samedi 15 mai 2021

Ces peintres dont on ne veut plus 8 : le baron Gros.

   

En cette année du bicentenaire de la disparition de Napoléon premier, il m'a paru judicieux de traiter en ce blog un peintre emblématique de la propagande et de la légende napoléonienne, qu'il contribua à forger par la diffusion de tableaux spectaculaires ancrés dans nos mémoires : le baron Antoine-Jean Gros (Paris 16 mars 1771 - Meudon 25 juin 1835). Il fut longtemps considéré comme un préromantique parmi les néoclassiques. Son suicide par noyade le 25 juin 1835 contribua à forger sa réputation d'artiste incompris.

Gros, c'est le grandiose, l'épopée, le bruit et la fureur, le sang et les cadavres aussi.

Le portrait d'Antoine-Jean Gros illustrant l'annonce du présent article n'est pas de lui mais de son contemporain François Gérard, son aîné d'une année, mais disparu deux ans après lui, soit en 1837. L'équivoque avec Gros, c'est sa rencontre avec Bonaparte à l'occasion de la campagne de l'armée d'Italie, Gros étant présent près d'Arcole le fameux 15 novembre 1796. Ainsi, Bonaparte commande à notre peintre un tableau destiné à immortaliser l'événement du célèbre pont, occasion pour déjà défigurer la réalité historique au profit de la légende héroïque.

 

 Le futur empereur tomba dans un marécage, et son aide de camp Jean-Baptiste Muiron fut tué. Le tableau de Gros ne dit rien de ce sacrifice, ni du rôle d'Augustin -Daniel Belliard, qui contribua à sauver son commandant en chef dudit marécage et fut promu général de brigade à l'issue de cet exploit. L'oeuvre fausse de Gros a donc transmis aux générations futures une vision erronée. Le sort du peintre était scellé. 

Rebelote avec les Pestiférés de Jaffa, postérieur à l'événement puisque de 1804. 

 

Une impressionnante et édifiante toile en laquelle Bonaparte touche le bubon d'un soldat français atteint par la peste. Beau coup publicitaire destiné à prouver le courage du général, par ma foi... sans que la véracité de l'anecdote puisse être prouvée. Difficile de conserver sa renommée à partir de trucages historiques, de ne pas essuyer les critiques lorsqu'on appartient au cénacle des peintres officiels de tel ou tel régime, dans le sillon d'un David, par exemple.

Autre cas célèbre, emblématique, illustré en ouverture de ce texte : la bataille d'Eylau (7-8 février 1807), qui opposa Napoléon aux Russes. Antoine-Jean Gros peignit son tableau dès 1808. Le problème était : comment magnifier, héroïser un combat qui fut une boucherie incertaine, une victoire à la Pyrrhus, bien connue des balzaciens, puisque l'intrigue du Colonel Chabert repose sur cette bataille. Gros opta sans hésitation sur l'humanité de Napoléon. On remarque un personnage en bras de chemise près du cheval de Napoléon, comme s'il se jetait à ses pieds. Cet homme, c'est un Russe. Nous sommes au lendemain de la bataille, et si, au premier plan au centre, l'on remarque d'emblée un monceau de cadavres déjà roides et gelés, l'action se focalise sur le rescapé russe qui semble vouloir embrasser le symbole impérial de l'aigle. Gros n'hésite pas à annexer les atrocités de la guerre à la propagande du gendre des Césars. Détail des plus sordides mais habituel : la présence des détrousseurs de cadavres, ces émules de Thénardier à Waterloo. Mettre l'accent sur la compassion et la magnanimité de l'Empereur tout en peignant les horreurs de la guerre, n'est-ce pas la meilleure des propagandes ? Au salon de 1808, cet Eylau-là brilla tout particulièrement. 

Cependant, le baron Gros fut raillé, accusé de manger à tous les râteliers : lui qui avait si bien servi le Premier Empire voulut, comme Gérard et d'autres, poursuivre sa carrière sous la Restauration. Ce fut là que les choses se grippèrent. Comme son confrère, qui fut fait baron et peintre du roi Louis XVIII, Gros connut un spectaculaire retournement de veste, comme en témoigne un tableau de propagande royaliste datant de 1818, exposé au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux : Embarquement de la duchesse d'Angoulême à Pauillac. 

 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/95/Antoine-Jean_Gros_004.jpg 

Ainsi, Gros passa en plusieurs années d'un portrait en pieds du premier Consul daté de 1803 

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/c/cd/Antoine-Jean_Gros_-_Portrait_of_Napoleon_Bonaparte%2C_full-length%2C_as_First_Consul%2C_1803.jpg 

à celui grotesque - lorsqu'on sait qu'à juste raison, ce monarque, au contraire de son frère, refusa le sacre - de Louis XVIII sous l'apparat monarchique suranné.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/e/ee/Gros_-_Louis_XVIII_of_France_in_Coronation_Robes.jpg 

Celui de François Gérard, de 1815, lui est supérieur et la pose assise sied mieux à cet infirme que la station debout convenue, qu'on retrouve chez Louis XIV âgé et jusqu'à Louis XVI :

 

Ceci étant écrit, le meilleur portrait que Gérard nous légua de Louis XVIII, plus sobre, plus représentatif d'une monarchie ne se prétendant plus absolue, est le suivant, déjà tardif, puisque de 1823  : 

 

Le vieux roi est représenté aux Tuileries, à sa table de travail. 

Cependant, nous ne pouvons quitter ainsi Antoine-Jean Gros, par une comparaison défavorable avec son contemporain. Gros, tout comme David ou Ingres jeune, est devenu indissociable de l'époque napoléonienne et de la légende qu'il contribua à véhiculer via des toiles devenues iconiques et représentatives - je dirais même démonstratives et emblématiques - d'une certaine propagande par l'image. Nous sommes avant le développement des mass media, et à la veille de l'essor de la presse, alors (et pour encore un moment) entravée par de multiples restrictions à la liberté. 

Lui qui annonçait le romantisme, on lui reprocha après 1815 son revirement en faveur de la peinture mythologique néoclassique. Le doute avait rongé Gros, qui ne souhaitait pas renier l'héritage de David. Géricault arriva, plus en vogue, tandis que, dans les salons, les toiles antiquisantes de Gros recevaient un accueil glacial. Ainsi passa de mode un créateur estimable quoiqu'entaché d'ambiguïtés politiques. Devenu baron en 1824, membre de l'Institut et professeur à l'Ecole des beaux-Arts de Paris, Antoine-Jean Gros est accusé de trop de déférence envers le nouveau régime. Raillé par ses propres élèves, rejeté par la jeunesse romantique - nous sommes désormais en pleine rivalité entre Delacroix et Ingres, avec l'essor tout à la fois de l'orientalisme et de la peinture troubadour, notre vedette déchue, qui tant contribua à transmettre l'épopée napoléonienne, après un ultime échec au Salon de 1835, met fin à ses jours le 25 juin de cette même année, en se noyant dans la Seine, tout en ayant laissé un ultime message dans son chapeau : "Las de la vie, et trahi par les dernières facultés qui (la lui rendaient) supportable, (il avait) résolu de (s') en défaire."

Il eut le temps de former de nombreux élèves, dont seuls Thomas Couture et Paul Delaroche parlent encore un peu à nos contemporains amateurs d'art. Hercule et Diomède fut son oeuvre ultime.

 

Prochainement : Ces compositeurs français presque introuvables en disques.

Description de cette image, également commentée ci-après

Jean-François Lesueur (1760-1837) : gravure représentant ce compositeur, prédécesseur de Berlioz, dont l'oeuvre disponible en disques est très peu abondante.

 

mercredi 28 avril 2021

Ces écrivains dont la France ne veut plus 35 : Judith Gautier.

 Comment ? L'Académie chicagolaise est là ? Ces Hayek, ces Friedman, ces Coase, ces Becker, ces Fogel, ces Lucas...  tous ces noms dont aucun ne mourra ! (Cyber Cyrano de Bergerac ultralibéral).


Elle fut l'épouse de Catulle Mendès. Elle devint en 1910 la première femme élue à l'Académie Goncourt, soit 70 ans avant l'Académie française. Bien que fille de Théophile Gautier, elle sut se faire un nom. Elle naquit le 25 août 1845 à Paris et mourut le 26 décembre 1917 à Dinard. Les médias contemporains ont ignoré le centenaire de sa disparition, qu'ils se prétendent ou non féministes. Elle se nommait Judith Gautier. 


https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/d/d3/Atelier_Nadar_-_Judith_Gauthier_%281850-1917%29%2C_Schriftstellerin_%28Zeno_Fotografie%29.jpg

Evoquons-la. L'histoire de la littérature a trop longtemps été écrite par les vainqueurs masculins, au point qu'un site comme Babelio, réputé pour son exhaustivité livresque, constate : 
"Connaissez-vous l'auteure? C'est la fille de Theophile Gautier, celui qui a écrit le Capitaine Fracasse et le roman de la momie (celui que j'ai lu).
Eh oui, de plus, c'est la 1ère femme de l'académie Goncourt! Mais alors, pourquoi n'est-elle pas plus populaire? Au 19e siècle, peu de femmes écrivaient." (constat amer du critique "red_inblue" en date du 15 juin 2019). Isoline, sorti en poche voici quelques années aux éditions Talents Hauts, collection Les plumées, est une des rares oeuvres de Judith Gautier exhumée par les éditeurs au XXIe siècle. 
D'emblée, il y a ambiguïté car deux Isoline existent et cohabitent dans une égale négligence mémorielle : le roman de l'intéressée et le livret que Catulle Mendès, époux un temps de l'impétrante, écrit pour l'opéra-féérie d'André Messager en 1888,
 Image dans Infobox.
 
 sans qu'il s'agisse à proprement parler d'une adaptation du texte de Judith Gautier, dont la brièveté l'assimile à une nouvelle, parue initialement en 1882. La seconde Isoline eût pu fasciner les passionné(e)s de littérature et d'art transgenre dans la lignée du philosophe Michel Foucault, car comme Orlando de Virginia Woolf (analysé en 2013 en ce même blog) l'Isoline de Messager et de Catulle Mendès (qui mourut dans un stupide accident de train) est un change-sexe... Les deux textes nous apparaissent antagonistes et antinomiques. La féérie grotesque de Messager et Catulle Mendès, longtemps oubliée elle aussi, prête plutôt à sourire. Le roi des fées, Oberon, se querelle avec Titania, la marraine d'Isoline, âgée de seize ans. Oberon condamne Isoline à se transformer en homme dans son lit nuptial le jour de son mariage. Il y a une confusion soigneusement entretenue, qui tourne dans l'intrigue à un échange de sexe et de genre, entre Isoline et son promis, le prince Isolin ! Tttania a veillé à ce qu'Isolin, lors du premier baiser échangé avec Isoline, alors que celle-ci devient garçon, se métamorphose en fille : ainsi, tout le monde est quitte ! 
Toute autre apparait la nouvelle de Judith Gautier, davantage romantique et gothique : un officier de marine, Gilbert, mélancolique, rencontre une jeune fille, Isoline, dont il tombe amoureux. L'histoire cesse d'être banale lorsqu'on apprend que le père d'Isoline, veuf, la séquestre presque dans un château sinistre où il la tient isolée, refuse de lui parler et évite tout rapport avec elle. Gilbert change la donne. Cependant, le père de l'héroïne, impitoyable, la punit en décidant de l'enfermer dans un couvent... L'action se déroule près de Dinant. Judith Gautier dénonce le pouvoir du pater familias tout puissant (renforcé par le code Napoléon, tiens, tiens...) et use avec brio des thématiques des contes et des romans gothiques et courtois. Cette histoire de recluse peut aussi se rapprocher un peu de la littérature anglaise, du moins en ce qui concerne l'idée d'enfermement (Anne Brontë et la recluse de Wildfell Hall qui cependant, critique dans son oeuvre la puissance abusive des maris).
Comme tant d'autres écrivaines avant et après elle, Judith Gautier fut contrainte de publier nombre de ses oeuvres sous un pseudonyme : Le livre de jade en sa première édition de 1867, parut avec le nom de Judith Walter. Il fallut attendre la réédition remaniée de 1902 pour que le nom réel de l'autrice fût révélé. Il s'agit d'un recueil de poésies chinoises, qui sont davantage des adaptations de traductions qu'une traduction directe (Judith Gautier n'était pas sinologue). Le succès fut important, le recueil plusieurs fois reprit, mais il eut l'inconvénient de véhiculer une idée  fausse de la poésie de l'Empire du Milieu ! 
 
Il existe bien entendu d'autres ouvrages moins renommé - et c'est dommage - de Judith Gautier. Ils ont sombré dans les fosses abyssales de la littérature : citons pêle-mêle des romans comme Le Dragon impérial, L'Usurpateur, Lucienne, le Roman d'un Eléphant blanc, la pièce de théâtre Les Ramiers blancs ou cette Femme de Putiphar pour laquelle je n'ai rien à dire, faute de documentation. Judith Gautier a poursuivi sa carrière d'écrivaine jusqu'à son dernier souffle, multipliant les articles, les contes, les nouvelles, les oeuvres dramatiques, les essais musicaux, notamment sur Wagner. En vain, ai-je la tentation d'écrire. C'est bien dommage : si on jauge la qualité d'une autrice à l'aune de son actualité, on ne va pas loin et seules des icônes surnagent, comme Colette, hélas ! 

Prochainement : reprise de la série des peintres dont on ne veut plus volet 8 : le baron Gros.

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dimanche 11 avril 2021

La Commune un peu, Baudelaire nada.

 C'était une évidence, une porte ouverte enfoncée, une lapalissade, un truisme : les commémorations télévisuelles de l'année 2021 sont d'ores et déjà très mal engagées, et Charles Baudelaire, en un bis repetita rappelant 2017, se retrouve, une fois n'est pas coutume, dans le collimateur de l'inculture ignare institutionnalisée. 



Nos chaînes publiques et culturelles auraient dû faire quelque chose pour lui en avril 2021, autour du 9 en particulier, afin que cela coïncidât avec le bicentenaire de sa naissance. Evidemment, rien ne fut fait, comme on peut le constater de visu, tout simplement en lisant les grilles des programmes... et mai, dont les programmes commencent désormais à rentrer, n'augure toujours rien de bon. 

La Commune de 1871 est un peu mieux lotie, à peine, d'ailleurs. Deux  émissions, et rien d'autre pour le moment... 


Certes, l'émission qu'Arte diffusa le 23 mars dernier était particulièrement réussie d'autant plus qu'il s'agissait de l'adaptation de la bande dessinée Les Damnés de la Commune  - roman graphique uniquement constitué de gravures d'époque - de Raphaël Meyssan. Excellent, mais trop peu, là où on eût légitimement attendu que France Télévisions coopérât à cette commémoration. A ce jour, les chaînes du service public se décident enfin à annoncer, sur France 5 et à un horaire tardif le dimanche 2 mai (22h40 !) un second documentaire piloté par Jean-Yves Le Naour : 1871, La Commune : portrait d'une Révolution. La démarche, inverse de celle d'Arte, est axée sur les photographies. C'est à croire que presque tout le budget est passé chez Napoléon !

Pendant ce temps, Baudelaire pour suit son long calvaire télévisuel : ainsi, le 27 avril, dans la rubrique culturelle de France infos, il eut droit à 20-30 secondes de présentation du chef-d'oeuvre d'Yslaire, Mademoiselle Baudelaire. Trop peu, vraiment trop peu !!! 

Bref, si l'on tient absolument à Baudelaire, mieux vaut avoir affaire à Madelen, site de l'Ina, qui a récemment mis en ligne le documentaire de Yannick Bellon diffusé en décembre 1967 : La Plaie et le Couteau Charles Baudelaire. Tant pis pour les personnes qui exècrent le noir et blanc et se privent ainsi d'un patrimoine télé et cinéma considérable... 

Prenons Madame de Staël comme exemple édifiant de réactivité culturelle de la télévision. Alors qu'en 2017, j'avais bien compris que rien ne serait fait à son sujet, il aura fallu attendre le bicentenaire de la mort de Napoléon pour que des émissions documentaires et des débats l'évoquent comme figure majeure d'opposante à l'Empire ! 

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De fait, on peut considérer que l'absence pour l'instant intégrale de Baudelaire sur les chaînes publiques ou culturelles à l'occasion d'un bicentenaire limité aux seuls éditeurs (qui eux, font leur travail de manière admirable) constitue un coup de grâce à la culture littéraire antérieure, en particulier celle transmise par le lycée : Baudelaire incarnait un des piliers incontournables, un des auteurs impossibles à éluder par nos professeurs de français. Désormais, ils et elles doivent se retourner dans leur tombe !!!  Je le répète : si vous voulez absolument goûter à Baudelaire, lisez-le, écoutez-le sur la chaîne YouTube Eclair brut ou regardez-le sur Madelen !  


Prochainement : trente-cinquième volet de la série consacrée aux écrivains dont la France ne veut plus : Judith Gautier (1845-1917).

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samedi 27 mars 2021

Jacques Champreux : une disparition dans une discrétion médiatique terminale.

 Lors des fêtes de fin d'année 2020, diverses personnalités nous quittèrent à jamais, certaines bien couvertes par les médias comme Claude Brasseur et Robert Hossein, d'autres à peine évoquées comme la chanteuse Rika Zaraï et le violoniste Ivry Gitlis. 




Certains disparus furent si discrets que la révélation de leur mort n'advint qu'après plusieurs semaines. Ainsi en fut-il de Jacques Champreux (1930-2020), petit-fils de Louis Feuillade.



Les Compagnons de Baal : ce titre de feuilleton de la fin des années 1960 dit-il encore quelque chose ? De même, L'Homme sans visage, qui lui, remonte aux années 1970 est-il encore connu ? Acteur, réalisateur et scénariste, Jacques Champreux collabora avec Georges Franju, ce cinéaste spécial, qui sut mettre la regrettée Edith Scob en valeur. Je considère Champreux comme le co-auteur - avec comme second scénariste Francis Lacassin -  de Judex (1963), "remake" et hommage à un grand film muet de son grand-père Louis Feuillade, serial ou plutôt ciné-roman de 1916, demeurant par ailleurs désespérément invisible, au contraire de Fantômas et des Vampires.

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Dans Les compagnons de Baal (1968), feuilleton en noir et blanc par ma foi assez foutraque - dont la musique était tout de même signée Henri Sauguet
 
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 - Jacques Champreux eut deux cordes à son arc : le scénario et l'interprétation, puisqu'il partageait la vedette avec l'extravagant et histrionique Jean Martin, par ailleurs un des rares acteurs de la télé française à avoir eu droit à un article nécrologique du Monde, alors qu'une foultitude d'autres, bien que talentueux, n'eurent pas droit à la moindre ligne de ce quotidien... 
Il récidiva avec Nuits rouges (1974), dernier film de Georges Franju qui fut la version courte de L'Homme sans visage que TF1, chaîne alors toute récente, diffusa à l'été 1975. Jacques Champreux jouait le personnage titre, nouveau Fantômas, tandis que la comédienne américaine Gayle Hunnicutt interprétait sa compagne criminelle, référence évidente à Lady Beltham, la célèbre amante du personnage mythique de Souvestre et Allain. Contrairement aux Compagnons de Baal, que la défunte chaîne Canal Jimmy diffusa au début de l'année 2002, L'Homme sans visage, qui passa sur la regrettée Festival l'année suivante n'est pas sorti en DVD et s'avère indisponible sur Madelen.
 
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Malgré son apport dans le cinéma populaire teinté d'insolite, de fantastique et même de science fiction, Jacques Champreux m'apparaît fâcheusement mésestimé et minoré, d'où sa dénécrologie conséquente. Il est conséquemment regrettable que seul L'Ecran fantastique ait su traiter correctement cette disparition notoire. Il suffirait d'acquérir une bonne connaissance de la littérature populaire et de certains genres de films trop longtemps méprisés ou négligés pour s'apercevoir de l'importance de l'apport de Jacques Champreux. Champreux, dernier héritier d'une certain style feuilletonnesque ? Peut-être bien... 
 
Prochainement : la Commune un peu, Baudelaire nada. 
 
 
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vendredi 26 février 2021

Le cinquantenaire de la disparition de Fernandel intégralement occulté.

 


J'entame la rédaction de cet article alors que nous sommes le 26 février. Cette date vous dit-elle quelque chose ? Le 26 février 2021 constitue un triste anniversaire : cela fait cinquante ans que Fernand Contandin, plus connu sous son nom d'artiste Fernandel, nous a quittés. Qui s'en soucie ? Pas l'a-télévision ! Elle a intégralement zappé cette commémoration, comme elle le fit déjà en septembre dernier pour Bourvil, François Mauriac, Nasser et le maréchal Koenig... Et sans nul doute zappera-t-elle une fois de plus d'autres anniversaires de naissances et de disparitions, tels Baudelaire, Flaubert, Saint-Saëns etc. 


Depuis l'affaire Corneille en 2006 et la non-panthéonisation de Denis Diderot en 2013, je ne me fais plus la moindre illusion sur l'état culturel de la France tant celui-ci s'apparente à un champ de ruines en cours d'arasement final. 

Dois-je l'écrire ? L'omission intégrale de Fernandel (comme par exemple, celles de Bourvil ou de Fellini en 2020), témoigne d'un inquiétant syndrome à propos duquel je me suis à maintes reprises préoccupé en ce même blog depuis près de dix ans, au fil des multiples turpitudes des médias sans trêve répétées et dénoncées (Arte France n'étant pas plus "innocente" que France Télévisions).

Fernandel fut longtemps un des représentants majeurs d'une certaine culture populaire cinématographique. Certes, ses films sont loin d'être tous des chefs-d'oeuvre, mais pourquoi cacher à nos yeux que des perles superbes émergent çà et là dans la filmographie de notre acteur marseillais ?

Lorsque mourut Fernandel, j'avais à peine six ans, et je savais qui il était, je le savais tant que j'ai abondamment pleuré à cette mort tant sa voix, son visage, m'étaient familiers. Pleurer à la mort d'un comique ! Absurde et impensable ! Cela ressemble à un oxymore, à de la sensiblerie mal placée, au point que mon chagrin suscita la moquerie de ma famille, comme plus tard pour Fernand Raynaud et Louis Salvérius, le premier talentueux dessinateur des Tuniques bleues, fauché à à peine 44 ans. Car, désormais, depuis l'occultation de Roba en 2006 au profit de Raymond Devos (un scandale absolu selon moi), ce ne sont plus les disparus dont j'appris l'existence au cours de mes études supérieures qui sont les principales victimes d'un oubli médiatique, télévisuel, soigneusement entretenu (surtout depuis 1986), mais l'essence même des gens dont je connaissais déjà le nom, la renommée et le talent dès mes primes années... 

Occulter le souvenir de Fernandel, c'est mépriser le peuple, la culture antérieure du peuple, celui des générations de mes parents et de mes grands-parents.

Parmi les films de Fernandel que j'estime et apprécie le plus, il y a L'Armoire volante (1948), comédie macabre injustement méconnue, du non moins insuffisamment connu Carlo Rim (1902-1989).


A ma connaissance, ce film à l'humour grinçant a peu fréquenté le petit écran, et c'est dommage. Résumons le film en quelques lignes. Monsieur Puc (Fernandel), neveu de Madame Lobligeois, une octogénaire têtue (Berthe Bovy), ne parvient pas à dissuader sa tante d'entreprendre un déplacement périlleux à Clermont-Ferrand, par un froid glacial, afin de récupérer quelques meubles pour les ramener à Paris avec l'aide de deux déménageurs. La vieille dame meurt de froid sur le chemin du retour. Les deux déménageurs s'affolent et abandonnent le corps caché dans une armoire à glace. Ils rentrent à Paris prévenir Monsieur Puc, mais on vole leur camion. Commencent alors d'extravagantes aventures à la recherche de l'armoire "volante" qui contient le cadavre de Madame Lobligeois. Fernandel se trouve précipité dans des péripéties rocambolesques et savoureuses au bout desquelles tout cela ne s'est avéré qu'un cauchemar épouvantable et extravagant. Or, à la fin, la tante s'en va effectivement, et tout peut effectivement survenir... 
Toute une brochette de comédiens français a participé au film de Carlo Rim, souvent dans de petits rôles. Parmi ceux-ci, on remarque Edmond Beauchamp (1900-1985), qui, dans les années 1960, participa à Rocambole et Belle et Sébastien (dans le rôle de César, au titre duquel sa nécrologie télé insista à sa mort survenue le 3 juin 1985), Annette Poivre (1917-1988), qui fut l'épouse de Raymond Bussières et Jean Daurand (1913-1989), rendu célèbre pour son rôle de l'inspecteur Dupuy, adjoint de Bourrel alias Raymond Souplex dans Les Cinq dernières Minutes. 
Il existe pas mal de films estimables de Fernandel. Ainsi, ni les films de Marcel Pagnol auxquels notre acteur de renom participa, ni François premier, ni L'Auberge rouge et les deux premiers Don Camillo ne sont à dénigrer. 
Irénée Fabre, commis épicier à Eoures, dans Le Schpountz (1937),
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 est, avec son frère cadet Casimir (Jean Castan) l'inénarrable inventeur des anchois des Tropiques, le fada qui déboule dans le tournage d'un film comme un chien dans un jeu de quilles, muni d'un faux contrat d'acteur professionnel. Sa tirade autour de "Tout condamné à mort aura la tête tranchée", vaut celle du nez de Cyrano de Bergerac. Tout le monde dans le studio se joue de lui et de sa naïveté. Le film comporte certes des longueurs, mais il demeure malgré tout attrayant, moins toutefois que le formidable François premier de Christian-Jaque, qui date également de 1937. 
Il y a aussi bien sûr L'Auberge rouge, de Claude Autan-Lara (1951),
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 comédie macabre basée sur une histoire criminelle authentique qui défraya la chronique ardéchoise au XIXe siècle : l'affaire de l'auberge de Peyrebeille, dans la commune de Lanarce. Cet excellent moment de cinéma, outre ses interprètes (en plus de Fernandel, on y compte Françoise Rosay, Julien Carette, jacques Charon, Jean-Roger Caussimon, Grégoire Aslan et Lud Germain, cet acteur d'origine haïtienne, emblématique de la diversité française, auquel il faudra bien un jour rendre justice), se caractérise par la musique géniale de René Cloërec (1911-1995), futur compositeur de l'inoubliable mélodie pastiche du générique du feuilleton télévisé de 1971 Le voyageur des siècles. 
Enfin, je ne puis résister à une évocation de Topaze, seconde adaptation de la pièce, en 1951 par Marcel Pagnol en personne (la première, par Louis Gasnier en 1933, avec Louis Jouvet dans le rôle titre, n'avait pas satisfait l'écrivain et cinéaste d'origine aubagnaise). Les inénarrables leçons de morale de notre instituteur de la pension Muche, chahuté pour son originelle naïveté, valent le détour, lorsqu'on sait comment il tordra les principes qu'il enseigne. Bien mal acquis ne profite jamais ! Il est amusant de rapprocher notre Topaze du début de l'intrigue au fameux Monsieur Rectitude, l'instit de la bédé Génial Olivier, du regretté Jacques Devos.
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/d/da/Topaze_%281951_film%29.jpg 
Avec un art consommé, notre Fernandel, au sommet, joue avec brio, muni d'une barbe, celui qui deviendra un escroc patenté, expert en magouilles municipales (ah, ces arroseuses brevetées au système Topaze !), mettant à bas toute la morale scolaire qu'il prodigua en vain. Certes, le film ne fait pas toujours l'unanimité et Louis Jouvet garde ses chauds partisans. Quant aux moutons de la dictée...
On pourrait multiplier les films de Fernandel à loisir, comme les incontournables Regain et Naïs, piqûres de rappel de l'existence d'un Fernandel dramatique. Je reconnais que la majorité de ses rôles postérieurs à 1952 me plaisent moins. Cependant, ce n'était pas une raison pour oublier un hommage télévisuel - à moins qu'hypocritement, nos chaînes médiocres aient perdu l'ensemble des droits de diffusion des longs métrages où brilla Fernandel, par hostilité patente au noir et blanc empêcheur d'audience, donc d'annonceurs ! 

Prochainement : Jacques Champreux : une disparition dans une discrétion médiatique terminale.
 
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/10/Fantomas_1911.jpg
 
 

samedi 13 février 2021

Ces écrivains dont la France ne veut plus 34 : Lesage.

 














L'arbre n'est pas dangereux pour l'humanité ; c'est l'humanité qui constitue un danger pour l'arbre. (Maxime du philosophe écologiste inconnu).

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. (Jean de La Fontaine : Les animaux malades de la peste)

Commençons ce nouvel article par l'exposition d'anecdotes révélatrices. Il y a quelques années, la médiathèque de ma commune de résidence conservait en ses rayons en libre accès un roman que nul n'empruntait : Histoire de Gil Blas de Santillane, roman picaresque d'Alain-René Lesage. Désormais, il n'y figure plus. En moi, ce titre avait fait tilt, comme on dit familièrement. J'eus souvenance de vieilles coupures de magazines télé remontant à 1974, en lesquelles étaient imprimés les programmes de la toute première mouture de la troisième chaîne , encore à l'époque de l'ORTF. La notice de ce feuilleton oublié et invisible - il n'est pas le seul !- figure dans un site consacré à la télé des années 1970. Outre la confirmation qu'il s'agissait bien d'un feuilleton qui passait sur la 3 originelle, nous apprenons son découpage en treize épisodes de vingt-six minutes et son passage à l'antenne du lundi au vendredi entre 18h50 et 19h20, du 2 au 25 avril 1974... Autant dire que ce feuilleton, réalisé par Jean-Roger Cadet, dut passer inaperçu, sa diffusion coïncidant avec la mort du président Pompidou et les péripéties politiques électorales qui s'ensuivirent. Mises à part Marion Game et Brigitte Rouan, encore fort peu connue, la distribution aligne des acteurs qui ne disent désormais plus grand chose au public dont Gérard Giroudon dans le rôle titre. Ah si, j'oubliais Robert Vattier, l'ex Monsieur Brun de la partie de cartes de Marcel Pagnol, qui venait de briller dans le mythique et génial Voyageur des siècles trois ans auparavant. Le site dit que Robert Vattier fut l'adaptateur du roman. 

Autre anecdote, fort contrariante : à l'époque d'Ina premium, on trouvait la version filmée en 1968 de la pièce Turcaret. Bien que tournée en vidéo et non sur pellicule, cette version était en excellent état de conservation. Je la vis de justesse, le premier jour du premier confinement. Dès le lendemain, envolé Ina premium au profit de Madelen... Parti aussi Turcaret (définitivement ?). Ceci est une autre histoire, dont j'ai déjà parlé l'an passé... Désormais, pour voir Turcaret sur Internet, il faut accepter la version feuilletonnesque italienne en noir et blanc, disponible sur une chaîne YouTube transalpine. 















Alain-René Lesage naquit la même année que François Couperin, plus précisément le 8 mai 1668 à Sarzeau dans le Morbihan actuel. Comme Voltaire, il était fils de notaire. Comme Voltaire, il fut mis en pension chez les Jésuites. Comme Voltaire, il dut étudier le droit mais là s'arrête un peu la ressemblance des destinées (ou plutôt, des parcours tracés) car Lesage, qui lui aussi, voulait vivre de sa plume à défaut (financièrement parlant) de pouvoir exercer la profession d'avocat, se débattit dans la pauvreté laborieuse, le succès tardant à venir, les protections aussi. Enfin vint l'abbé de Lyonne, qui lui assura une pension annuelle de 600 livres. Après vint enfin le succès et son corollaire, la notoriété. Rien n'avait laissé présager la réussite littéraire et dramaturgique de Lesage lorsque Turcaret triompha en 1708. L'auteur avait déjà quarante ans. 

L'Histoire de Gil Blas de Santillane parut en plusieurs étapes. Se référant au roman picaresque sans toutefois se soumettre en entier à ses codes (ainsi, Gil Blas, contrairement au picaro espagnol de référence, connaît une ascension sociale certaine), Lesage divisa son grand oeuvre en douze livres dont la publication s'échelonna, par groupes, sur diverses années. Il y eut trois phases : 1715 pour la sortie des livres I à VI, 1724 pour les VII à IX et enfin 1735 pour les X à XII. Après maintes péripéties dont la longueur peut rebuter le lectorat contemporain désaccoutumé aux récits s'étirant à loisir, Gil Blas, qui à sa manière a observé et étudié la société (d'où l'occasion s'offrant à Lesage de dresser moult portraits corrosifs), finira pat épouser Dorothée, une noble désargentée (je ne puis écrire "décavée"). 


Si l'on dresse le bilan de la survivance contemporaine de Lesage au XXIe siècle (en se basant du critère de la disponibilité en poche de ses oeuvres, à condition d'avoir bien sûr affaire à un excellent libraire), seuls trois de ses textes surnagent encore, sil l'on adjoint la courte comédie en un acte Crispin rival de son maître, qui date de 1707. Le reste est difficile à se procurer. Cependant, au XIXe siècle, Lesage servait encore de référence littéraire : Alexandre Dumas ne consacra-t-il pas un court et méconnu roman en 1851 Un Gil Blas en Californie réédité tout récemment ?
De même, je ne peux passer sous silence le célèbre journal Gil Blas, quotidien fondé en 1879 par Auguste Dumont et disparu en 1940, dans lequel plusieurs plumes notoires excellèrent : Alfonse Allais, Barbey d'Aurevilly, Léon Bloy, Tristan Bernard, Georges Courteline, Claude Debussy, Guy de Maupassant, Jules Vallès, Maurice Leblanc, Octave Mirbeau, Séverine et bien sûr Emile Zola. Enfin, pourquoi ne pas rappeler que Lesage n'était pas un inconnu à l'étranger, puisque Charles Dickens en personne se réfère à Gil Blas de Santillane dans une de ses nouvelles portées sur les revenants, Capitaine Meurtre et le pacte avec le Diable on découvre le passage suivant :
"Jamais je ne me suis trouvé dans la cave des brigands où vivait Gil Blas ; pourtant j'y retourne souvent et j'y retrouve la fameuse trappe, toujours aussi lourde à soulever (...)" (Histoires de fantômes. Folio 2016. Traduction Isabelle Gadoin). Cet extrait fait allusion au chapitre III du livre premier de Gil Blas.

Prochainement : le cinquantenaire de la disparition de Fernandel intégralement occulté. 



lundi 18 janvier 2021

Citations de Marc-Aurèle.

 Quelques citations du grand Empereur stoïcien, histoire de vous faire patienter.













Tout est éphémère, et le souvenir, et son objet. (Marc-Aurèle :  Pensées pour moi-même livre IV, 35 traduction Frédérique Vervliet)

De la mort : s’il y a des atomes, c’est une dispersion ; s’il y a unité, c’est une extinction ou un déplacement. (Marc-Aurèle :  Pensées pour moi-même livre VII, 32 traduction Frédérique Vervliet)

Celui qui veut tenir des propos sur les hommes doit regarder comme d’un lieu élevé les événements de la terre : troupeaux, armées, agriculture, mariages, divorces, naissances, décès, tumulte des tribunaux, déserts, divers peuples barbares, fêtes, deuils, assemblées, tout le désordre et l’harmonie du monde faite de contrastes. (Marc-Aurèle citant un ouvrage perdu de Platon in : Pensées pour moi-même livre VII, 48 traduction Frédérique Vervliet)















Veille à ne jamais éprouver à l’égard des misanthropes ce que les misanthropes éprouvent à l’égard des hommes. (Marc-Aurèle :  Pensées pour moi-même livre VII, 65 traduction Frédérique Vervliet)

La prochaine fois  : reprise de la série éprouvée consacrée aux écrivains dont la France ne veut plus avec son 34e volet : Lesage.