dimanche 7 novembre 2021

2021 : on a failli oublier Georges Feydeau !

 

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Le 5 juin 2021, un anniversaire d'importance marquait les annales de la littérature française, en particulier du théâtre : le centenaire de la disparition de Georges Feydeau. Autrefois raillé, quelquefois méprisé, notre "dramaturge" (comment le désigner autrement ?) a bénéficié d'une réhabilitation tout autant salutaire que récente, en cela qu'il est désormais considéré comme un précurseur du théâtre de l'absurde, et non plus comme un simple boulevardier, case commode, étrécie, dans laquelle on l'a trop souvent enfermé...

Quid de ses pièces à la télévision ? Heureusement qu'il y a Culturebox sur le canal 14 de la TNT qui, le 10 mai 2021, consacra toute une soirée théâtrale à Georges Feydeau par la grâce de Madame Zabou Breitman qui mit en scène Le Système Ribadier et La Dame de chez Maxim.

Trop longtemps, on a négligée Feydeau, jugeant dépassé son théâtre boulevardier 1900 axé sur l'adultère bourgeois, noyé dans le décorum des bibelots et meubles Belle Epoque avec une association d'idées sur les costumes du genre chapeaux à plumes et buscs corsetés... 

Mais les choses changent et c'est heureux, puisque présentement, Georges Feydeau a acquis son droit d'entrée dans la collection prestigieuse entre toutes : La Pléiade ! Lisez l'article que le magazine Marianne lui a consacré cette semaine pour vous en convaincre. 

Je ne puis m'empêcher d'évoquer un téléfilm injustement oublié de 1992, Le Monsieur de chez Maxim's dans lequel le grand comédien regretté Alain Mottet interprétait le dramaturge et nous montrait sa déchéance physique. Miné par la syphilis nerveuse qui le rongeait depuis des années, Feydeau, comme Maupassant, mourut en quelque sorte fou, dans la clinique de Rueil-Malmaison le 5 juin 1921. Séparé puis divorcé de sa femme adultère, échappé du domicile conjugal, flambeur invétéré, Feydeau, miné par la maladie, avait considérablement ralenti sa production littéraire après 1911. Les soins du docteur Bour ne lui furent d'aucun secours en ce pavillon des Tilleuls de la clinique du docteur Fouquart.

 Alain MOTTET : Biographie et filmographie

Par un heureux hasard, Le Monde a conservé dans ses archives en ligne un article paru le 18 octobre 1992, consacré à ce téléfilm de Claude Vajda devenu invisible.Ledit article s'intitule : 

TOOURNAGE " LE MONSIEUR DE CHEZ MAXIM'S " DE CLAUDE VAJDA Un grain de sable dans la vie de Feydeau.   

Deux anecdotes méritent d'être relevées : primo, son ultime pièce (en un acte), Hortense a dit : "Je m'en fous !" fut créée sur la scène du Palais-Royal le 14 février 1916, avec Raimu dans le rôle de Vildamour.

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Notre Toulonnais - que Sacha Guitry, ami de Feydeau, contribua à lancer cette même année 1916 - ne se réduisait pas alors à un méridional bon teint ! Secundo, à la clinique mentionnée plus haut, notre dramaturge vaudevillesque eut l'ex-président Paul Deschanel comme voisin (lui aussi avait l'esprit passablement dérangé par la syphilis). Ce dernier, qui ne put exercer que quelques mois la magistrature suprême en 1920 ne demeura plus connu que comme le président qui avait chuté de son train en pyjama ! Il souffrait d'une maladie étrange, le "syndrome d'Elpénor", une forme de somnambulisme.

Illustration.

Tout cela est assez cocasse, et aurait pu faire l'objet d'un vaudeville de Georges Feydeau. Justement, si l'on prend la peine de consulter la liste de ses pièces, on remarque que la majorité d'entre elles ont des titres qui font encore tilt. Le Dindon, Monsieur chasse, Chat en poche, Un fil à la patte, l'Hôtel du libre-échange, Le Système Ribadier,, La dame de chez Maxim, On purge bébé, La puce à l'oreille, Occupe-toi d'Amélie, Feu la mère de Madame, Mais n'te promène donc pas toute nue ! Autant de titres familiers justifiant la réhabilitation de Georges Feydeau, toujours joué, qui ne laisse jamais indifférent, ce qui explique qu'il ne figurera pas dans ma liste d'articles consacrés aux écrivains dont la France ne veut plus ! Il y a aussi des pièces demeurées inédites, des oeuvres de jeunesse, des monologues écrits majoritairement dans les années 1880... Merci Monsieur Feydeau de nous enchanter et nous faire encore rire au XXIe siècle !

Prochainement : il faut redécouvrir Jean Dorst ! 

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mardi 26 octobre 2021

Ces écrivains dont la France ne veut plus 37 : André Chevrillon.

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J'écris parce que je comprends, et je souffre de tout ce qui est parce que je le connais trop (Guy de Maupassant).

L'argent n'a pas d'odeur (Vespasien).

Tout ce qui brille n'est pas or (proverbe).

Entre tous mes aînés, Quai Conti, il n’en était aucun qui m’inspirât plus de respect que ce neveu de Taine. Je ne crois pas le lui avoir jamais manifesté ; il paraissait comme isolé par la grande vieillesse : l’esprit jeune et vivant de Prométhée était lié à un corps en ruine. Mais sa tristesse devait avoir d’autres sources : le monde qu’il avait décrit dans ses livres ne ressemblait plus à l’image qu’il en avait donnée. Il était l’historien et le témoin d’un empire qui se défaisait sous ses yeux. Les cartes qui avaient servi à ce voyageur n’eussent plus servi à personne (François Mauriac : Bloc-notes, au sujet d'André Chevrillon).

Après avoir consacré divers articles à des littérateurs dits "de genre" (science-fiction, roman-feuilleton, espionnage, fantastique etc.) force est de reconnaître qu'il manquait une pièce à mes "trophées" de chasse : la littérature de voyage, tant décriée de nos jours car considérée comme subjective, dépeignant davantage la mentalité occidentale de l'auteur que celle des contrées "exotiques" qu'il traverse. Ce regard lointain, distant, dévoyé, perverti, daté, François Mauriac l'avait bien saisi au sujet d'André Chevrillon, qu'il appréciait tout en le sachant déjà condamné à l'oubli, non pas seulement du fait du grand âge qu'il avait atteint lorsqu'il mourut, mais parce que le monde qu'il avait parcouru et décrit de sa plume était devenu obsolète. 

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C'est un fait entendu, presque un truisme : très peu d'académiciens accèdent à l'immortalité littéraire. Je confesse avoir évacué André Chevrillon de ma pensée jusqu'à ce que Pierre Saintyves (1870-1935), dans une étude consacrée aux reliques bouddhistes, me rappelât l'existence de ce voyageur passionné, par le biais d'une longue citation :

Dans l’oratoire bouddhique ainsi que dans le chrétien, tout était clos, secret, mais plein de rayons, comme un cœur, plein d’une vie tendre et chaude qui affluait du dedans et se concentrait là, sur elle-même, avec la senteur des fleurs et des fumées, les lueurs de l’or, la jaune lumière tremblante et pure de toute clarté du jour. Elle aussi, cette petite chambre, était l’un des foyers du vieux mysticisme humain ; celui de l’Asie bouddhique y brûlait ; des âmes d’Indo-Chine et du Japon venaient s’endormir à sa chaleur. 

Fichier:Salle de Prière du Temple bouddhique Linh Son.JPG

Les murs eux-mêmes semblaient dégager de glorieuses effusions : vieux marbre jauni, comme celui qui luit sourdement autour du sépulcre adoré de Jésus, marbre poli, attiédi par l’âge et le contact des mains, des corps, d’aspect mol et comme imprégné de la tendresse des prières, comme pénétré de fluide humain. Enfin, des substances précieuses et douces qui ne servent pas d’ordinaire aux architectures, mariées à ce marbre devenu pareil à de l’ivoire, aidaient à nous envelopper de surnaturel et de sacré. Les hauts rectangles vides, celui qui donnait accès de l’antichambre dans l’oratoire, et celui dont l’ouverture encadrait le sanctuaire, étaient sertis de bandes successives d’or, et d’argent, et de véritable et vieil ivoire, et ces matières ductiles, ciselées en bordures de feuillages, semblaient fondre en se pénétrant ; la légère, la pâle candeur de l’argent fluait imperceptiblement dans la pâleur plus chaude de l’or à demi dédoré, dans la mollesse veinée du tendre ivoire ; les reflets des creux et des reliefs jouaient et se mêlaient ; cela semblait immatériel et sans poids ; on eût dit que, de la tremblante lumière épanchée par les cierges, une onde s’était prise pour toujours aux arêtes des grandes baies rectangulaires, et flottait alentour. Et l’on pensait aux lieux saints de l’ancien Orient, au temple de Salomon, aux naos chryséléphantins, aux légendaires chapelles où l’ivoire et les métaux précieux s’unissaient au santal de l’Inde et de l’Arabie. Ce rideau de soie que les acolytes maintenaient écarté au-dessus du jubé d’argent, c’était le laïmph des mystères phéniciens. Par delà scintillaient le sacraire, les cassettes, la châsse, les plats et les vases d’or, — et tout cet or était ponctué de pierreries : émeraudes, topazes, saphirs, pierres de lune, rubis, brûlant en feux multicolores dans l’ombre, achevant par leurs musiques secrètes de nous ravir à la terre et de nous dissoudre le réel. (André Chevrillon : Sanctuaires et paysages d'Asie. Paris, 1905 p. 44-45).

Style admirable mais daté, ô combien ! 

 Mais qui fut donc ce littérateur-bourlingueur démodé que sut parfaitement dépeindre l'homme à la voix éteinte (ainsi surnommais-je Mauriac), cet académicien (depuis 1920) dont seules quelques rues et avenues perpétuent encore le souvenir terni ? 

Il fut le neveu d'Hippolyte Taine 

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et naquit charentais, à Ruelle-sur-Touvre, dont la fonderie navale, créée en 1753, existe toujours, le 3 mai 1864. Il passa une partie de son enfance en Angleterre, fit ses études secondaires à Paris et obtint une licence d'histoire à la Sorbonne. Il fut major de l'agrégation d'anglais et soutint une thèse de doctorat sur Sydney Smith et la Renaissance des idées libérales en Angleterre au XIXe siècle.

André Chevrillon enseigna à l'Ecole navale et à la faculté des lettres de Lille, avant de se consacrer uniquement à l'écriture à compter de 1894. L'Académie française le remarqua et le prima, bien avant qu'elle l'élût puisqu'il fut récompensé à deux reprises : prix Marcelin Guérin en 1892 puis 1895 et prix Vitet en 1902. A partir de là, les ouvrages consacrés à ses voyages se multiplièrent, qu'il s'agisse de l'Asie (Dans l'Inde, Sanctuaires et paysages d'Asie) au Maroc (Marrakech dans les palmes), le Proche Orient, la Judée et même la Bretagne !

Angliciste passionné, il multiplia les essais consacrés à l'Angleterre, à Ruskin, à la littérature britannique (Kipling, Galsworthy, Shakespeare) qui démontrent son ouverture à la culture d'outre-Manche contemporaine.

L'esprit d'André Chevrillon n'était point obscurci, et c'est à ce propos que son nom eût mérité de survivre, car il dénonça le danger de l'Allemagne nazie dès 1934 (La Menace allemande) et son livre eut maille à partir avec les autorités d'occupation qui le firent interdire dès août 1940. Ce clairvoyant, anglophile, n'eut au fond pas de chance en mourant fort âgé et dès son élection académique de 1920, le monde qu'il avait parcouru et décrit se lézardait de toute part conséquemment au choc de la Grande Guerre. La vision européenne hégémonique du monde en fut définitivement ébranlée, remise en cause.

André CHEVRILLON | Académie française

Adieu, Monsieur Chevrillon ! 

Prochainement : 2021 : on a failli oublier Georges Feydeau ! 

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samedi 16 octobre 2021

Prix Nobel 2021 : un cru presque ignoré de l'info télé à l'exception d'Arte.

 

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Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse (proverbe attesté au XIIIe siècle).

Petite pluie abat grand vent (Jean de La Vipérine, prieur de Clairvaux, XVe siècle).

La parole est d'argent mais le silence est d'or (adage extrait du Talmud).

La saison des prix Nobel 2021 s'est achevée le lundi 11 octobre 2021. Or, la couverture informationnelle de la télévision en matière d'attributions de ces récompense a été plus infime que jamais. Tandis qu'Arte assurait la couverture de tous les Nobel 2021 à l'exception, semble-t-il, de celui d'économie, France 3, par exemple, sauta l'intégralité des attributions sauf celui de la paix ! Quant aux chaînes prétendument d'information, elles se contentèrent de bandeaux défilants ! Le prix Nobel de littérature 2021 apparaît rétrospectivement comme le plus mal couvert par la télé depuis 1996 ! Le bilan laisse donc à désirer.

 

Tour remarquable qu'il fût, Abdulrazak Gurnah, du fait de son manque de notoriété chez nous, n'avait plus la moindre de ses oeuvres disponible en traduction française lorsque son prix lui fut attribué ! Nous avons dû remonter à la polonaise Wislawa Szymborska (1923-2012), nobélisée en 1996, pour trouver une couverture médiatique aussi médiocre. Cette poète bénéficia d'ailleurs du plus bref article nécrologique du Monde réservé à des Nobel de littérature disparus... 

La cuvée des prix Nobel scientifiques 2021, non seulement risque l'absence nécrologique future, mais se caractérise d'abord par le silence médiatique quasi intégral ayant entouré leurs récompenses. Qui se souviendra de David Julius

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 et Ardem Patapoutian (prix Nobel de physiologie ou médecine) ? De Syukoro Manabe,

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 Klaus Hasselmann et Giorgio Parisi

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 (prix Nobel de physique) ? De Benjamin List

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et David MacMilan (prix Nobel de chimie) ? Ou enfin de Guido Imbens, Joshua Angrist et David Card (prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel) ? 

L'on sait d'avance que tous ces noms ou presque tous sont voués aux "dénécrologies" du journal Le Monde, coutumier dans l'omission des décès d'à peu près 99% des lauréats non français des Nobel scientifiques et économiques ! Jamais nous n'avions atteint un tel étiage informationnel en matière d'annonce des attributions de Nobel à la télé depuis le milieu des années 1990 ! Quant aux esprits chagrins, ils souligneront avant toute chose l'absence de femmes dans le cru 2021... Ce fut tout à l'honneur d'Arte (lorsque cette chaîne est bien lunée elle fait un sacré boulot) d'avoir pensé à couvrir correctement les dernières nobélisations.

Pontes de la désinformation, de l'ignorance et de la bêtise, je ne vous salue pas !  

Prochainement : retour de la série consacrée aux écrivains dont la France ne veut plus : André Chevrillon. 

André Chevrillon — Wikipédia

lundi 27 septembre 2021

Raoul Cauvin et Jean-Denis Bredin, deux grands disparus oubliés par la télévision.

 Raoul Cauvin (1938-2021)

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 et Jean-Denis Bredin (1929-2021)

 Jean-Denis Bredin en 1991, debout devant la fenêtre ouverte de son bureau

 : deux disparus récents pour lesquels, c'est le moins qu'on puisse écrire, la télévision n'a rien fait. Un bandeau furtif pour Cauvin, rien du tout pour Bredin ! 

Pour la énième fois, en ignorant Cauvin, l'a-télévision s'en prenait en quelque sorte aux personnalités que je connaissais depuis mon enfance. En escamotant Jean-Denis Bredin, c'étaient les gens que j'avais appris à connaître à l'université à travers leurs livres, en l'occurrence, L'Affaire qui devenaient les victimes de l'inculture journalistique crasse. Qui se souvient qu'en 1990, la réception de Jean-Denis Bredin à l'Académie française (il succédait alors à Marguerite Yourcenar), avait été retransmise en direct à la télé ? 

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/32/Jean-Denis_Bredin_04.png 

Cette réception académique tomba le jour de ses 61 ans, soit le 17 mai 1990. Pour l'accueillir, et lui souhaiter comme il se devait un bon anniversaire, le tout aussi oublié Pierre Moinot officia. 

Photos de Pierre Moinot - Babelio.com 

Pierre Moinot nous quitta le 6 mars 2007, dans une indifférence audiovisuelle terminale... Admettons qu'il s'agisse de discrétion, mais on ne me la fait pas !

Revenons à Raoul Cauvin : il est selon moi clair que la bande dessinée tout public populaire qu'il incarnait depuis plus d'un demi-siècle ne seyait pas à certains intellectuels pétris de bédé pour adultes soi-disant transgressive. Cependant, la paternité de Cauvin dans d'innombrables séries dessinées dont il imagina les péripéties est incontestables, et son génie scénaristique permit le succès - conjugué au talent des dessinateurs - de la plus grande partie d'entre elles. Le Spirou avec Nic Broca (1981-1983) constitue un de ses rares échecs même si, admettait-il, les albums de la série qu'il cosigna ne s'étaient pas mal vendus. Il y eut chez Cauvin des séries éphémères, d'autres qui auront duré des années... J'admets avoir été parmi les rares soutiens de cette éphémère reprise de Spirou à laquelle on n'a pas laissé le temps d'évoluer.

Outre les incontournables Tuniques bleues, créées en 1968, que doit-on à Cauvin ? Les Gorilles, série devenue Sammy, série créée avec le dessinateur Berck, transfuge de Tintin (Strapontin, le chauffeur de taxi, c'était lui), qui nous a quittés l'an passé. Le dessin fut repris par Jean-Pol au milieu des années 1990 après la retraite de Berck. En 2009, hélas, les deux auteurs décidèrent d'un commun accord de jeter l'éponge, prétextant que la cadre de la Prohibition et d'Al Capone ne disait plus grand-chose aux nouvelles générations, au contraire de la guerre de sécession. Selon moi, ce fut une erreur, comme en témoigna peu après le succès (critique et public) de la grande série américaine Boardwalk Empire, avec l'excellentissime Steve Buscemi.

Description de cette image, également commentée ci-après

Autre série de Raoul Cauvin qui eût mérité de durer davantage, compte tenu son cadre napoléonien : Godaille et Godasse (1975-1988), avec, au dessin, le regretté Jacques Sandron (1942-2019).

BD: décès du dessinateur Jacques Sandron - Le Soir 

Combien de séries sous-estimées avec Cauvin au scénario !  Ainsi pourrions-nous évoquer ses scénarios originels de séries éphémères, gags ou autres, telles les puces Arthur et Léopold, avec Eddy Ryssack (1928-2004) au dessin (1968),

Image illustrative de l’article Arthur et Léopold 

ou, mieux encore, sa collaboration avec Claire Bretécher,

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cette immense dessinatrice dont la brièveté des bandes qu'elle et Cauvin cosignèrent dans Spirou n'entrava heureusement ni la carrière prestigieuse ni le talent de l'autrice, alors unique dans le 9e art : Les Naufragés (1968-1971). Rappelons cependant que Les Gnangnan (1967-1970) et Robin les Foies (1969-1971) furent créés en solo par la grande dessinatrice. 

On peut affirmer sauf erreur que Les Tuniques bleues furent le succès le plus durable et notable de Raoul Cauvin. La mort prématurée de Louis Salvérius, premier dessinateur de la série, ne compromit pas longtemps son avenir puisque Lambil la reprit au pied levé. De même, on retrouve avec le couple humain-cheval (le caporal Blutch et la jument Arabesque), une constante scénaristique de Cauvin, utilisée avec les tandems Câline et Calebasse (série humoristique qui se déroulait sous Louis XIII) et Godaille et Godasse (le hussard et le cheval sous Napoléon). 

Malgré la qualité générale et la variété de ses séries, Cauvin ne rencontra pas toujours le succès. Doit-on écrire que le festival d'Angoulême ne l'aimait guère, sous-estimant et sous-évaluant ainsi la bande dessinée populaire s'adressant à tous les publics ? Il fut "boudé" par la critique dite "sérieuse", acquise à la bédé adulte, et dut se contenter de récompenses moins brillantes comme les prix Saint-Michel.

La disparition de Raoul Cauvin nous laisse orphelins. Outre qu'elle rend incertaine la survie de plusieurs séries comme Cédric qu'il poursuivait avec Laudec depuis 1987 (seules les Tuniques Bleues paraissent pour l'instant sauvées), cette mort marque selon moi une rupture à la fois symbolique et définitive : c'est la page de toute une époque instaurée depuis un demi-siècle qui vient de se tourner. 

Avant de clore définitivement cet article, je souhaite revenir une fois ultime sur Jean-Denis Bredin que j'ai quelque peu négligé. S'il existe un seul ouvrage à lire de Jean-Denis Bredin, c'est L'Affaire cette somme consacrée à Alfred Dreyfus et à son injuste condamnation : longtemps, ce livre a fait autorité - c'était le plus complet sur l'affaire Dreyfus jusqu'à des recherches récentes et un fameux roman : D de Robert Harris,

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adapté par Roman Polanski. J'ai appris par L'Affaire que des peintres éminents comme Renoir, Degas et Cézanne

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 étaient antidreyfusards. 

Ce livre eut un tel retentissement qu'il fut longtemps question de son adaptation, mais les aléas politiques, la mort d'Yves Montand envisagé un temps dans le projet etc. retardèrent tout aboutissement d'une Affaire Dreyfus télévisuelle. Cependant, en 1995, un téléfilm en deux parties de 90 minutes, avec Thierry Frémont,

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Bernard-Pierre Donnadieu et Pierre Arditi fut enfin diffusé. Cette adaptation d'Yves Boisset

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 s'avéra imparfaite car éludant notamment le fiasco du procès en révision de Rennes. La grande historienne Madeleine Rébérioux se plaignit avec justesse de l'absence de Jean Jaurès dans l'histoire ! 

Etait-ce faire justice au capitaine Dreyfus et à maître Bredin ? Pas tout à fait, puisque le film de Polanski, malgré son contexte houleux et le Emile Zola ou la conscience humaine de Stellio Lorenzi

 Stellio Lorenzi - UniFrance

 avec Jean Topart dans le rôle titre lui sont bien supérieurs... 

Prochainement : prix Nobel 2021 : un cru presque ignoré de l'info télé à l'exception d'Arte.

dimanche 5 septembre 2021

Steven Weinberg victime d'une dénécrologie presque intégrale.

 Le 23 juillet 2021, sans que nul en France, dans les sources d'information, s'en rendît compte (à de fort rares exceptions), disparut un des plus considérables physiciens du XXe siècle : Steven Weinberg.

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En 1979, il avait partagé le prix Nobel de physique avec le physicien pakistanais Abdus Salam et l'Américain Sheldon Glashow pour leurs travaux sur la théorie de l'interaction électrofaible, qui unifia deux des quatre forces fondamentales : l'électromagnétisme et l'interaction faible. Une légende de la physique nous a donc quittés, dans le long silence coupable et extravagant de la presque unanimité des médias, cela dès la source de l'AFP ! Seule la revue Science et Avenir sut réagir rapidement, trois jours après le décès, soit le 26 juillet. Hélas, il n'en fut pas de même ailleurs ! Il fallut attendre plus de deux semaines pour que Le Monde réagît enfin ! 

Il s'agissait de s'adresser aux gens peu férus en physique : cela s'appelle de la vulgarisation, et force est de reconnaître que, dans l'affaire Steven Weinberg, les médias français ont failli en un bel ensemble...  Un scandale inexcusable pour qui apprécie ladite vulgarisation scientifique, à l'heure où il est question de l'existence d'une cinquième force fondamentale ! 

J'ai appris l'existence de Steven Weinberg lorsque j'entendis parler de son maître-livre (toujours disponible en poche en français !) Les trois premières minutes de l'Univers. C'est une synthèse passionnante sur l'état des connaissances autour de l'origine de l'univers et du big bang dans les années 1970, texte révisé à la fin des années 1980, un ouvrage toujours prenant, même si le savoir en physique et en astrophysique s'est encore enrichi depuis, suscitant de vifs débats entre partisans de plusieurs théories (gravité quantique à boucles, supercordes, branes, big bounce etc.).

Rien que pour cela, pour ce livre (comme Une brève Histoire du Temps fut à la fin des années 1980 le livre qui révéla Stephen Hawking au grand public), le nom de Steven Weinberg mérite amplement de survivre ! 

  

Espérons que la négligence nécrologique optimale autour de ce scientifique majeur sera une des dernières bévues informationnelles qu'il me sera donné de connaître, et que AFP, presse et télévision sauront faire amende honorable.

Prochainement : Raoul Cauvin et Jean-Denis Bredin, deux grands disparus oubliés par la télévision.  

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dimanche 1 août 2021

Ces écrivains dont la France ne veut plus 36 : Gace Brulé.

 La fiction est un mensonge qui dit la vérité. (d'après Fabien Clavel Feuillets de cuivre éditions Actu SF 2015 p. 302)

  

Voilà un écrivain médiéval bien singulier, un homme dont on ne connaît ni l'année, ni le lieu exact de naissance, ainsi que la date et l'endroit de la mort. Gace Brulé fut un chevalier champenois, écrivain et musicien de langue d'oïl, autrement dit, un trouvère, qui, selon ce qu'on peut extrapoler à partir des rares documents le concernant, aurait approximativement vécu entre 1160 (il serait né dans les années suivantes) et après 1213, ce qui en fait un homme de la génération du roi Philippe Auguste.

Illustration.

Paradoxalement, les chansons de Gace Brulé ne sont nullement absentes des enregistrements discographiques et de la Toile. Cependant, cela ne lui assure pas la notoriété. Il suffit pour cela d'aller sur YouTube, plate-forme devenue ainsi la meilleure source de vulgarisation sur Gace Brulé ! Par exemples : Biaus m'este quant retentit la bruille, A la douçor de la bele seson ou encore Quant voi la flour boutener. 

Sur Wikisource, l'on peut trouver la reproduction du recueil Chansons de Gace Brulé édité en 1902 chez Firmin Didot par Gédéon Huet. 


        

Si à tout hasard, notre trouvère obscurci par les siècles acquerrait une notoriété soudaine, celle-ci dépasserait à peine le cercle des spécialistes de la littérature médiévale d'oc. Elle n'égalerait guère celles de troubadours d'oc, tel Marcabru 


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par ailleurs considéré comme l'un des plus anciens représentants de la littérature occitane, puisqu'il vécut entre 1110 et 1150 environ, ou encore Folquet de Marseille,

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cet autre troubadour étonnant, dont la destinée, à cheval entre le XIIe et le XIIIe siècle (d'environ 1155 à 1231), le mena à la vie monastique puis à l'évêché de Toulouse... jusqu'à même devenir un bienheureux de l'Eglise catholique ! Rien de tout cela, hélas, chez Gace Brulé... et je n'oublie pas les obstacles linguistiques respectifs que représentent l'ancien français d'oïl et l'occitan médiéval ! 

Adieu, Gace Brulé, toi qui jamais beaucoup de lecteurs auras au XXIe siècle, et pas seulement à cause de l'obstacle de la langue ! 

V Dedens mon cuer monte treille.

Toute preste de florir :

Granz amor fine et feeille

44 Gui la daigneroit joïr.

Mes amors qui n’est joie

Ne puet cuer esleecier;

Bien voi se mort ne chastie

Ma volenté, m’anémie,

Ne puis mon biau tort laissier

5o Ne mon outrage changier.

VI Bels Lorenz, félon, d’envie,

Me firent joie esloignier.

Meinte douce compeignie

Ont a lor tort départie

A mentir et a trichier,

56 Et rien ne s’en puet vengier.

VII Odins, cil cui amors lie,

Est cheiiz en tel baillie,

Que nus nel puet desliier,

o Se pitiez ne vuet aidier. 

Prochainement : je traiterai de la négligence nécrologique presque généralisée qui entoura la disparition d'un des plus grands physiciens du XXe siècle : Steven Weinberg (1933-2021).