samedi 21 juin 2014

Le Monde et les nécrologies : un classement par catégories professionnelles des disparitions révélateur d'un désintérêt terminal.

Aussi demandai-je uniment à Saint-Loup de rapporter ce fait inconcevable en haut lieu, sachant que Bloch le qualifierait de scandaleux : en ce fatal mois de juin, il devenait évident que le quotidien Le Monde s'apprêtait à ne publier presque aucun article nécrologique. C'était une intention clairement affichée, et je savais que la duchesse de Guermantes et la princesse de Villeparisis s'interrogeraient sur les raisons de ces absences incompréhensibles ; cependant, elles argumenteraient en faveur d'une cause spécieuse. Ce fut pourquoi il me fut loisible d'imaginer Oriane de Guermantes s'exclamer à l'adresse du marquis d'Argencourt, à propos de ces dizaines de morts illustres exclues de toute commémoration mondaine : "Sont-ce tous et toutes des dreyfusards ?" (Le Nouveau Marcel Proust)

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Intentions bonnes, bons sentiments, conséquences désastreuses. (un manieur virtuose de la démarche jésuitique)

Nous en étions arrivés à l'inintelligibilité auto-proclamée de tout ce qui n'était pas présentiste, de tout ce qui ne relevait pas de l'immédiat, de tout ce qui n'obéissait pas au critère, au dogme du tout contemporain, sous prétexte de rendre les oeuvres déchiffrables par le peuple. C'était la mise en oeuvre d'une négation générale de l'Histoire via la décontextualisation intégrale de toutes les productions anciennes de l'esprit humain. (le Philosophe inconnu)

Y z'ont fait gagner ceux qui haïssent l'Histoire, ces turlupins schlingueurs qui me tabassaient à l'école parce que moi, je proclamais à leurs gueules puantes que  je l'aimais ! Tas de salauds ! (Cyber Louis-Ferdinand Céline)

Le silence radio permanent qui accompagne toutes ces disparitions me révulse. (le Dernier Détenteur de la Culture d'avant la barbarie)

Ils réduiront la réception de Danny Laferrière à l'Académie française à un non-événement mondain du Figaro Madame où voudront être vus tous les post-louis-philippards. (libelle anonyme intitulé : "Réflexions acerbes sur les journalistes à tête d'âne")

Aucun roman policier ne fut brûlé sous l'Allemagne nazie. (constat d'un historien)

Vous êtes américain. Vous vivez sur Mars. Le fisc vous poursuivra quand même. (un inspecteur des contributions directes spationaute amateur à ses heures)

Chers lecteurs et lectrices, l'avez-vous remarqué ? Du 1er au 20 juin, le quotidien Le Monde n'a publié en tout et pour tout dans son édition papier qu'un unique article nécrologique traitant d'un décès de personnalité survenu ce mois-ci ! Cet article a été consacré au chef d'orchestre espagnol Rafael Frühbeck de Burgos, mort le 11 juin. Le 22 juin, un second article vient enfin de s'ajouter : le jazzman Horace Silver. C'est bien maigre et cela constitue un triste et regrettable record de "dénécrologies" !
Le Monde touche désormais le fond, le niveau ultime et optimal d'une dérive et descente aux enfers commencée à la fin du mois de mars 2007, lorsque la rédaction de l'époque décida arbitrairement et unilatéralement de raréfier la couverture nécrologique  consacrée par ce journal aux disparus notoires.
L'on peut désormais sérier et classer aisément dans des catégories, des catalogues, les morts dont Le Monde s'en fout, parce qu'il y a Wikipedia pour être au courant.

1° Les sportifs.

Je puis affirmer sans erreur que Le Monde ignore 99,9 % des sportifs décédés. C'est incontestable ! 

2° Les prix Nobel non littéraires.

Presque tous sont omis par Le Monde. Prenons par exemple ceux que l'on qualifie à tort de prix Nobel d'économie. Pour un Gary Becker, disparu le 3 mai 2014, qui, avec Maurice Allais, fait figure d'exception, ce journal désormais indigne a passé sous silence des noms comme Robert Fogel, Dale Mortensen, Ronald Coase...
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Pour les Nobel scientifiques, c'est d'évidence la débandade, la Bérézina optimale ! Par exemple, Renato Dulbecco, mort en 2012,
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 découvreur des mécanismes de la carcinogenèse, Baruch S. Blumberg, qui, lui, identifia le virus de l'hépatite B ou encore le belge Christian de Duve, partisan de l'euthanasie...pour me limiter aux prix Nobel de physiologie et médecine... Ces personnes remarquables, qui firent avancer la science mondiale, n'eurent pas une seule ligne d'hommage dans Le Monde (peut-être faudrait-il écrire l'A-Monde voire l'Immonde ?). Peut-être ce journal juge-t-il (ou on le lui a seriné) que tout Nobel scientifique est forcément une personnalité bouffie d'orgueil, ex nazie, partisane de l'eugénisme, raciste, anti Noirs, favorable aux banques du sperme afin de fabriquer des bébés Nobel "huxleyens" à la chaîne etc. ?

3° Les dessinateurs de bandes dessinées "classiques".

Alors là, c'est tout simple : pour Le Monde, ils sont comme la lessive Gastounu de Franquin : ils n'existent pas ou plus ! A ma souvenance, le dernier dessinateur de bédé appartenant à la catégorie des auteurs "traditionnels" ayant eu les honneurs posthumes du Monde fut Raymond Macherot, le créateur de Sibylline, en 2008.
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 Saviez-vous, ô lectrices et lecteurs, que c'est l'ancien Monde, lorsqu'il n'était pas nul, qui m'informa des morts d'Arthur Piroton, de Dupa, de Mittéi, de Will, de Remacle, de François Craenhals etc. ? C'était avant fin mars 2007, évidemment. Depuis, ont entre autre été ignorés Raphaël Marcello, André Geerts (un comble !), Albert Weinberg, Eddy Paape, Philippe Delaby (remarquable dessinateur de la bédé péplum Murena), Gilles Chaillet, Fred Funcken, Sergio Toppi et j'en passe !
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4° Les acteurs français de télévision et les "seconds couteaux" américains et européens.

 Ils et elles sont proprement indénombrables tellement ils et elles foisonnent ! la géniale Betsy Blair appartient à cette innombrable légion de victimes illustres de la cuistrerie du Monde. Le problème va bien au-delà d'une atomisation, d'une parcellisation de l'information, éparpillée entre le net et les différents autres vecteurs (chaînes tout infos, sites Internet des journaux et hebdos, presse papier etc.). Il y a que Le Monde a renoncé de facto à son statut de "quotidien de référence" bâti sur l'objectivité et l'exhaustivité (du moins l'idéal d'exhaustivité auquel il s'efforçait de tendre, qu'il essayait de toucher au plus près).
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De fait, le silence systématique du Monde sur ces innombrables disparitions de comédiennes et comédiens relève soit d'une malveillance délibérée, soit d'une négligence, soit de l'ignorance reflétant le rétrécissement des savoirs et connaissances de journalistes de plus en plus précarisés, soit du mépris affiché pour une certaine forme de culture qui relèverait davantage du populisme, de la démagogie et forcément des partis extrêmes adorateurs de ce que les nouvelles fausses élites (qui négligent l'humanisme d'autrefois) qualifient de franchouillardise. Bienvenue au pays des Bidochons, cette bédé admirable de Binet ! Est-ce être un Bidochon votant pour une certaine Marine que déplorer dans Le Monde l'absence répétée de notices nécrologiques d'acteurs d'une télévision autrefois populaire au sens noble et désormais rejetée en bloc (je pense à l'ORTF dont on vient de nier dernièrement qu'elle fut ambitieuse et culturelle, par effet miroir et mathématique trompeur dû à la multiplication de chaînes et sources d'info culturelle résultant de l'éclatement et de la parcellisation éparpillante, fractionnante, divisionniste, pluri médias de ce qu'on appela le PAF) ? Oui, les modes de consommation et d'accès à l'information culturelle et nécrologique se sont diversifiés, mais est-ce une raison pour renier l'ancienne façon d'informer sur ces sujets en omettant nom sur nom ?
Des exemples : lorsque Maria Schell mourut en 2005
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Le Monde n'omit pas d'en parler. Au décès de son frère Maximilian Schell, le 11 février 2014, nada ! La mutation éditoriale putride et décadente de mars 2007 était passée par là !  Itou pour Karlheinz Böhm, qui nous a quittés le 29 mai dernier, saltation voulue du Monde, qui, dans sa caboche nulle, réduisait sans doute ce comédien aux bluettes de Sissi, oubliant Le Voyeur de Michaël Powell, alors que même Arte venait d'en parler, elle qui oublia pourtant les morts de Joan Fontaine, d'Henri Dutilleux, de François Jacob et de tellement d'autres ! 
Faut-il multiplier les noms à plaisir, les Martine Sarcey, Jacques Morel, Christian Barbier, Christian Marin,  Albert Barillé (réalisateur tout de même !), Sacha Briquet (réduit au fait divers des circonstances de la découverte de son cadavre), Nina Foch, Anne Francis, Celeste Holm, Edward Hardwicke, Nichol Williamson, Simon Ward, Anna Massey, qui presque toutes et tous aimèrent à tourner pour l'étrange lucarne ou à contribuer à en rehausser les qualités pédagogiques car se faisant une haute idée de l'humanité ? N'en jetons plus !

5° Les écrivains de littérature de genre en général et de science-fiction en particulier.

Nous savons que, depuis le règne putrescent d'une certaine pie grise brasseuse d'air, le supplément Le Monde des Livres, a raréfié jusqu'à l'obscénité les articles critiques consacrés aux "autres littératures" (poésie comprise !) les regroupant dans une rubrique fourre-tout intitulée Mélange des genres localisée à l'avant-dernière page de ce supplément hebdomadaire autrefois prestigieux et fort attendu par votre serviteur et désormais miteux, fané, pourri, sans intérêt ou presque, malgré çà, là, quelques frémissements d'une ténuité infime depuis que ladite pie a été chassée du trône.  
Ainsi, la bédé peut coudoyer la SF, le polar, l'Histoire, les poètes, le fantastique, les livres d'art...tout ! Tout ce qui ne compte plus sauf un peu dans Entrée Libre de France 5 ! Il est donc clair comme de l'eau de roche que le moindre auteur de science-fiction passant l'arme à gauche désintéressera notre quotidien, cette doxa venant de se vérifier ces jours-ci avec Daniel Keyes, qui nous a quittés le 15 juin, comme si Des Fleurs pour Algernon était aussi méprisable que les Winnetou de Karl May, littérature de gare dont s'abreuvait un certain Adolf Hitler ! Je vous rappelle présentement que c'est Le (défunt ?) Monde qui m'informa en 2002 du trépas du grand Damon Knight. Comment servir l'Homme, dans la 4e Dimension, c'était lui !
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6° Le plus grand impair nécrologique commis par Le Monde depuis mars 2007.

Il s'agit d'une personnalité à classer parmi les hommes d'Etat, ministres, parlementaires, chefs de gouvernement etc.  Il ne s'agit pas de Chandra Shekhar Singh, premier ministre indien de novembre 1990 à juin 1991, disparu le 8 juillet 2007, et sauté de toute façon par ce (presque) a-journal. Non, la personne dont je m'apprête à inscrire le nom se nommait Algirdas Brazauskas (1932-2010), père de l'indépendance de la Lituanie, qui fut président de la République et premier ministre. La presse lituanienne sautera-t-elle les décès de nos ex présidents ? Suspense...

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Au fait, les décès de membres de l'Institut ne donnent plus lieu depuis longtemps à des articles nécrologiques du Monde...

Addendum Je pourrais aussi, tant qu'à faire, insister sur cette nouvelle tendance, apparue ces dernières années, qui consiste pour Le Monde à ne publier certaines nécrologies qu'uniquement dans l'édition en ligne, sans que l'article saluant la mémoire de tel ou telle ait droit à une édition papier ! Le cinéaste danois Gabriel Axel, qui nous a quittés le 9 février dernier, a été une des dernière victimes à déplorer de ce "phénomène". Eût-on voulu lui faire payer son travail pour l'ancienne télévision française (par exemple, les téléfilms La Ronde de Nuit en 1978 et Le Curé de Tours en 1980) qu'on ne s'en serait pas pris autrement, connaissant l'inimitié entre nos médias contemporains et le patrimoine audiovisuel figuré par l'INA, inimitié (oh, quel euphémisme !) traduite dans l'illustre quotidien par l'occultation systématique des disparitions des acteurs français de télé.

En conclusion, tous ces constats semblent relever de malentendus, de préjugés, de clichés, d'apriorismes et j'en passe. Ils s'assimilent à des amalgames, des simplifications conduisant à l'ignorance et à l'ostracisme. Ainsi en est-il des raccourcis Islam-Jihad, Eglise catholique-pédophilie des prêtres etc. Tu as commis une faute quelque part, donc je ne veux pas parler de toi. Souvent, cette faute se réduit à un dérisoire "tu es démodé mon coco !".  Ou encore : ce type remonte trop loin dans le temps, ne fait plus l'actualité, est mort trop vieux pour qu'on puisse s'intéresser encore à ce qu'il accomplit sur Terre. Et je ne parle pas des erreurs historiques délibérées, qui consistent à prendre tout écrivain et philosophe catholique de la fin du XIXe siècle et du début du XXe pour un proto-fasciste ou un pré-pétainiste. C'est pourquoi on fait de nos jours de mauvaises réputations à Charles Péguy
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 ou Paul Claudel (réduit à la responsabilité de l'internement de sa soeur Camille !), qu'on fustige et censure Léon Bloy assimilé à un antisémite aussi dangereux qu'Edouard Drumont qu'il combattit avec acharnement, qu'on ne lit plus l'oeuvre admirable de son filleul Jacques Maritain ou celle de Gabriel Marcel, existentialiste chrétien etc. Péguy, quant à lui, fut dreyfusard, tout comme Anatole France qu'on a immergé dans une fosse abyssale d'oubli injustifiable depuis un certain texte pamphlétaire "rouge" !
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Pendant ce temps, nos amis d'outre-Rhin (et également feu Patrice Chéreau via Elektra, qu'il en soit remercié de manière posthume), ne s'embarrassent pas de tous ces scrupules, continuant à célébrer Richard Strauss, Wilhelm Furtwängler et Martin Heidegger, trio fameux dont l'attitude fut très ambiguë sous l'Allemagne nazie, tandis que la France a exclu Berlioz du Panthéon pour une broutille vénielle : ses opinions orléanistes !
Cette France de la négation générale des esprits du passé se veut plus jésuite que le pape François !
Il faudra bien qu'un jour je me décide à consacrer un texte à ces écrivains et philosophes hexagonaux des années 1880-1960 dont la France ne veut plus...

samedi 14 juin 2014

Les 3 Vies du Chevalier : un documentaire remarquable outrageusement exclu des circuits de distribution "normaux".

Par Cyber Léon Bloy.
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De mémoire d'homme, on n'a jamais vu de grève ou de manifestation d'esclaves (Le Nouvel Aristote).

Je découvris qu'en ayant mis en scène ses propres funérailles de son vivant afin d'y assister, l'Empereur Charles Quint avait été un précurseur méconnu des artistes performers et de l'art conceptuel (Mémoires d'un Inconnu du XXIe siècle).

Je souhaite ardemment les ridiculiser, les ridiculiser tous jusqu'à l'épuisement argumentaire, afin que tous tombent dans un oubli définitif et juste (Réflexion de Moa).

Vous qui vous intéressez aux Lumières du XVIIIe siècle, vous avez sûrement entendu parler au cours de vous études du chevalier François-Jean Lefebvre de La Barre (1745-1766), qu'on supplicia à Abbeville parce qu'il avait été accusé d'actes de profanations à l'encontre des représentations de la Passion (le crucifix) et de Jésus-Christ (celle-ci dans un cimetière de la ville). De plus, on lui reprocha de ne s'être pas découvert au passage d'une procession de moines capucins !
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Le supplice du chevalier de La Barre se déroula à Abbeville le 1er juillet 1766 : soumis le matin à la question ordinaire, on lui épargna la question extraordinaire afin qu'il pût avoir suffisamment de force pour monter sur l'échafaud. L'infamie se manifesta à cette occasion, non seulement par le transport du condamné en charrette, mais par le port dans son dos d'une pancarte sur laquelle étaient inscrits les motifs de sa condamnation : "impie, blasphémateur et sacrilège exécrable." Le courage que le jeune homme montra imposa au bourreau qu'il renonçât à lui couper la langue ; par contre, le reste de l'horrible sentence fut exécuté : décapitation à la hache puis bûcher réservé au cadavre étêté.
L'on sait que Voltaire, bien qu'il se fût impliqué avec retard dans la défense de la cause du chevalier de La Barre, (d'autant plus que la découverte d'un exemplaire du Dictionnaire philosophique chez l'accusé - livre que le bourreau brûla - fit craindre au philosophe une arrestation) put mener une contre-offensive énergique. Il riposta par un texte : la Relation de la mort du chevalier de La Barre à Monsieur le marquis de Beccaria sous le pseudonyme de M. Cassen. La disproportion entre les délits reprochés et la peine exécutée était insupportable. Le procès avait été inique, les preuves inexistantes, les témoignages peu concluants et vides.
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L'iniquité de cette affaire a fait du chevalier de La Barre un symbole, un martyr de la laïcité, de la liberté de conscience. Je vous invite à lire l'article de Wikipedia consacré à cette affaire, aussi importante que celle de Jean Calas. 
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Un documentaire vient d'être consacré au chevalier de La Barre : Les 3 Vies du Chevalier de Dominique Dattola. C'est là que le bât va blesser, justifiant mon intervention révoltée. 
Ce film, assurément remarquable et judicieux, indispensable même pour qui croit encore aux valeurs de la République, ce film, dis-je, à peu près personne ne l'aura vu, moi compris (d'où cet article), hors quelques privilégiés lors de projections débats. Là loge le scandale, irrémédiable, intégral, indigne. 
Les 3 Vies du Chevalier, dont la sortie nationale officielle aurait dû en principe avoir lieu le 23 avril 2014, s'est vu "refuser" l'accès au circuit normal de diffusion des films. La presse ne l'a même pas remarqué, a été frappée d'un mutisme quasi intégral. Nul défenseur, nul spectateur, invisibilité programmée partout, sur de nombreux supports audiovisuels... on connaît ce syndrome !
L'affaire scandaleuse du sabotage des 3 Vies du Chevalier est une nouvelle pierre noire additionnée à l'édifice de l'abjection culturelle contemporaine, un nouvel écoulement putride de la grande charogne tumescente et verdâtre qui, autrefois, fut la grande patrie des Lumières et des droits de l'Homme. Triste époque qui mélange torchons et serviettes, qui traite de la même façon un film engagé du bon côté et un pamphlet négationniste, pesteux, pseudo documentaire social, annoncé au printemps 2013 puis déprogrammé faute de salles, produit par de douteuses officines qui se croient encore au temps d'Edouard Drumont et des faux Protocoles des Sages de Sion.  
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Les 3 Vies du Chevalier est passé intégralement inaperçu. Ou plutôt, on s'est arrangé pour qu'il passe inaperçu.Complicités implicites avec d'un côté les diadoques et épigones d'un certain régime qui exerça son pouvoir illégal à compter du10 juillet 1940 et de l'autre les loups fanatiques enturbannés de noir ? Les pouvoirs publics ont laissé tomber, négligemment, ce film obligatoire, dont l'unique critique parue dans une presse en déliquescence généralisée, celle du magazine Première, l'a accusé d'être scolaire, tel l'aboiement coupant, tranchant, d'un juge ou procureur stalinien ou nazi, éjecté tel un crachat purulent ! On retrouve toujours la même logomachie, le même chef d'accusation répété à satiété lorsqu'on veut couler une oeuvre nécessaire et pédagogique depuis l'affaire du documentaire sur le Louvre en 1985 : trop scolaire ! trop didactique ! Ces contempteurs de la vraie culture ne sont même pas f..tus de faire leur autocritique !
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Ils sont beaux les drapeaux tricolores sur l'affiche ! Mais ô combien dérisoires ! Ressaisissez-vous avant qu'il soit trop tard ! Il faut que la raison revienne ! Faites que Les 3 Vies du Chevalier soit vu par le plus grand nombre de spectatrices et spectateurs ! Ce documentaire éducatif (au sens noble et non pas galvaudé) le mérite amplement !

samedi 7 juin 2014

Timbuktu ou l'injustice cannoise.

Je présumais naïvement que ce "tube" était familier aux oreilles de tout un chacun. Mais, une fois de plus, j'ai dû convenir avec tristesse que la musique classique était devenue la cinquième roue du carrosse claudiquant de ce qu'on nommait autrefois la culture générale. (Renaud Machart : C'est à voir - chronique  : Le Rouge et le Vert in Le Monde du mardi 10 juin 2014, à propos du fait qu'aucun commentateur et journaliste français présent sur le plateau d'I-Télé n'a reconnu la première des cinq marches de Pump and circumstance op. 39 d'Edward Elgar, oeuvre pourtant célébrissime, jouée lors des célébrations des 70 ans du débarquement de Normandie en présence de la reine Elizabeth II. Curieusement, le titre de cette chronique est strictement le même que celui utilisé par Ivan A. Alexandre dans sa propre chronique parue au dernier numéro de Diapason. Correspondance troublante et significative ! Les constats amers de ces deux chroniqueurs se rejoignent : ce qui fut autrefois considéré comme la culture n'est plus qu'un champ de ruines...)  
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C'était le temps cinéphilique où l'Afrique noire avait l'insigne honneur de figurer au palmarès du festival de Cannes.
C'était l'époque (ni la pire, ni la meilleure ainsi que Charles Dickens aurait pu l'écrire) où Souleymane Cissé
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 recevait en 1987 le prix du jury pour Yeelen.
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C'était la période où les audaces cannoises permirent à Idrissa Ouedraogo
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d'obtenir en 1990 pour Tilaï le grand prix du festival de Cannes. 
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Or, tout cela s'est envolé ! L'année cannoise 2014 ne rééditera pas cet esprit d'ouverture ! l'année 2014 ne sera pas marquée d'une pierre blanche pour le cinéma d'Afrique noire en quête de reconnaissance ! Pour quelle obscure raison un jury composé intégralement de personne tout à fait étrangères à la culture africaine, à la pensée africaine, aux mentalités africaines, aux civilisations africaines, aux enjeux et défis de l'Afrique contemporaine a-t-il boudé le chef-d'oeuvre incisif et indispensable d'Abderrahmane Sissako, réalisateur d'origine mauritanienne ? La réponse se trouve dans la formulation même de ma phrase.
Monsieur Sissako, jamais je n'oublierai vos larmes qui eussent dû faire fléchir et convertir à votre cause artistique, esthétique et politique un jury singulièrement peu audacieux, que dis-je, enfermé dans son académisme et sa routine !  
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A cause de vous, mesdames et messieurs du jury cannois, Timbuktu risque de se trouver privé de distribution en France ! Aucune date de sortie chez nous n'est prévue pour ce film bredouille, looser, boudé ! 
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Injustice ! Injustice ! Injustice !
Je n'irai pas voir la palme d'or 2014 ! Celle-ci ne m'intéresse aucunement ! 
Avez-vous compris le message d'alerte fondamental de Timbuktu, mesdames et messieurs du jury de Cannes ? Permettez-moi d'en douter !
Avez-vous appréhendé le sel humoristique de Timbuktu, la manière dont les islamistes y sont ridiculisés, renvoyés à l'absurdité de leur fanatisme négateur de civilisation, destructeur de patrimoine, esclavagiste de la femme africaine qui, dans ce long métrage, leur tient tête avec brio et bravoure ? Ainsi sont prouvés le néant, le vide, sur lesquels reposent leur dogme et leur orthodoxie : tout est bâti chez eux sur du Rien...
Ne comprenez-vous pas, mesdames et messieurs du jury cannois que j'apostrophe ainsi par cette philippique d'un indigné majeur, la faute colossale, démesurée, que vous venez explicitement de commettre en ne donnant nulle récompense à l'oeuvre géniale d'Abderrahmane Sissako ?
Vous n'avez pas saisi qu'il s'agit d'un film de résistance africaine aux salauds ? Que l'Afrique sait voir où est le Mal suprême et qu'elle veut se défendre,  lutter, via les nobles figures des combattantes anti-islamistes mises en scène dans Timbuktu ? 
Auriez-vous été incapables de voir, en aveugles-nés autistes refermés en leur coquille occidentalocentriste nombriliste, enivrés de films chiants trop longs et trop métaphoriques et symbolistes pour emporter mon adhésion, que Timbuktu était aux turbans noirs ce que Le Dictateur et To be or not to be furent au nazisme ? 
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C'est vous toutes et tous que Jean-Luc Godard (un sieur que j'ai en une telle détestation que je puis me vanter de ne pas avoir vu une attoseconde de ses films hors bandes-annonces des diffusions télé) aurait dû qualifier de faquins !
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Nier le message d'Abderrahmane Sissako, c'est non seulement faire le jeu des fondamentalistes islamiques qui menacent l'ensemble des civilisations d'Afrique et d'ailleurs, en éradiquent jusqu'à la quintessence splendide, mais aussi priver indirectement les populations africaines des deux sexes de leur liberté de moeurs, d'entendement et d'expression, de leur liberté de conscience. Ce sont des négateurs des Lumières ! 
Nier ce message, c'est aussi favoriser un seul point de vue de la lutte nécessaire contre les fanatismes : le point de vue d'autres fanatiques du camp d'en face, ces fanatiques fascistes ou néo fascistes masqués derrière une façade de respectabilité indispensable à leur conquête du pouvoir ! Ces fanatiques qui se vêtent des oripeaux de la défense d'un Occident idéalisé, fantasmé, inventé.  C'est leur assurer le monopole de la lutte contre les intégristes turbans noirs, les métamorphoser en vecteurs exclusifs d'émission de messages de haine simplificateurs englobant, assimilant et amalgamant tous les musulmans du monde à l'islamisme !
Aidons Abderrahmane Sissako à faire sortir son grand et beau film en France ! Qu'il puisse être vu par le plus de spectateurs et spectatrices possible !
Quant à vous, mesdames et messieurs du jury de Cannes 2014, affichez donc quelque contrition, quelque regret pour votre erreur insane ! Dites mea culpa
La Grande Histoire vous oubliera peut-être comme elle oublia le chevalier de Rohan qui bastonna Voltaire mais elle retiendra assurément les noms d'Abderrahmane Sissako et de Timbuktu. 
Du moins, je l'espère de tout coeur !
La prochaine fois, j'évoquerai un autre film important saboté et nié, au message pourtant tout aussi fondamental : Les 3 Vies du Chevalier de Dominique Dattola, documentaire consacré au chevalier de La Barre intégralement boudé par nos a-médias cuistres.

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samedi 31 mai 2014

Cosette et la poupée.

Une nouvelle confrontation entre Victor Hugo et Aurore-Marie de Saint-Aubain sur le thème de la poupée. 

(...) Or, à rebours de leurs homologues allemands, les Verts français haïssent la culture classique. Pour un élu communiste, Beethoven était un trésor universel indûment confisqué par les classes possédantes et qu'il fallait rendre au peuple. Pour un élu vert, Beethoven est un mâle blanc élitaire, vestige d'un temps belliqueux, à jeter, à oublier. (...) (Ivan A. Alexandre : le rouge et le vert. Extrait de la chronique publiée dans Diapason n° 625 S juin 2014)
 
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Les Misérables tome II livre troisième chapitre IV :  Entrée en scène d’une poupée.

La file de boutiques en plein vent qui partait de l'église se développait, on s'en souvient, jusqu'à l'auberge Thénardier. Ces boutiques, à cause du passage prochain des bourgeois allant à la messe de minuit, étaient toutes illuminées de chandelles brûlant dans des entonnoirs de papier, ce qui, comme le disait le maître d'école de Montfermeil attablé en ce moment chez Thénardier, faisait «un effet magique». En revanche, on ne voyait pas une étoile au ciel.
La dernière de ces baraques, établie précisément en face de la porte des Thénardier, était une boutique de bimbeloterie, toute reluisante de clinquants, de verroteries et de choses magnifiques en fer-blanc. Au premier rang, et en avant, le marchand avait placé, sur un fond de serviettes blanches, une immense poupée haute de près de deux pieds qui était vêtue d'une robe de crêpe rose avec des épis d'or sur la tête et qui avait de vrais cheveux et des yeux en émail. Tout le jour, cette merveille avait été étalée à l'ébahissement des passants de moins de dix ans, sans qu'il se fût trouvé à Montfermeil une mère assez riche, ou assez prodigue, pour la donner à son enfant. Éponine et Azelma avaient passé des heures à la contempler, et Cosette elle-même, furtivement, il est vrai, avait osé la regarder.
Au moment où Cosette sortit, son seau à la main, si morne et si accablée qu'elle fût, elle ne put s'empêcher de lever les yeux sur cette prodigieuse poupée, vers la dame, comme elle l'appelait. La pauvre enfant s'arrêta pétrifiée. Elle n'avait pas encore vu cette poupée de près. Toute cette boutique lui semblait un palais ; cette poupée n'était pas une poupée, c'était une vision. C'étaient la joie, la splendeur, la richesse, le bonheur, qui apparaissaient dans une sorte de rayonnement chimérique à ce malheureux petit être englouti si profondément dans une misère funèbre et froide.
Cosette mesurait avec cette sagacité naïve et triste de l'enfance l'abîme qui la séparait de cette poupée. Elle se disait qu'il fallait être reine ou au moins princesse pour avoir une «chose» comme cela. Elle considérait cette belle robe rose, ces beaux cheveux lisses, et elle pensait : Comme elle doit être heureuse, cette poupée-là ! Ses yeux ne pouvaient se détacher de cette boutique fantastique. Plus elle regardait, plus elle s'éblouissait. Elle croyait voir le paradis. Il y avait d'autres poupées derrière la grande qui lui paraissaient des fées et des génies. Le marchand qui allait et venait au fond de sa baraque lui faisait un peu l'effet d'être le Père éternel.
Dans cette adoration, elle oubliait tout, même la commission dont elle était chargée. Tout à coup, la voix rude de la Thénardier la rappela à la réalité :—Comment, péronnelle, tu n'es pas partie ! Attends ! je vais à toi ! Je vous demande un peu ce qu'elle fait là ! Petit monstre, va !
La Thénardier avait jeté un coup d'œil dans la rue et aperçu Cosette en extase.
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Cosette s'enfuit emportant son seau et faisant les plus grands pas qu'elle pouvait.

Chapitre VIII : Désagrément de recevoir chez soi un pauvre qui peut être un riche (extraits)


Cosette ne put s’empêcher de jeter un regard de côté à la grande poupée toujours étalée chez le bimbelotier, puis elle frappa. La porte s’ouvrit. La Thénardier parut une chandelle à la main.

— Ah ! c’est toi, petite gueuse ! Dieu merci, tu y as mis le temps ! elle se sera amusée, la drôlesse !
— Madame, dit Cosette toute tremblante, voilà un monsieur qui vient loger.
(…)
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Cosette était laide. Heureuse, elle eût peut-être été jolie. Nous avons déjà esquissé cette petite figure sombre. Cosette était maigre et blême ; elle avait près de huit ans, on lui en eût donné à peine six. Ses grands yeux enfoncés dans une sorte d’ombre étaient presque éteints à force d’avoir pleuré. Les coins de sa bouche avaient cette courbe de l’angoisse habituelle, qu’on observe chez les condamnés et chez les malades désespérés. Ses mains étaient, comme sa mère l’avait deviné, « perdues d’engelures ». Le feu qui l’éclairait en ce moment faisait saillir les angles de ses os et rendait sa maigreur affreusement visible. Comme elle grelottait toujours, elle avait pris l’habitude de serrer ses deux genoux l’un contre l’autre. Tout son vêtement n’était qu’un haillon qui eût fait pitié l’été et qui faisait horreur l’hiver. Elle n’avait sur elle que de la toile trouée ; pas un chiffon de laine. On voyait sa peau çà et là, et l’on y distinguait partout des taches bleues ou noires qui indiquaient les endroits où la Thénardier l’avait touchée. Ses jambes nues étaient rouges et grêles. Le creux de ses clavicules était à faire pleurer. Toute la personne de cette enfant, son allure, son attitude, le son de sa voix, ses intervalles entre un mot et l’autre, son regard, son silence, son moindre geste, exprimaient et traduisaient une seule idée : la crainte. (…)
Cependant une porte s’était ouverte et Éponine et Azelma étaient entrées.

C’étaient vraiment deux jolies petites filles, plutôt bourgeoises que paysannes, très charmantes, l’une avec ses tresses châtaines bien lustrées, l’autre avec ses longues nattes noires tombant derrière le dos, toutes deux vives, propres, grasses, fraîches et saines à réjouir le regard. Elles étaient chaudement vêtues, mais avec un tel art maternel, que l’épaisseur des étoffes n’ôtait rien à la coquetterie de l’ajustement. L’hiver était prévu sans que le printemps fût effacé. Ces deux petites dégageaient de la lumière. En outre, elles étaient régnantes. Dans leur toilette, dans leur gaîté, dans le bruit qu’elles faisaient, il y avait de la souveraineté. Quand elles entrèrent, la Thénardier leur dit d’un ton grondeur, qui était plein d’adoration : — Ah ! vous voilà donc, vous autres !
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Puis, les attirant dans ses genoux l’une après l’autre, lissant leurs cheveux, renouant leurs rubans, et les lâchant ensuite avec cette douce façon de secouer qui est propre aux mères, elle s’écria : — Sont-elles fagotées !

Elles vinrent s’asseoir au coin du feu. Elles avaient une poupée qu’elles tournaient et retournaient sur leurs genoux avec toutes sortes de gazouillements joyeux. De temps en temps, Cosette levait les yeux de son tricot, et les regardait jouer d’un air lugubre. (…)
La poupée des sœurs Thénardier était très fanée et très vieille et toute cassée, mais elle n’en paraissait pas moins admirable à Cosette, qui de sa vie n’avait eu une poupée, une vraie poupée, pour nous servir d’une expression que tous les enfants comprendront. (…)
Comme les oiseaux font un nid avec tout, les enfants font une poupée avec n’importe quoi. Pendant qu’Éponine et Azelma emmaillotaient le chat, Cosette de son côté avait emmailloté le sabre. Cela fait, elle l’avait couché sur ses bras, et elle chantait doucement pour l’endormir.
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La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus charmants instincts de l’enfance féminine. Soigner, vêtir, parer, habiller, déshabiller, rhabiller, enseigner, un peu gronder, bercer, dorloter, endormir, se figurer que quelque chose est quelqu’un, tout l’avenir de la femme est là. Tout en rêvant et tout en jasant, tout en faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de petites robes, de petits corsages et de petites brassières, l’enfant devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande fille devient femme. Le premier enfant continue la dernière poupée.
Une petite fille sans poupée est à peu près aussi malheureuse et tout à fait aussi impossible qu’une femme sans enfants.
Cosette s’était donc fait une poupée avec le sabre. (…)
Tout à coup Cosette s’interrompit. Elle venait de se retourner et d’apercevoir la poupée des petites Thénardier qu’elles avaient quittée pour le chat et laissée à terre à quelques pas de la table de cuisine.

Alors elle laissa tomber le sabre emmaillotté qui ne lui suffisait qu’à demi, puis elle promena lentement ses yeux autour de la salle. La Thénardier parlait bas à son mari, et comptait de la monnaie ; Ponine et Zelma jouaient avec le chat ; les voyageurs mangeaient, ou buvaient, ou chantaient, aucun regard n’était fixé sur elle. Elle n’avait pas un moment à perdre. Elle sortit de dessous la table en rampant sur les genoux et sur les mains, s’assura encore une fois qu’on ne la guettait pas, puis se glissa vivement jusqu’à la poupée, et la saisit. Un instant après elle était à sa place, assise, immobile, tournée seulement de manière à faire de l’ombre sur la poupée qu’elle tenait dans ses bras. Ce bonheur de jouer avec une poupée était tellement rare pour elle qu’il avait toute la violence d’une volupté.

Personne ne l’avait vue, excepté le voyageur, qui mangeait lentement son maigre souper.

Cette joie dura près d’un quart d’heure.

Mais quelque précaution que prît Cosette, elle ne s’apercevait pas qu’un des pieds de la poupée — passait, — et que le feu de la cheminée l’éclairait très vivement. Ce pied rose et lumineux qui sortait de l’ombre frappa subitement le regard d’Azelma qui dit à Éponine : — Tiens ! ma sœur !

Les deux petites filles s’arrêtèrent, stupéfaites. Cosette avait osé prendre la poupée ! (…)
Cette fois, l’orgueil blessé exaspérait encore sa colère. Cosette avait franchi tous les intervalles, Cosette avait attenté à la poupée de « ces demoiselles ».

Une czarine qui verrait un mougick essayer le grand cordon bleu de son impérial fils n’aurait pas une autre figure.

Elle cria d’une voix que l’indignation enrouait :

— Cosette !
Cosette tressaillit comme si la terre eût tremblé sous elle. Elle se retourna.
— Cosette ! répéta la Thénardier.
Cosette prit la poupée et la posa doucement à terre avec une sorte de vénération mêlée de désespoir. Alors, sans la quitter des yeux, elle joignit les mains, et, ce qui est effrayant à dire dans un enfant de cet âge, elle se les tordit ; puis, ce que n’avait pu lui arracher aucune des émotions de la journée, ni la course dans le bois, ni la pesanteur du seau d’eau, ni la perte de l’argent, ni la vue du martinet, ni même la sombre parole qu’elle avait entendu dire à la Thénardier, — elle pleura. Elle éclata en sanglots.
Cependant le voyageur s’était levé.
— Qu’est-ce donc ? dit-il à la Thénardier.
— Vous ne voyez pas ? dit la Thénardier en montrant du doigt le corps du délit qui gisait aux pieds de Cosette.
— Eh bien, quoi ? reprit l’homme.
— Cette gueuse, répondit la Thénardier, s’est permis de toucher à la poupée des enfants !
— Tout ce bruit pour cela ! dit l’homme. Eh bien, quand elle jouerait avec cette poupée ?
— Elle y a touché avec ses mains sales ! poursuivit la Thénardier, avec ses affreuses mains !
Ici Cosette redoubla ses sanglots.
— Te tairas-tu ! cria la Thénardier.
L’homme alla droit à la porte de la rue, l’ouvrit et sortit.
Dès qu’il fut sorti, la Thénardier profita de son absence pour allonger sous la table à Cosette un grand coup de pied qui fit jeter à l’enfant les hauts cris.
La porte se rouvrit, l’homme reparut, il portait dans ses deux mains la poupée fabuleuse dont nous avons parlé et que tous les marmots du village contemplaient depuis le matin, et il la posa debout devant Cosette en disant :
— Tiens, c’est pour toi.
Il faut croire que, depuis plus d’une heure qu’il était là, au milieu de sa rêverie, il avait confusément remarqué cette boutique de bimbeloterie éclairée de lampions et de chandelles si splendidement qu’on l’apercevait à travers la vitre du cabaret comme une illumination.
Cosette leva les yeux, elle avait vu venir l’homme à elle avec cette poupée comme elle eût vu venir le soleil, elle entendit ces paroles inouïes : c’est pour toi, elle le regarda, elle regarda la poupée, puis elle recula lentement, et s’alla cacher tout au fond sous la table dans le coin du mur.
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Elle ne pleurait plus, elle ne criait plus, elle avait l’air de ne plus oser respirer.
La Thénardier, Éponine, Azelma étaient autant de statues. Les buveurs eux-mêmes s’étaient arrêtés. Il s’était fait un silence solennel dans tout le cabaret.
La Thénardier, pétrifiée et muette, recommençait ses conjectures : — Qu’est-ce que c’est que ce vieux ? est-ce un pauvre ? est-ce un millionnaire ? C’est peut-être les deux, c’est-à-dire un voleur.
La face du mari Thénardier offrit cette ride expressive qui accentue la figure humaine chaque fois que l’instinct dominant y apparaît avec toute sa puissance bestiale. Le gargotier considérait tour à tour la poupée et le voyageur ; il semblait flairer cet homme comme il eût flairé un sac d’argent. Cela ne dura que le temps d’un éclair. Il s’approcha de sa femme et lui dit bas :
— Cette machine coûte au moins trente francs. Pas de bêtises. À plat ventre devant l’homme !
Les natures grossières ont cela de commun avec les natures naïves qu’elles n’ont pas de transitions.
— Eh bien, Cosette, dit la Thénardier d’une voix qui voulait être douce et qui était toute composée de ce miel aigre des méchantes femmes, est-ce que tu ne prends pas la poupée ?
Cosette se hasarda à sortir de son trou.
— Ma petite Cosette, reprit le Thénardier d’un air caressant, monsieur te donne une poupée. Prends-la. Elle est à toi.
Cosette considérait la poupée merveilleuse avec une sorte de terreur. Son visage était encore inondé de larmes, mais ses yeux commençaient à s’emplir, comme le ciel au crépuscule du matin, des rayonnements étranges de la joie. Ce qu’elle éprouvait en ce moment-là était un peu pareil à ce qu’elle eût ressenti si on lui eût dit brusquement : Petite, vous êtes la reine de France.
Il lui semblait que si elle touchait à cette poupée, le tonnerre en sortirait.
Ce qui était vrai jusqu’à un certain point, car elle se disait que la Thénardier gronderait, et la battrait.

Pourtant l’attraction l’emporta. Elle finit par s’approcher, et murmura timidement en se tournant vers la Thénardier :
— Est-ce que je peux, madame ?
Aucune expression ne saurait rendre cet air à la fois désespéré, épouvanté et ravi.
— Pardi ! fit la Thénardier, c’est à toi. Puisque monsieur te la donne.
— Vrai, monsieur ? reprit Cosette, est-ce que c’est vrai ? c’est à moi, la dame ?
L’étranger paraissait avoir les yeux pleins de larmes. Il semblait être à ce point d’émotion où l’on ne parle pas pour-ne pas pleurer. Il fit un signe de tête à Cosette, et mit la main de « la dame » dans sa petite main.
Cosette retira vivement sa main, comme si celle de la dame la brûlait, et se mit à regarder le pavé. Nous sommes forcé d’ajouter qu’en cet instant-là elle tirait la langue d’une façon démesurée. Tout à coup, elle se retourna et saisit la poupée avec emportement.
— Je l’appellerai Catherine, dit-elle.
Ce fut un moment bizarre que celui où les haillons de Cosette rencontrèrent et étreignirent les rubans et les fraîches mousselines roses de la poupée.
— Madame, reprit-elle, est-ce que je peux la mettre sur une chaise ?
— Oui, mon enfant, répondit la Thénardier.
Maintenant c’était Éponine et Azelma qui regardaient Cosette avec envie.
Cosette posa Catherine sur une chaise, puis s’assit à terre devant elle, et demeura immobile, sans dire un mot, dans l’attitude de la contemplation.
— Joue donc, Cosette, dit l’étranger.
— Oh ! je joue, répondit l’enfant.
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Confrontation thématique : extraits du Trottin d’Aurore-Marie de Saint-Aubain.

Où le thème de la poupée prend des connotations plus ambiguës et perverses. 

Chapitre III : 

 Les jeux troubles de Cléore de Cresseville avec ses vieilles poupées.

(...)

Cette petite, elle l’eût voulue à l’instant, dans ses bras. A onze ou treize ans, avait-on encore besoin de poupées Jumeau, de câlins ? Cléore avait conservé toutes ses poupées dans une armoire. Elle les en tirait parfois, et tentait de se remémorer leurs noms. Il y avait Ellénore, à la robe vert pomme, Ophélie, tout en rose, Isoline aux blondes anglaises tombantes… En des jeux étranges et pervers, qui frôlaient l’onanisme, elle aimait à soulever leurs jupes et jupons empesés, à les frotter contre sa peau nue – ô, les douces caresses incomparables prodiguées à la jeune vierge par la porcelaine et le biscuit ! -, à tâter leurs pantalons là où il ne fallait pas afin qu’elle explorât leur anatomie, qu’elle connût leurs secrets les plus intimes. Mais ces poupées demeuraient désespérantes et coites, car sans sexe aucun et cela la fâchait, l’importunait. Cléore devenait lors colère, emportement, une Sophie adulte, allant jusqu’à briser la porcelaine puis quémandant qu’on réparât ce malheur. De nombreuses petites victimes muettes, lèvres closes, reposaient en son jardin, à jamais, en une fosse prévue à cet effet, qu’elle fleurissait régulièrement de lits de primeroses, ne pouvant se résoudre au deuil des familières amies de son enfance enfuie qu’elle avait honteusement martyrisées. Cléore était donc gravement malade. Solitaire, trop longtemps. Il fallait qu’elle en passât par les filles de chair, qu’elle assouvît et soulageât sa passion trouble…sinon, elle mourrait prématurément. (…)

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Chapitre VIII :

(…) Introduction du personnage de Quitterie.

La récompense du jour échut à Quitterie. La jolie fouine boitillante s’avança, adonisée de ses nœuds bleus comme un rameau. Elle susurra une menace à l’encontre de Daphné et Phoebé, qui exécraient sa fourberie portée sur sa figure. Elle tira même la langue à l’encontre d’Ysalis, contre laquelle elle avait rapporté le menu vol d’un joujou de quatre sous, un toton ordinaire en bois même pas peint ; et la rancune d’Ysalis demeurait tenace, du fait que Délie l’avait corrigée en public de sept coups de martinet, chose dont se souvenaient encore ses muscles fessiers. Mademoiselle caressa ses anglaises d’un marron clair doré, sa seule fierté et beauté, et flatta ses joues maigres, sa poitrine creuse même pas esquissée et son ovale triangulaire de petit prédateur des bois. Elle la cita en exemple devant toutes ses camarades, annonça solennellement que sous peu, elle avancerait en grade et rejoindrait conséquemment le club très fermé des nœuds chamois. Puis, félicitant encore cette chouchoute, elle la coiffa d’une sorte de chrémeau d’enfançon ou de fanchon, coiffe toute ruchée et gaufrée, cadeau insigne qui désignait la vierge baptismale d’entre les vierges, parce qu’elle n’avait jamais failli au règlement quelles qu’eussent été les exigences salaces des Dames à son égard, parce qu’elle n’avait point besoin d’une gemme intime pour préserver sa vertu de petiote effarouchée. Quitterie multiplia en remerciement les courbettes gracieuses et obséquieuses, quoique son pauvre pied tordu appareillé la fît souffrir dans l’exercice. Après ce couronnement de pucelle suivit l’offre de la poupée, un Bébé Bru de biscuit aux yeux de névrasthénique en toilette de communiante que Quitterie, tout en continuant à remercier déféremment Mademoiselle avec des larmes de joie, prit dans ses bras, berça et embrassa d’abondance, inondant ses joues rosées et son voile de salive. On ne savait plus qui était chosifié, de la poupée ou de la fillette, mais Odile crut saisir en quoi consistait la déviance de Quitterie : un fétichisme des poupards de porcelaine, de biscuit ou de cire, qui envahissaient sa chambre, avec lesquels elle couchait sans doute et faisait des choses, parce que Quitterie était au fond d’elle-même une innocente, une candide, incapable de concevoir que des actes charnels pussent exister entre deux personnes vivantes. Elle demeurait infantile, attardée, cinq ans d’esprit à près de douze, ayant reporté sur des joujoux adventices toute l’affection filiale dont elle avait manqué de la part de sa mère débauchée révulsée par son léger handicap congénital. Sans doute jouerait-elle encore à la poupée à trente ans passés ; elle demeurerait fille à jamais, refusant de convoler avec qui que ce fût, pas seulement à cause de son pied-bot malgracieux. Au fond, contrairement à ce que Jeanne-Ysoline eût pu penser, Odile la plaignit. Il faudrait qu’elle lui parlât, qu’elles liassent connaissance. En tant qu’amie-enfant, elle en valait peut-être la peine. Odile pressentait la santé fragile de Quitterie, dont la maigreur annonçait l’étisie, ses fièvres, ses problèmes osseux, tuberculeux peut-être, cet insidieux mal de Pott qui jà la rongeait et abrégerait sa douloureuse petite vie. (…)

Chapitre IX :

(…) La première rencontre entre Cléore de Cresseville et Quitterie dans un hôtel de Château-Thierry où la gamine de onze ans sert de bonne à tout faire.
Notre soi-disant Anne Médéric, avant toute action, ne put s’empêcher de dévisager et de détailler la gracile silhouette de la petite domestique qui gisait sur le parquet depuis de trop longues minutes. La syncope paraissait plus grave que Cléore ne l’eût pensé. Elle s’effraya de la maigreur de la petite miséreuse. Ses employeurs devaient mal la nourrir. Elle n’avait jamais vu de pauvresse d’aussi près, et cela la choquait. Heureusement que sa toilette de servante cachait aux yeux ce qu’elle avait de pis. La comtesse de Cresseville parvint à s’apitoyer, surtout lorsqu’elle remarqua le pied gauche contrefait, de guingois de la gamine, emprisonné dans le carcan d’une chaussure orthopédique inadaptée. C’était une espèce de prison de cuir, tout en sangles, en lanières et en tiges de métal, lourde, à la semblance de ces appareils conçus pour les enfants souffrant de rachitisme ou de poliomyélite, qu’elle avait rencontrés aux fêtes de charité.  Et cette horreur essayait de redresser le pied bossu, d’en corriger dérisoirement la boiterie congénitale.

 Les prunelles de Cléore remontèrent vers le visage de la petite meurt-de-faim, qu’elle pensait rachitique. L’ovale triangulaire et les pommettes la frappèrent, tant il venait à sa souvenance des images de ces jolis animaux auxquels cet ovale faisait songer, ces visons, belettes, hermines, fouines ou mangoustes qu’elle trouvait fort mignons et sympathiques. De la coiffe tuyautée de la juvénile bonne s’échappaient des mèches lisses et raides, fourchées et cassantes, d’un blond foncé terne ; une chevelure qui eût été splendide si on l’eût bien soignée. Les vêtements étaient propres, convenables, son tablier impeccable, la bottine noire du petit pied valide tout à fait mignonne et bien astiquée, mais, à y regarder de plus près, cette première impression, due surtout au tablier blanc des gens de maison,  camouflait une certaine usure de la robe de couleur chocolat, d’une étoffe commune, ordinaire, lustrée par endroits, un peu râpeuse et peluchée de-çà de-là, avec un trou au côté droit, un accroc que la fillette avait essayé maladroitement de recoudre. Sans doute était-elle responsable de cette déchirure, et elle l’avait réparée elle-même de crainte que ses patrons ne s’en aperçussent et la renvoyassent.

 Cléore eut alors des pensées coupables. La fragilité de l’enfant la chagrinait. Sa commisération se doublait d’une fascination trouble. Selon elle, les misérables ne portaient aucun dessous ; les pantalons étaient a fortiori inconnus de leur progéniture femelle. Elle voulut vérifier. Elle tâtonna d’abord dans la zone du col de la fillette, essayant de savoir si elle portait ne serait-ce qu’une chemise sous son uniforme de servante. A moins qu’elle arborât d’abord un chemisier, mais c’était là trop de luxe, qu’une petite aux gages dérisoires ne pouvait se permettre. Ce col était d’ailleurs la seule fantaisie de la tenue, la seule que cette petite boniche se fût octroyée, puisque, comme Cléore elle-même, elle y avait mis sa seule touche de coquetterie de pauvresse, son unique bijou, une broche du même strass brillant et médiocre que celui d’Anne Médéric. Cléore vit que la fillette respirait ; une respiration régulière mais quelque peu sifflante soulevait sa poitrine maigre. Cléore pinça l’étoffe au niveau du buste : elle sentit bien qu’il y avait une épaisseur en-dessous. Alors, elle souleva les jupes sans se gêner. La petite misérable aux jambes frêles était tout sauf nue sous sa robe : elle arborait bel et bien un trousseau complet d’enfant comme-il-faut, bas noirs de coutil (bien chauds pour la saison), dont un était troué au genou, jupon blanc amidonné, jarretières, chemise grège et surtout pantalons de lingerie. Le tout en lin, toile, linon et coton ordinaires, en tissu écru, rêche au toucher. Mais cette petite fille peut-être poitrinaire était très propre sur elle, bien sage et convenable, telle que Cléore eût pu s’en enticher si elle avait été sienne, tant sa maigreur lui plaisait, quoique, sous la légère fragrance de lessive régulière et d’eau de toilette ordinaire à la violette, que la pauvrette devait s’acheter pour un sou le flacon, transparût une odeur de médicaments, confirmant les soupçons de la jeune femme, odeur de morbidité qui frappa les narines sensibles de Mademoiselle de Cresseville. Alors, les yeux embués de larmes, Cléore rajusta les vêtements de la petite bonne et lui fit respirer les sels salvateurs. Elle sut lors qu’elle l’aimait. 
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(…)
- Et ma maman ?
- La misère excuse bien des choses. Elle aurait cependant besoin que le Bon Dieu lui fît la leçon. »
Et Quitterie de riposter, les lèvres pincées d’un soupçon de méchanceté :
« Elle m’a jamais donné de jouets, et m’a jamais embrassée ! J’veux toutes les poupées, de chiffons, de bois, de cire, de porcelaine et de biscuit ! J’adore les poupées ! » cria-t-elle, comme déchaînée, en énumérant avec logique la matière constitutive de ces joujoux qu’elle convoitait, allant du meilleur marché au grand luxe, ces moi en réduction qui lui faisaient tant envie, occasionnant en son être fragile une obsession trouble, narcissique peut-être. En cela, elle rappelait Cléore, son égoïsme pur. Cette affinité de pensée et de comportement fascina la comtesse plus que de raison. (...)