitants de ma (petite) ville ignorent à peu près tout de cette charmante comédienne aux registres variés quoique certains auraient tendance à la cantonner dans les rôles intemporels ou costumés. Et je pense qu'il en va de même dans maintes communes appartenant au désert cinématographique français.
Ce sont les distributeurs, une fois de plus, qu'il me faut montrer du doigt : Mia Wasikowska, au contraire désormais d'une Jessica Chastain (dont je raffole aussi) même s'il leur arrive de partager l'affiche (ce sera le cas en octobre prochain dans le fort attendu Crimson Peak, gothique et rétro victorien à souhait), ne parvient pas chez nous à une exposition suffisante de ses films rarement considérés comme des blockbusters rentables et trop souvent confinés dans une confidentialité regrettable. 
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Vue la situation présente de sabotage généralisé des films fantastiques (la dernière victime cette semaine s'intitule Goodnight mommy réduit à une combinaison dérisoire de six copies dont une seule dans Paris intra muros), je crains que le dernier long métrage de Guillermo del Toro, malgré ses images superbes et la beauté de ses comédiennes soit presque impossible à voir...
Je rappelle que la dernière version filmique de Madame Bovary, due à Sophie Barthes, n'a toujours pas trouvé preneur en France, et que Mia Wasikowska y interprète le rôle titre.
Pour l'heure, notre actrice jouit d'un manque de notoriété hexagonale certain et les oeuvres dans lesquelles elle apparaît se cantonnent à moins de deux cents voire de cent copies !
Il ne faut conséquemment point s'étonner ni s'offusquer du score ridicule de la grande majorité des longs métrages de cette actrice talentueuse : 22 387 entrées à peine pour The Double,
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 sorti en catimini en plein mois d'août 2014, environ 73 000 pour Albert Nobbs exploité en février 2012 en pleine vogue dévastatrice d'Intouchables. Maps to the stars de David Cronenberg, avec ses 253 087 tickets fait à côté figure de relatif succès, bien que la micro commune dans laquelle je réside n'a jamais eu ce film à l'affiche ! Les piètres 125 218 entrées de Stoker semblent davantage s'expliquer par la présence de Nicole Kidmann en tête de distribution.  (sources : Allociné, Cinefeed.com et JP'box office). Dois-je aussi rappeler l'affaire des quatre reports successifs de la sortie de Jane Eyre, qui retardèrent d'une bonne dizaine de mois l'exploitation de cette oeuvre filmique dans l'hexagone ?

Prochainement, j'évoquerai la figure de Pierre Corneille, nouveau volet de ces écrivains dont la France ne veut plus.

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jeudi 23 avril 2015

Le Vicomte de Bragelonne : le testament de Porthos. Pastiche d'Alexandre Dumas à la manière de Léon Bloy.



Ce pastiche figure aussi sur le site des éditions de l'abat-jour.
 
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 À Pierrefonds, tout était en deuil. Les cours étaient désertes, les écuries fermées, les parterres négligés, courant vers l’ensauvagement, vers l’anarchie. Dans les bassins, s’arrêtaient d’eux-mêmes les jets d’eau, naguère épanouis, bruyants et brillants. Le château se ruinait ; le maître n’était plus. La désolation s’appesantissait sur les aîtres. Les corps de bâtiment suaient le bissêtre et un lierre tenace s’insinuait en les moindres fissures. Que tout s’effondrât d’un seul coup n’était plus qu’une question de semaines. 
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Sur les chemins peu carrossés, autour du château moribond, s’en venaient, accouraient, quelques graves personnages sur des mules ou sur des bidets de ferme, montures d’un grotesque rustique. Leurs silhouettes multiformes récapitulaient tous les types, toutes les morphologies possibles, de la plus hectique à la plus ventripotente, de la plus rougeaude à la plus pellucide. Item, leurs vêtures reflétaient la variété de leurs rangs, des plus passepoilées, chamarrées et damassées aux plus guenilleuses et lanifères, comme ces vestes de bergers exsudant leur suint. C’étaient les voisins de campagne, les curés, les archiprêtres, les vidames, les vavasseurs et les baillis des terres limitrophes, accourus à la curée en équarisseurs, en nécrophages, puisqu’ils étaient informés que Porthos n’était point mort intestat. Pierrefonds les aimantait, exerçait sur eux une attraction digne de celle des immondices ou des carcagnes sur les mouches.
Tout ce beau monde varié entrait silencieusement au château, remettait sa monture rossinante et efflanquée à un palefrenier morne, et se dirigeait, guidé par un chasseur à la livrée de deuil, vers la grande salle, où, sur le seuil, Mousqueton recevait chaque arrivant.
Mousqueton avait tant maigri depuis deux jours, que ses habits remuaient lors sur lui, flottaient sur son corps flasque, pareils à ces fourreaux trop larges, au cuir caprin fragrant de musc, dans lesquels dansent les fers des épées, des brettes espagnoles et florentines. Sa figure couperosée de rouge et de blanc, comme celle de la Madone baroque de Van Dyck, se sillonnait de deux ruisseaux argentés, inédits, qui creusaient leur lit dans ses joues fondues, aussi pleines jadis qu’elles étaient décharnées depuis son deuil.
À chaque nouvelle visite, Mousqueton épanchait sa peine par la miction de nouvelles larmes, et c’était grand’pitié de le voir étreindre son gosier par sa grosse main pour ne pas éclater en sanglots.
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Toutes ces visites avaient pour but la lecture du testament de Porthos, annoncée pour ce jour mémorable, et à laquelle voulaient assister toutes les convoitises ou toutes les amitiés du mort, qui ne laissait nul parent après lui. Les assistants prenaient place à mesure qu’ils arrivaient, et la grande salle venait d’être fermée quand sonna l’heure de midi, heure fixée pour la lecture. Toutes ces faces de carême affichaient qui leur engeance avide, qui leurs regrets. C’était une assemblée de masques, de caricatures bouseuses ; chacun disputait à son voisin de tablée la trivialité de ses traits, sa laideur glauque. On eût pu faire accroire que tous les crapoussins, toutes les gargouilles, tout ce que la contrée, les feux et lieux du pays, comptaient de mascarons méphistophéliques, de farfadets, de foutriquets, de marmousets et de kobolds, s’étaient donnés rendez-vous à Pierrefonds. Ces doctes personnes, à peine extirpées de leur purin, emplissaient la grande salle de leurs effluences malpropres, de leurs vents putrescibles, viciant l’air de leur pestilence flatulente causée par l’opulence de leur table. Sous leurs pourpoints grossiers, sous leurs chemises ou leurs chausses, l’on devinait chez ces Rabelais jouisseurs des couches stratifiées, des agrégats divers, teigneux, bariolés d’ocrures[1] versicolores, conférant à ces chairs des nuances putrides, agrégats dus à un manque conséquent d’hygiène remontant pour la plupart de ces mes sieurs à leur éjection utérine, sans que mais ils se lavassent, sauf lorsqu’ils se sentaient malades et que leur Purgon personnel prescrivait qu’ils le fissent. Les haleines de tous ces cauteleux perfides impatients de toucher un pactole empestaient le vin d’Anjou auquel se mêlaient des relents de rogomme. Ils avaient en eux la ruse caractéristique que l’on disait bon sens, cette ruse commune à nos compradores portugais ou levantins emberlucoqueurs sévissant dans tous les comptoirs du globe où il est bon de grappiller et d’escroquer les petits.
Le procureur de Porthos, et c’était sans nulle surprise importune le successeur de maître Coquenard, commença par déployer lentement le vaste parchemin sur lequel la puissante main du mousquetaire herculéen avait tracé ses volontés suprêmes.
Le cachet rompu, les lunettes mises, la toux préliminaire ayant retenti, chacun tendit une oreille cireuse. Les trognes se firent taiseuses. Même les mains avaient cessé de claquer, de s’occuper à l’écrasement des vermines, si ce n’était à l’épouillage des chevelures rancies de saletés de toutes sortes, dont le beurre exhalait ses poisons. Mousqueton s’était blotti dans un coin pour mieux pleurer, pour moins entendre, à moins que, par pur prosaïsme, il se fût réfugié en un havre où les exhalaisons de tous ces pignoufs parvenaient atténuées à ses narines.
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Tout à coup, la porte à deux battants de la grande salle, d’un chêne rouvre alourdi par mille surcharges d’ébénisterie mythologiques superfétatoires, bien qu’on l’eût refermée tantôt, s’ouvrit tout de même comme par l’action d’un prodige, et une figure mâle, quoique marquée par l’âge, apparut sur le seuil, resplendissant dans la plus vive luminescence du soleil.
C’était d’Artagnan, qui était arrivé seul jusqu’à cette porte, et, ne trouvant personne pour lui tenir l’étrier, avait attaché son cheval au heurtoir, et s’annonçait lui-même sans recourir au moindre varlet. Hors de ces circonstances d’exception, c’eût été une impolitesse de sa part. De son regard farouche, il paraissait dévisager, scruter, jauger, toutes les altérités de ces brutes fétides.
L’éclat du jour envahissant la salle, le murmure des assistants, et, plus que tout cela, l’instinct du chien fidèle, parvinrent à arracher Mousqueton à sa rêverie. Il releva sa tête triste, reconnut en un éclair fulgurant le vieil ami du maître, et, hurlant sa douleur de vieux corniaud, vint lui embrasser les genoux en arrosant les dalles de ses larmes.
D’Artagnan releva le pauvre intendant, répondit comme un frère à son embrassement, et ayant salué noblement une assemblée de gougnafiers venus pour écornifler, assemblée qui ne méritait point de tels égards, bien qu’elle s’inclinât tout entière en chuchotant son nom, il alla s’asseoir à l’extrémité de la grande salle de chêne sculpté tenant toujours la main de Mousqueton qui suffoquait et s’asseyait sur le marchepied.
Alors le procureur, qui était ému comme les autres, jugea que l’instant était bon ; il commença la lecture avec une solennité de prêcheur en ambon, solennité marquée toutefois par les inflexions d’une voix doucereuse et onctueuse de dom quelque chose, d’abbé de cour courtisanesque polluant l’Académie française de son pullulement inadéquat.
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Porthos, après une profession de foi des plus chrétiennes, demandait pardon à ses ennemis du tort qu’il avait pu leur causer. Il voulait ainsi que Dieu rédimât ses fautes, lui qui souvent n’avait pas respecté le premier commandement du Décalogue.
À ce paragraphe, un rayon d’inexprimable orgueil glissa des yeux de d’Artagnan. Ce fut une illumination à la semblance de celle de l’athée touché par la Grâce. Il se rappelait le vieux soldat blanchi sous le harnais. Tous ces ennemis de Porthos, terrassés par sa main vaillante, tous ces bélîtres, maroufles et paltoquets pourfendus par sa flamberge, il en supputait le nombre, et se disait que Porthos avait fait sagement de ne pas détailler ses ennemis ou les torts causés à ceux-ci ; sans quoi, cela eût lassé le lecteur et nous-même. Ses torts inexpiables, ses péchés, sa coulpe, étaient cependant moindres que ceux de tous ces jean-f…qui emplissaient la salle. Un châtiment de Belzébuth lui eût paru immérité, et d’Artagnan supposait que Porthos, s’il n’avait pu rejoindre expressément le Paradis, attendait son salut en Purgatoire.
Venait alors l’énumération suivante :
Je possède à l’heure qu’il est, par la grâce de Dieu :
1° Le domaine de Pierrefonds, terres, bois, prés, eaux, forêts, entourés de bons murs ;
2° Le domaine de Bracieux, château, forêts, terres labourables, formant trois fermes ;
3° La petite terre du Vallon, ainsi nommée, parce qu’elle est dans le vallon…
Ah, le brave Porthos ! Aussi brave que nos grognards de Charlet !
4° Cinquante métairies dans la Touraine, d’une contenance de cinq cents arpents ;
5° Trois moulins sur le Cher, d’un rapport de six cents livres chacun ;
6° Trois étangs dans le Berri, d’un rapport de deux cents livres chacun.
Quant aux biens mobiliers, ainsi nommés, parce qu’ils ne peuvent se mouvoir, comme l’explique si bien mon savant ami l’évêque de Vannes…
D’Artagnan frissonna au souvenir lugubre de ce nom. Cet Aramis, cet hypocrite…
Le procureur continua imperturbablement :
… Ils consistent :
1° En des meubles que je ne saurais détailler ici faute d’espace, et qui garnissent tous mes châteaux ou maisons, mais dont la liste est dressée par mon intendant…
Chacun tourna les yeux vers Mousqueton, qui s’abîma dans sa douleur puisque tel était le titre, telle était la qualité conférée par Porthos au fidèle d’entre les fidèles.
2° En vingt chevaux de main et de trait que j’ai particulièrement dans mon château de Pierrefonds et qui s’appellent : Bayard, Roland, Charlemagne, Pépin, Dunois, La Hire, Ogier, Samson, Milon, Nemrod, Urgande, Armide, Falstrade, Dalila, Rebecca, Yolande, Finette, Grisette, Lisette et Musette.
3° En soixante chiens, formant six équipages, répartis comme il suit : le premier, pour le cerf ; le second, pour le loup ; le troisième, pour le sanglier ; le quatrième, pour le lièvre, et les deux autres, pour l’arrêt ou la garde ;
4° En armes de guerre et de chasse renfermées dans ma galerie d’armes ;
5° Mes vins d’Anjou, choisis pour Athos, qui les aimait autrefois ; mes vins de Bourgogne, de Champagne, de Bordeaux et d’Espagne, garnissant huit celliers et douze caves en mes diverses maisons ;
6° Mes tableaux et statues qu’on prétend être d’une grande valeur, et qui sont assez nombreux pour fatiguer la vue.
7° Ma bibliothèque, composée de six mille volumes tout neufs, et qu’on n’a jamais ouverts ;
8° Ma vaisselle d’argent, qui s’est peut-être un peu usée, mais qui doit peser de mille à douze cents livres, car je pouvais à grand-peine soulever le coffre qui la renferme, et ne faisais que six fois le tour de ma chambre en le portant.
9° Tous ces objets, plus le linge de table et de service, sont répartis dans les maisons que j’aimais le mieux… »
Ici, le lecteur s’arrêtera pour reprendre haleine. Chacun soupira, toussa et redoubla d’attention. Certains s’impatientaient cependant, murmurant indûment : « Mais combien laisse-t-il de pistoles, de livres ou de maravédis ? » Il fallait que ces cuistres intumescents de fatuité l’admissent : la fortune de Porthos ne s’était pas construite sur des châteaux de sable ; elle n’avait reposé ni sur la spéculation à outrance (qui existait moindrement en ce siècle-là malgré un précédent tulipier illustre que Dumas, ce talentueux mulâtre, nous romança), ni sur la thésaurisation stérile, improductive ; elle ne revêtait aucunement ce caractère pisseux, lourd d’humeurs innommables, d’enflures spéculatives, en négation de toutes les valeurs chrétiennes, si souvent typique de nos modernes chevaliers d’industrie et autres financiers, dont les bondieuseries artificieuses et hypocrites, les génuflexions de salops, masquent la soif inextinguible du jeu hasardeux en bourse.
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 Car la fortune de Porthos, au contraire, s’était bâtie dans l’équité, dans l’humilité, la justice et le don de soi. De plus, il s’était pas mal moqué des accumulations de jaunets dans des coffres dignes des fosses septiques où s’entassent les fèces. De fait, Porthos avait fait preuve de sagesse antique ; il avait certes respecté la fameuse chrématistique d’Aristote, fait fructifier ses biens, afin qu’après sa mort les personnes qu’il jugerait dignes en profitassent. Le procureur reprit :
« J’ai vécu sans avoir d’enfants, et il est probable que je n’en aurai pas, ce qui m’est une cuisante douleur. Je me trompe cependant, car j’ai un fils en commun avec mes autres amis : c’est M. Raoul Auguste-Jules de Bragelonne, véritable fils de M. le comte de La Fère. Ce jeune seigneur m’a paru digne de succéder aux trois vaillants gentilshommes dont je suis l’ami et le très-humble serviteur. »
A ce passage, un bruit aigu se fit entendre. C’était l’épée de d’Artagnan, qui, glissant du baudrier de cuir gaufré et craquelé de vieillesse, était tombée sur la planche sonore. Chacun tourna les yeux de ce côté, et l’on vit qu’une grande larme avait coulé des cils épais et grisâtres de d’Artagnan sur son nez aquilin, ce tarin de cadet de Gascogne dont l’arête lumineuse brillait ainsi qu’un croissant sélénite enflammé au soleil luminique[2].
« C’est pourquoi, continua le procureur, j’ai laissé tous mes biens, meubles et immeubles, compris dans l’énumération ci-dessus faite, à M. le vicomte Raoul-Auguste-Jules de La Fère, pour le consoler du chagrin qu’il paraît avoir, et le mettre en état de porter glorieusement son nom… »
Un nouveau murmure courut dans l’auditoire. L’on devinait les déceptions, les rancœurs, la bisque des rapaces, des charognards, des écornifleurs et parasites maris par cette clause. Sur le parchemin, point d’obèle : aucune tierce main n’avait interpolé, falsifié le texte du mousquetaire. Tout y était sincère et vrai.
Le procureur continua, soutenu par l’œil flamboyant de d’Artagnan, qui, parcourant l’assemblée, rétablit par la seule autorité de son regard le silence interrompu, dissipa l’invective, matant la salauderie de tous ces chancis de convoitise.
« À la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, de donner à M. le chevalier d’Artagnan, capitaine des mousquetaires du roi, ce que ledit chevalier d’Artagnan lui demandera de mes biens.
« À la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, de faire tenir une bonne pension à M. le chevalier d’Herblay, mon ami, s’il avait besoin de vivre en exil.
« À la charge, par M. le vicomte de Bragelonne, d’entretenir ceux de mes serviteurs qui ont fait dix ans de service chez moi, et de donner cinq cents livres à chacun des autres.
« Je laisse à mon intendant Mousqueton tous mes habits de ville, de guerre et de chasse, au nombre de quarante-sept, dans l’assurance qu’il les portera jusqu’à les user pour l’amour et par souvenir de moi.
« De plus, je lègue à M. le vicomte de Bragelonne mon vieux serviteur et fidèle ami Mousqueton, déjà nommé, à la charge par ledit vicomte de Bragelonne d’agir en sorte que Mousqueton déclare en mourant qu’il n’a jamais cessé d’être heureux. »
A l’énonciation de ces mots, Mousqueton ne put qu’acquiescer ;  il  salua l’indigne assistance, pâle et tremblant ; ses larges épaules frissonnaient comme un convulsionnaire, un quaker sectateur fanatique ; son visage, empreint d’une effrayante douleur, déformé comme ces masques prophylactiques de peuplades barbares adoratrices de fétiches et de monstres, sortit de ses mains glacées, et les assistants le virent trébucher, hésiter, comme si, voulant quitter la salle, il cherchait une direction.
— Mousqueton, dit d’Artagnan, mon bon ami, sortez d’ici ; allez faire vos préparatifs. Je vous emmène chez Athos, où je m’en vais en quittant Pierrefonds.
Mousqueton ne put répondre quoi que ce fût. Un mutisme pathologique frappait, paralysait son aire du langage. Il respirait à peine, comme si tout, dans cette salle, lui devait être désormais étranger, n’avait plus aucune importance. La vacuité l’envahit. Il ouvrit la porte et disparut avec la lenteur d’une tortue pélagique centenaire.
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Le procureur acheva sa lecture, après laquelle s’évanouirent déçus, mais pleins d’un respect davantage dû à la fausseté, au patelinage, qu’à l’expression de la sincérité, la plupart de ceux qui étaient venus entendre les dernières volontés de Porthos. Et d’Artagnan pouvait s’assurer qu’une fois le seuil franchi et Pierrefonds quitté, ces mécréants cesseraient aussitôt de pateliner. Les masques cherraient tous ! D’Artagnan ne se montait pas le bourrichon au sujet de l’avenir de ces avides punis.
Cependant, notre d’Artagnan, demeuré seul après avoir reçu la révérence cérémonieuse que lui avait faite le procureur, admirait cette sagesse profonde du testateur qui venait de distribuer si justement son bien au plus digne, au plus nécessiteux, avec des délicatesses que nul, parmi les plus fins courtisans et les plus nobles cœurs, n’eût pu rencontrer aussi parfaites. C’était cela, l’honnête homme, non pas nos égocentriques boursicoteurs modernes dévoués à Plutus.
En effet, Porthos enjoignait à Raoul de Bragelonne de donner à d’Artagnan tout ce que celui-ci demanderait. Il savait bien, ce digne Porthos, que d’Artagnan ne demanderait rien ; et, au cas où il eût demandé quelque chose, nul, excepté lui-même, ne lui faisait sa part.
Porthos laissait une pension à Aramis, lequel, s’il eût eu l’envie de demander trop, était arrêté par l’exemple de d’Artagnan ; et ce mot exil, jeté par le testateur sans intention apparente, n’était-il la plus douce, la plus exquise critique de cette conduite d’Aramis qui avait causé la mort de Porthos ? L’évêque de Vannes et général des Jésuites avait beaucoup à se faire pardonner et, si la grotte de Locmaria était devenue le tombeau de Porthos, son mausolée, avant de muer en cénotaphe si toutefois on eût exhumé son corps formidable des décombres philistins[3], c’était bien à cause d’Aramis.
Enfin, il n’était pas fait mention d’Athos dans le testament du mort. Celui-ci, en effet, pouvait-il supposer que le fils n’offrirait pas la meilleure part au père ? Le gros esprit de Porthos avait jugé toutes ces causes, saisi toutes ces nuances, mieux que la loi, mieux que l’usage, mieux encore que le goût. C’était pour lui l’évidence ; cela ne se disputait point.
« Porthos était un cœur », se dit d’Artagnan avec un soupir.
Et il lui sembla entendre un gémissement provenant du plafond caissonné. Il se rappela tout de suite à ce pauvre Mousqueton, qu’il fallait distraire de sa douleur.
À cet effet, d’Artagnan s’obligea à quitter la salle avec empressement pour aller chercher le digne intendant, puisque celui-ci ne revenait pas.
Il monta l’escalier qui conduisait au premier étage, et aperçut dans la chambre de Porthos un amas d’habits de toutes couleurs et bariolures, de toutes étoffes aussi, précieuses ou viles, écrouies ou faisant encore illusion,  habits  de vieux colosse sur lesquels Mousqueton s’était couché après les avoir entassés lui-même.
C’était donc cela le lot du fidèle ami ! Ces habits usés, fanés, lui appartenaient bien ; ils lui avaient été bien donnés. On voyait la main de Mousqueton s’étendre sur ces reliques empoicrées, sur ces hardes émollientes bien qu’elles fussent d’une vénénosité de mancenillier à cause de leurs germes, vêtements funèbres qu’il baisait avec déraison de toutes ses lèvres, de tout son visage, qu’il couvrait de tout son corps. C’était là un jeu trouble, qui dérangeait les bonnes âmes, un jeu d’amoureux horrible, un accouplement d’immondices car ces habits étaient gâtés, chancis, blets de la crasse du vieux mousquetaire, de ses perspirations stagnantes, blets des aventures multiples, vécues par monts et par vaux, sans que Porthos songeât même à changer sa chemise, roide d’ordure, élimée jusqu’à la trame, aussi infecte qu’un apostume.
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D’Artagnan ne pouvait demeurer sans réaction devant cette pitrerie obituaire exagérée, pis qu’un mauvais mélodrame : il s’approcha pour consoler le pauvre garçon, pensant qu’il s’extirperait de cette guignolade expansive de mauvais aloi.
— Mon Dieu, dit-il, il ne bouge plus ; il est évanoui !
D’Artagnan se trompait : Mousqueton était mort. Mort, comme le chien qui, ayant perdu son maître, revient mourir sur son habit, quelle qu’en fût la saleté et l’indignité. Il s’était empêtré dans toutes ces souquenilles carnavalesques, étouffé au sein de ces amas d’étoffes de géant, trouvé sa rédemption parmi ces oripeaux virils, rappelant ambigument ceux des antiphysiques qui, ne supportant pas le trépas de leur mère, préfèrent s’homicider par le poison, par l’opiat de Thanatos, ce dieu de la putridité dernière, après s’être travestis en histrionnes, après avoir idolâtré non pas celle qui les engendra, mais toutes ses vêtures pieusement conservées. En périssant ainsi, pourtant, Mousqueton avait trouvé sa nitescente rédemption.

Prochainement : un billet sera consacré à la distribution aléatoire des films de la comédienne Mia Wasikowska. A bientôt après les vacances de printemps. 


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[1] Néologisme ou mot-valise inventé par Léon Bloy,  formé à partir d’  « ocre » et d’ « ordures ».
[2] Extraordinaire néologisme de Léon Bloy : ce terme est ici employé dans un sens bien différent de celui que nous avons coutume de voir ou d’entendre dans la science-fiction.
[3] Allusion à la mort de Samson : l’effondrement de la grotte et l’anéantissement du mousquetaire colossal sont assimilés à l’écroulement du palais des Philistins.

samedi 18 avril 2015

Dominique Sylvain : l'Archange du Chaos (rentrée littéraire polars 2015).



Dominique Sylvain : L’Archange du Chaos (Viviane Hamy).


Par Christian Jannone.

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Un polar qui se laisse parcourir, déguster avec plaisir, même s’il utilise des ficelles propres à certains thrillers contemporains et ne peut se départir d’une certaine influence anglo-saxonne, y compris cinématographique (je pense à Seven et au Silence des Agneaux par exemple). Dominique Sylvain surfe sur une tendance dominante de la littérature policière du début de ce siècle, teintée d’ésotérisme. C’est tout à son honneur et le sujet est proprement accrocheur. L’œuvre fourmille aussi de références musicales (Frank Zappa,
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 Depeche Mode,
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 Eurythmics
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 etc.).
Les personnages son bien campés, même s’ils paraissent parfois calqués sur des modèles réels (Bagneux, l’avocat, fait irrésistiblement songer à Jacques Vergès
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 et Carat – comme indiqué avec franchise en 4e de couverture à Lino Ventura). Le personnage de la femme flic – figure imposée du genre, qui reflète l’évolution de notre société – m’a intéressé, d’autant plus que l’auteure a su développer la galaxie familiale gravitant autour d’elle (père alcoolique et brillant à la fois, figure à la fois tutélaire et détestée, frère farfelu et si bizarre, qu’on pourrait le soupçonner) tandis que le noyau des autres co-équipiers de Carat m’a moins convaincu. Certes, ce personnage central possède aussi ses failles, il souffre, mais il aurait gagné encore en épaisseur si son passé avait été davantage abordé (l’accident qui coûta la vie à sa femme). Qu’en est-il de sa culpabilité morale dans cette tragédie dont les séquelles physiques me semblent davantage détaillées (là, je décèle une certaine influence assumée d’une série télévisée britannique, Broadchurch avec David Tennant récemment diffusée) ? Souvent, la concentration de l’auteure sur l’intrigue empêche qu’on développe davantage les problèmes psychologiques de ses personnages, du fait qu’elle exclut tout flash-back (ce qui peut-être, ajoutant des longueurs, aurait nui à l’efficacité recherchée et atteinte de l’ensemble). Les mentions de leur parcours « historique » demeurent plus allusives, plus anecdotiques qu’il ne faudrait.
La dimension sociale de ce polar fait donc un peu défaut, même si son écriture est correcte et bien rythmée et que sa galerie de figures ne se réduit pas à des marionnettes déshumanisées, à des automates sans épaisseur.
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Malgré ces réserves, permettez-moi d’accorder une bonne note à cet ouvrage de genre, même si elle n’est pas optimale. L’Archange du Chaos demeure un livre de la production courante qui se singularise toutefois par la francisation et la conversion parisienne de thématiques anglo-saxonnes parfois éculées lorsqu’on les a lues cent fois chez des auteurs américains. Dominique Sylvain réussit une synthèse heureuse entre les styles tout en se faisant la lointaine héritière d’une certaine forme de littérature populaire feuilletonnesque qui survivait encore au cinéma et à la télévision dans les années 1960-70 (je songe ici à Georges Franju et à Jacques Champreux). En somme, un polar Canada Dry plaisant et distrayant. 
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