vendredi 21 septembre 2012

Le nouveau Musée d'Orsay et ses tableaux manquants.

"Toutes les choses de la Culture étoient tombées à un niveau si bas que plus personne ne se souvenoit du temps où elles étoient encore hautes." (Mémoires du nouveau cyber Saint-Simon).

Ceci n'est pas une polémique gratuite mais un constat, indépendant de l'affaire révélée ces jours-ci par Le Canard enchaîné.
Visiteurs qui avez fort bien connu l'ancien musée d'Orsay, si vous vous êtes comme moi rendu l'été dernier au Nouvel Orsay, vous avez pu y constater, nonobstant l'accrochage d'alléchantes nouveautés et autres acquisitions récentes, l'absence cruelle de tableaux majeurs (je ne parlerai pas des sculptures que je connais moins bien) :
- Luxe, Calme et Volupté d'Henri Matisse,
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 Henri Fantin-Latour : Un Coin de table,
http://www.culture.gouv.fr/Wave/image/joconde/0540/m506004_94de61416_p.jpg
Henri Fantin-Latour : La Famille Dubourg,



                                                                                       












Henri Gervex : Portrait de Mlle Valtesse de La Bigne,


 


                                                                               













Auguste Renoir : La Danse à la Ville,
http://claude-monet.org/artbase/Renoir/1841-1919/apc825800/apc.jpg                                                                                                                                                                        
Auguste Renoir : La Danse à la Campagne,

 http://fr.muzeo.com/sites/default/files/styles/image_basse_def/public/oeuvres/peinture/moderne/danse_ea_la_campagne93998.jpg?itok=7UT8DYMk                                                               

Henri Fantin-Latour : Autour du piano,
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/8a/Fantin-Latour_Autour_du_piano.jpg/280px-Fantin-Latour_Autour_du_piano.jpg

Alfred Stevens : le Bain,


http://cache2.allpostersimages.com/p/MED/61/6159/3EWG100Z/affiches/alfred-stevens-le-bain.jpg                                                                                                                             
Maurice Denis : Jeu de volant,

http://www.oceansbridge.com/paintings/artists/2012/may2/big/Maurice-Denis-xx-Jeu-de-volant-xx-Musee-d%27Orsay.jpg                                                                                                                                                                          
Maurice Denis : Portrait d'Yvonne Lerolle en trois aspects,

 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/65/Portrait_d_Yvonne_Lerolle_en_trois_aspects-Maurice_Denis-IMG_8185.JPG

Giovanni Boldini : portrait du comte Robert de Montesquiou,

http://www.galerie-creation.com/giovanni-boldini-portrait-of-robert-de-montesquiou-n-6270300-0.jpg

Claude Monet : Madame Louis Joachim Gaudibert,

http://imgc.allpostersimages.com/images/P-473-488-90/13/1350/UJZS000Z/posters/claude-monet-portrait-of-madame-louis-joachim-gaudibert-1868.jpg                                                                                                                                                                
Etc. Ceci pour les manques les plus flagrants constatés de visu, la préparation de l'exposition Les impressionnistes et la mode et les prêts consentis au Quai d'Orsay (non encore survenus à ce moment) n'expliquant pas toutes ces absences. Je sais bien qu'un musée, ça aime effectuer un roulement des accrochages, mais là, tout de même !  Henri Fantin-Latour apparaît comme une des victimes majeures des nouveaux accrochages de ce Nouvel Orsay, puisque désormais dispersé aux quatre vents du vaste lieu, alors que, dans l'ancienne muséographie, il avait droit à son emplacement réservé dans le parcours évolutif pictural, comme si ce peintre, embarrassant, inclassable car ni impressionniste, ni académique, était devenu impossible à situer dans l'histoire de la peinture du XIXe siècle, d'où l'actuelle dispersion malheureuse des tableaux encore exposés de ce maître !
A la suite de cette dommageable énumération non exhaustive, une impression douloureuse m'habite : le Musée d'Orsay, que j'ai tant aimé voilà un quart de siècle, merveilleux lieu de culture insigne auquel j'ai rendu hommage dans mon incompris et jamais assez lu et commenté "Translateur pictural",  ne serait-il plus qu'un blockbuster ultra-commercial gonflé aux anabolisants ultralibéraux et populistes qui aurait relégué au rencart des réserves infernales une foultitude de toiles et d'autres oeuvres importantes sous prétexte de ce sacro-saint roulement nécessaire muséographique ?
Et cette pratique, pourtant courante, témoignerait-elle de révisions historiographiques fâcheuses, déchirantes et embêtantes à l'encontre notamment de Fantin-Latour, qui ferait ainsi les frais d'un semi ostracisme, d'une demi damnatio memoriae, depuis que le grand  Hector Obalk (dont Arte, de plus en plus chébrantudienne et présentiste a supprimé la géniale et trop rare émission Grand'art) le qualifia de peintre académique, mettant Fantin dans le même sac douteux que les atroces et boursouflés Jean-Léon Gérôme et Alexandre Cabanel ?                                       

Comme nous avons pu le constater aujourd'hui même 25 septembre 2012 sur Internet, mon intuition concernant l'absence de certaines toiles à cause de la préparation de l'expo sur les impressionnistes et la mode était juste, du moins concernant les deux danses de Renoir et le Madame Gaudibert de Monet, mais, ce qui me trouble, c'est que, parmi les tableaux montrés à cette occasion, j'avais tout de même pu en admirer  quelques uns, non encore enlevés, dans les collections générales cet été ! De plus, il n'y a pas que des impressionnistes dans cet événement culturel bien parisien  : j'ai bel et bien reconnu du James Tissot et du Jean Béraud dans les vidéos du net... peut-être aussi du De Nittis (il faudra vérifier) et même la Dame au gant, célébrissime portrait mondain de 1869 de Carolus-Duran (présent aussi l'été dernier...).  Mais où est passée cette chère Valtesse de la Bigne dans tout ça, cette rousse fantastique qu'eût pu interpréter la jeune comédienne Lola Naymark ?

Quant à Fantin (tiens, il y a son portrait de Manet à l'expo...), pour illustrer le petit dédain ou dénigrement implicite dont il fait semble-t-il parfois l'objet en tout son oeuvre peint (ses natures mortes de fleurs jugées répétitives surtout), je prendrai la métaphore du paravent de soie derrière lequel se dissimuleraient des critiques empreintes faussement de mutisme, n'osant exprimer en face, sans masque, qu'elles méjugent désormais ce peintre ni impressionniste, ni de l'Institut, pourtant encore en vogue dans les années 80 (la rétrospective superbe du Grand Palais de 1982, dont je me rappelle encore le reportage, en témoigne), tandis, qu'en parallèle, elles adulent et réhabilitent le clinquant et exécrable Jean-Léon Gérôme, sorte de Jeff Koons ou de Damien Hirst bancable et ultra-commercial de son temps, qui n'eut raison  en matière d'art que sur un point unique : oui, Monsieur Gérôme, les statues grecques étaient bien polychromes. Qu'en aurait pensé Charlotte Dubourg dans mon court roman "Etoffe nazca" ?

samedi 1 septembre 2012

Une nouvelle bonne feuille du roman Cybercolonial : Aurore-Marie/Marie d'Aurore.


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Une nouvelle nuit de tourments s’offrit à l’inconscient de la blessée dont le traumatisme persistait, dont la douleur au bras se refusait à toute trêve, bien que la lésion fût légère. C’était selon elle une manière d’expier son crime impardonnable, plutôt, l’un de ses crimes du fait qu’elle savait : oui, cette Yolande, cette gourgandine adepte tout comme elle des mœurs de Psappha, avait dégorgé aux boulangistes l’exacte et abjecte vérité : Aurore-Marie de Saint-Aubain avait assassiné, froidement, par le poison antique, sa double d’un autre monde. Parce qu’elle était heureuse, parce qu’elle ne portait point le deuil de sa tendre maman, parce qu’elle l’enviait, la jalousait, parce que son talent versificateur surpassait le sien propre, parce qu’elle avait de splendides cheveux noirs brillants, parce que… Elle pouvait à loisir multiplier les explications, les causes justifiant son acte : c’était à cause de cela, de ce crime fondateur, de cette faculté révélée de passer outre-monde, que les Tétra-épiphanes avaient détecté son exceptionnalité. C’était ainsi, pour cela, qu’elle était devenue Aurore-Marie de Saint-Aubain, l’enfant prodige des lettres, l’unique ! Nul double ailleurs désormais, si ce n’était elle-même… ou Lise, ou Deanna, qu’elle enlèverait demain.

Bien qu’elle eût absorbé maints remèdes opiacés et puissants afin qu’ils assommassent la douleur, son membre la lançait encore. Madame la baronne, avec une obstination obtuse, se contraignait chaque soir, depuis ce duel maléfique, à l’absorption de doses accrues d’opiats de toutes sortes, de laudanum et de chloral, afin d’apaiser son sommeil de malade. En vain.  Elle tournait et se retournait dans son lit, le front luisant, les sudations insanes trempant sa chemise de nuit, les diaphorétiques manifestations de ses angoisses témoignant, en ces suées nocturnes, des progrès inexorables de son mal pulmonaire. Elle toussait, expectorait. De malséantes sérosités s’écoulaient de sa bouche pourprine.

Alors, dans l’état de stupéfaction intermédiaire entre la conscience et le somme où ses drogues la plongeaient, elle ressassa le meurtre accompli lorsqu’elle avait treize ans.

Septembre 1876 était là, en son jour premier, clôture d’un été de chagrins, saison néfaste, obituaire, couronnée par Dame la Mort d’un diadème d’ossements qui s’était allé coiffer la tête décharnée de sa mère emportée par ce cancer horrible. Jà cadavre, jà transie avant même le trépas effectif, telles ces images sculptées du Moyen Âge tardif, puis bière refermée et close, corps inerte, inerme de par son renoncement à lutter contre les fins dernières. Baroque vanité par excellence. 
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Le mois d’août, en ce château de Lacroix-Laval, près de Marcy, avait été accablant ; accablement de la canicule, des miasmes, exhalaisons des chairs mourantes, des médicaments inutiles, émanations d’une pré-pourriture due à ce squirre, à toutes ces tumeurs chancies multipliées en cet organisme débilité d’une adorée maman, unique et si belle autrefois, si semblable à sa fille qui tenait par trop d’elle. Au porche, dans le vestibule, dans les chambres et corridors, dans les escaliers, jusqu’au grenier, planaient encore les fragrances de la décomposition squirreuse, de la chancissure, de la blettissure de la mère bien-aimée malgré toutes les cassolettes odoriférantes de substances camphrées et mentholées s’épreignant, se répandant partout en la demeure. Bien qu’elle n’eût pas eu le droit d’assister aux obsèques, à l’inhumation, Aurore-Marie avait été prise de nombreuses défaillances causées autant par sa peine irrémissible que par sa fragilité de primerose. Réfugiée à l’air libre, au belvédère, nauséeuse, elle avait extravasé d’abondance près d’une persicaire, comme après l’absorption d’un puissant émétique, d’ipéca ou d’autre chose. Engoncée dans sa robe noire de deuil, qui ne lui allait point, Aurore-Marie s’était évanouie. La fidèle Alphonsine l’avait prise en charge, fait porter dans sa chambre, allongée sur le lit orfrazé, surchargé, au ciel empli de damassures tombant mal à propos, parce qu’y étaient représentées des bergeries joyeuses, allègres et enchanteresses. Elle était demeurée tout habillée, même pas déchaussée, et, quoique corset et autres carcans qu’on lui avait imposés pour la première fois ce jour là au nom des convenances la tourmentassent grandement, Alphonsine était parvenue à l’apaiser, parce qu’au verre d’orgeat qu’elle lui avait donné à boire, elle avait ajouté quelques gouttes de laudanum, prémices à une accoutumance inextinguible. La domestique avait été frappée par l’incarnat pellucide de la fillette de treize ans, par ses yeux grand ouverts, fanaux d’ambre embrumés par les pleurs et par le stupéfiant coupant le sirop. 

Une psyché, enchâssée dans une armature précieuse d’ébène toute sculptée de moulures tarabiscotées, s’imposait au regard de la petite malade. C’était le speculum par excellence, le miroir révélateur des contes. Aurore-Marie, attirée par le reflet tentateur, tremblotant toute, se leva, essaya de surmonter les trémulations de son corps chétif, combattant l’enfièvrement de son front. Eût-elle été sobre, aurait-elle vu ce qu’elle aperçut dans la glace ? Non, elle ne s’illusionnait pas !  L’inversion normale du reflet n’était pas seule en cause, l’éventuelle fata morgana causée par l’opiat non plus. De l’autre côté, la chambre lui parut meublée différemment, plus claire, plus jolie. Sur une étagère, des poupées s’y trouvaient alors qu’ici, le sévère et intransigeant Albéric avait imposé à son enfant que toutes ses petites amies fussent enfermées dans un placard, avec interdiction qu’elle y touchât, parce qu’elle n’avait plus l’âge des joujoux, parce qu’il ne fallait pas qu’une fillette portant le deuil de sa génitrice, inondée de chagrin, de ce mourning anglais, se réfugiât dans le giron sécurisant mais inconvenable de ces confidentes faciles et mutiques pour qu’elles la consolassent de l’irréversible perte. Elle avait supplié Père, voici déjà trois jours, dès après l’exsufflation du dernier souffle de celle qui l’avait engendrée. Elle l’avait vu refermer le placard de ténèbres sur ses amies de cire, de porcelaine et de biscuit, sur Ellénore, sur Ysoline, sur Ondine, sur Phidylé, pour toujours, à jamais. Père avait caché la clef, sciemment, en un endroit inaccessible. Il l’avait placée peut-être dans la bière, dans les jupes du cadavre de Mère, fantasmait la pauvre enfant.  Les poupées étant lors de l’autre côté, Mademoiselle de Lacroix-Laval décida d’aller les reprendre, là-bas, outre-lieu.

Flageolante, Aurore-Marie tendit un doigt, juste un doigt, et attoucha la glace. Son reflet accomplissait le même geste. Les deux doigts coïncidèrent, semblèrent n’en faire plus qu’un.   Puis, sans crier gare, la substance de verre fondit. Il se produisit un phénomène incongru de fluidification de la matière de la psyché. Avait-elle lu Alice, connaissait-elle Dodgson ? Elle s’engagea toute en cette glace fluide, y pénétra résolument. L’enfant maladive ne se posa aucune question. Ce qui était, était. Qu’importait que ce fût une simple manifestation illusoire de son délire obituaire ! Elle fut lors outre, ailleurs, dans sa chambre bis.
Aurore-Marie ne pouvait expliquer comment cette faculté de franchir la glace de la psyché lui était venue, elle qui portait le deuil tout frais de sa mère. Etait-ce une opération du Saint Esprit ? Etait-elle mue, guidée, par quelque tiers supra-humain, un ange gardien qu’elle n’appréhendait pas, dont elle ignorait nature et provenance ? C’était la première fois qu’un tel phénomène lui arrivait.  Elle s’en ébaudit.
Aussitôt, une nouvelle impression la domina ; c’était comme un sentiment d’allègement optimal. Elle ne pesait plus rien. Même, elle flottait, légèrement, au-dessus du parquet latté et vernissé. Etait-elle devenue ectoplasme ? Elle avait eu écho des expériences spirites, des manifestations ectoplasmiques, des tables tournantes que parfois, feues ses grand-tantes Philippa et Olympe avaient pratiquées en séances régulières, avant que le fameux prêtre s’imposât à la vieille Olympe, lui intimant l’ordre de délaisser toutes ces fadaises du diable au risque de la damnation éternelle. Non, elle n’était pas morte ! Ce n’était pas une décorporation. Observant la face du miroir qu’elle avait quittée, son monde, elle n’aperçut pas son double allongé sur le lit, mais se vit debout, telle qu’ici, inverse. Elle toucha la glace de nouveau : la fluidité avait disparu, le passage était clos. Y aurait-il non-retour ? 
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Elle observa la literie, le mobilier plus clair, plus XVIIIe siècle, regarda les poupées. C’étaient bien elles toutes, avec des vêtures identiques, bien qu’elles différassent par d’infimes détails, dans la coupe des robes, dans la coiffure tout particulièrement. Elle voulut s’en saisir, tendant les mains vers celle qu’elle préférait, Ellénore, d’un blond roux, aux joues rosées, à la longue natte tressée ornée d’une faveur émeraude. 
« Mignarde mie, ô mignarde mie », murmura-t-elle.
Les pantalons de la poupée dépassaient de ses jupes empesées ; on les portait donc ici aussi longs que trente années plus tôt. Aurore-Marie allait serrer Ellénore contre son cœur, la bercer, lorsqu’elle se ravisa : « Et si je volais quelqu’un ? Si la propriétaire de ces poupées n’était pas moi-même mais une autre fillette…fort différente ? » soliloqua-t-elle.
Bien que les persiennes fussent ouvertes (c’était le plein jour d’un début de septembre semblable, vit-elle à la fenêtre), Aurore-Marie avait l’impression d’une relative opacité des aîtres. La clarté de cette pièce n’était certes point obscurcie, mais surnaturelle. Elle s’approcha de la méridienne, meuble absent de l’autre côté. Oui, c’était cela : un camaïeu sépia, flouté, rendait les contours incertains, les couleurs presque monochromes. Aurore-Marie croyait s’être aventurée dans une photographie, une de ces épreuves préraphaélites, pictorialistes, qu’elle aimerait adulte, notamment les œuvres de Misses Julia Margaret Cameron. De fait, elle pensa que la monochromie ocrée, jaunâtre, était imposée par la nature même de cet outre-lieu cliché tridimensionnel : qui disait reflet, alter ego photographique signifiait négatif. 
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Alors, elle se résolut à quitter la chambre, à partir à la rencontre de celles et ceux qui habitaient ce Lacroix-Laval-là. Elle ouvrit la porte, franchit le seuil, referma l’huis avec délicatesse. Plus rien dans l’agencement des corridors ne sembla correspondre à son décorum familier : tout était inversé.
Elle marcha, ayant toujours l’impression de se déplacer, de se mouvoir en flottant comme un pur esprit. Elle glissait dans le flou, au sein d’une propriété dédaléenne où elle ne se repérait plus. Elle franchissait pièces, antichambres, escaliers, avec une facilité déconcertante, ne ressentant aucun effort musculaire, se promenant en cet outre-monde, ce Lacroix-Laval second, dupliqué telle l’autre partie d’un sablier, château à la vastitude insoupçonnée, aux dimensions bouleversées, tourneboulées, dans des enfilades de salons démultipliés à loisir.  Ce lacis de couloirs, de pièces, dont ses narines humaient les émanations d’encaustique et de fines poussières, dégageait une impression d’immensité non fortuite. Un sentiment des plus dérangeants traversa le cerveau de la jeune orpheline, sentiment qui muta en questionnement insoluble : elle crut que sa propre pensée engendrait, créait tout cet univers parallèle au fur et à mesure qu’elle y songeait, que l’idée lui en venait. Il suffisait qu’Aurore-Marie imaginât en ses méninges, conçût chacun des détails de ces lieux improbables, pour qu’ils devinssent réels, palpables… pour qu’ils se concrétisassent. Elle hasarda ses doigts aux murs, effleura les meubles, les bibelots. Tout était matériel, tangible bien que turbide.

Dans ce château onirique, en négatif, à l’envers, elle finit par croiser diverses personnes ne la remarquant pas. A la différence de la matière inerte ou anciennement organique (les boiseries, en particulier), ces vivants demeuraient fantomatiques. C’étaient des ombres, à la consistance de celles des spirites, des domestiques peut-être ?  Il s’agissait non point de morts, de lémures des enfers antiques ; elle n’avait pas imité Orphée. Elle voyait, devinait, captait des virtualités d’êtres, des silhouettes d’ondes de psychés humaines, irréelles, non totalement matérialisées, car, eût expliqué Daniel Wu ou un physicien d’Hellas, intriquées quantiquement entre deux univers parallèles. Dans chacun, elles eussent donc paru non substantifiques aux observateurs les étudiant. Ces « esprits », Aurore-Marie ne s’en inquiéta pas ; elle les ressentait comme rassurants, familiers. Elle pensait que certains étaient ses grands-parents disparus, sa mère, ses tantes, son petit frère, qu’elle voyait, obombrés d’onirisme. Oui, là, il y avait un garçonnet pareil à Louis, mais d’une autre nuance de cheveux, plus brune ! Il transportait une boîte de soldats de plomb. Tous ces faux fantômes s’affairaient en leurs occupations quotidiennes, indifférents à elle. Rassérénée par ces présences d’outre-tombe ici vivantes mais floutées, Aurore-Marie recouvra d’instinct l’itinéraire, le tracé comme inné du chemin vers l’autre elle-même qu’elle pressentait s’approchant. Après un dernier escalier à la boule de rampe sculptée dans l’opale, elle débusqua le boudoir où elle nichait. Elle entendit, un peu distante, avec une émotion qui la remua, la voix aimée de la mère appelant :
« Marie-Aurore, il est l’heure de dîner. Alphonsine monte te chercher.
- J’arrive dans un instant, Mère. »
Le prénom aussi était inversé. Lors, retenant un sanglot, elle franchit le seuil du boudoir, s’offrant toute, avec franchise, à la vue de l’autre elle-même divergente. Enfin, elles se rencontraient. Aurore-Marie ne put réprimer un hoquet à cette apparition, à cette concrétisation désirée et sidérante de vénusté.
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Elle était assise, devant une écritoire, en train de composer un poème en strophes monorimes, entrecroisées ou embrassées. Elle écrivait de la main gauche. Elle était brune, d’un brun de jais lumineux, orfévré de reflets bleus, coiffée d’anglaise, splendide, grand’ belle ! La coupe de sa robe ivoirine soyeuse différait de celles en usage là-bas, en l’autre (son) 1876 : elle avait conservé cet aspect apprêté, évasé, empesé d’empois, encagé d’osier, en usage encore dix ans plus tôt. De même, Aurore-Marie fit le même constat : comme pour les poupées de tantôt, la mode des dessous était demeurée aux longs pantalons de broderie tombant jusqu’aux chevilles, de coupe Louis-Philippe. Cela seyait à ravir à la noire enfant à l’incarnat mat, dont les prunelles d’alabandine, graves, observèrent, dévisagèrent l’intruse, la visiteuse blonde. Son corsage, lacé par derrière, s’agrémentait d’un tablier et d’une ceinture aussi blanche que le reste de sa toilette. Elle affirmait ainsi sa qualité de vierge, de vestale des belles-lettres. De plus, ses longues anglaises d’ébène à la brillance hors normes, ornées de padoues roses, rappelaient celles de la courtisane Marie Duplessis, l’authentique Dame aux Camélias,
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 ajoutant à sa beauté d’exception. Seule au fond la forme de son visage, cet ovale triangulaire, félin, elfique, rappelaient sa jumelle inverse. Mais ses attitudes, sa gestuelle affectée, les expressions de sa face, revêtaient un je-ne-sais-quoi troublant, parce que, dans sa remémoration présente de 1888, telle une reviviscence, Aurore-Marie venait de se rendre compte ô combien Marie-Aurore ressemblait à Lise. Elle eût voulu Lise brune ; toujours, elle avait préféré les cheveux, les yeux noirs. Son affection dérangée pour Angélique de Belleroche en témoignait. Un esprit perspicace comme Daniel Wu aurait trouvé à la fillette un côté Anna de Noailles préadolescente.
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 Cela signifiait que, chaque fois qu’elle s’amourachait, s’entichait d’une jeune nymphe à la chevelure foncée, Aurore-Marie essayait de racheter sa faute, son crime, par une affection trouble et déviante, recherchant, en substitut, en compensation, en exutoire sensuel, celles du même âge que l’innocente assassinée, toutes celles à sa semblance d’obsidienne moghole. Des Mumtaz Mahal pré-nubiles du Ponant, aurait pensé le regretté Shah Jahan,
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 ce merveilleux et vaillant compagnon d’aventures de Daniel, qui s’était sacrifié bravement lors de leur lutte commune pour anéantir Fu la Splendeur céleste[1]. De plus, cette affection allait au-delà d’un simple saphisme éphébophile. Elle revêtait une autre forme, variante du narcissisme : en aimant les fillettes aux cheveux noirs, Aurore-Marie s’enamourait de son double disparu, donc de l’autre elle-même en négatif, les substituant à elle, s’essayait à concrétiser la relation charnelle qui, immanquablement, aurait surgi entre elles-deux après la nubilité… si la jalousie criminelle ne l’avait pas emporté. Ç’aurait été une affection sororale saphique irrépressible… un inceste anandryn entre fausses jumelles, un onanisme dual…
Double, ô mon Double, je suis Toi, Tu es moi…
Aimons-nous de tout notre cœur, de toute notre âme,
De toute notre chair et de toutes nos forces,
Unissons nos corps en une unique Femme… 
écrirait en 1891 Aurore-Marie en ces vers interdits, immoraux, modernes par leur abandon de la rime, en cette expression sublime des amours gémellaires, d’entre soi-même, constituant la matière infâme de son recueil posthume Pages arrachées au Pergamen de Sodome. Notre poétesse inspirée saurait s’en souvenir aussi dans une autre œuvre, en un roman odieux d’obscénité : Le Trottin. Aime-toi toi-même par le biais des autres, le royaume de Pan Logos te sera ouvert pour les siècles des siècles, avait écrit en l’an 150 Cléophradès d’Hydaspe comme premier commandement du décalogue hérésiarque ouvrant la Tetra Epiphaneia. 

A l’intromission duale, Marie-Aurore n’avait pas tressailli. Cette intrusion, attendue, n’était pas une surprise. Elle attendait la doublure Dioscure de longue date. Elle avait senti son esprit à la coiffe blondine, mêlée de cendres et de miel de Venise, planer, de l’autre côté de sa propre psyché.
Malgré les obombrures de ce boudoir, obscurcissements sépias communs à toute l’architecture interne de cet au-delà photographique pictorialiste, Marie-Aurore était la seule qui apparût nette au regard de sa déjà rivale. Le boudoir lui servait de sanctuaire, de petit coin secret, intime, de matrice, de conceptacle nécessaire à son inspiration. Elle y sollicitait les muses. L’engendrement littéraire suivait. Lacroix-Laval était le corps macrocosme symbolique, le ci-présent boudoir la gésine placentaire où les poèmes-fœtus se développaient jusqu’à leur accouchement de papier. Aurore-Marie avait en quelque sorte violé le sanctuaire, remonté ses voies naturelles architectoniques en quête du Saint des Saints où se concevaient les œuvres de la plume. Elle était l’infestation intruse de l’outre-lieu. La psyché avait servi de sexe, d’Origine du Monde, d’interface entre l’extérieur et l’intérieur de cet organisme maternel. La femme ne pouvant féconder la femme, il y avait risque qu’Aurore-Marie fût traitée en germe indésirable, en parasite, que le Lacroix-Laval numéro deux pouvait éradiquer. Or, il n’en était rien. Nulle réaction de rejet ne se produisait pour l’instant. Les dissemblances physiques ne l’avaient pas emporté sur la dualité gémellaire, sur les identités partagées, sur les semblances : Aurore-Marie avait été identifiée, reconnue, acceptée car désirée par l’alter ego brun.

Afin que la destination de ce lieu utérin fût des plus explicites, Marie-Aurore avait fait installer une petite bibliothèque taillée dans l’if dans cette pièce aux dimensions modestes. Sur les rayonnages, les auteurs du Bas Empire romain dominaient : Ammien Marcellin, Ausone, Orose, Macrobe, Boèce, Sidoine Apollinaire. Les maroquins cramoisis alternaient avec les volumes reliés d’un cuir de Russie à la teinte anthracite. L’ouvrage le plus consulté, un peu jauni, fatigué par les lectures multiples, était le fascinant Commentaire sur le Songe de Scipion de Cicéron.
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 C’étaient toutes des œuvres rédigées en un latin de la décadence, des invasions barbares, en une langue altérée, chancie, gâtée, polluée par les fermentations putrides de la mort annoncée de la civilisation antique. Marie-Aurore était donc une décadente juvénile…comme sa duale. Toutes deux pourraient communier en une entente intellectuelle complète. Merveilleux… mais trop inespéré.  
Oui, tout était trop beau là-bas, trop parfait, trop idéal ! C’était lénitif, euphorisant, puéril ! Toute une famille vivante, point de solitude d’épeurée désespérée chagrine à combattre ! Dès l’enterrement de Louise-Anne de Boscombe O' Meara achevé, Albéric avait abandonné sa fille alitée, prenant une voiture attelée jusqu’à la gare lyonnaise, avec l’intention de s’embarquer sur-le-champ pour l’Irlande afin de régler la succession de sa défunte épouse, s’apprêtant à spolier alors la cousine inconnue, cette Betsy farouche et miséreuse. Il ne reviendrait qu’au bout d’un mois, laissant sa fille en deuil livrée à ses spéculations, ses maladies languides, à ses tribulations. Lors, Marie-Aurore ouvrit la bouche.
« Vous prîtes une excellente décision à me rejoindre diligemment, fit-elle de la ciselure de ses lèvres doucereuses. Je vous attendais, ma mie.  Je vis tout ; comment expira votre mère – paix à ses cendres ! – la manière dont vous succombâtes à votre crise de chagrin, lorsque vous franchîtes l’horizon de cette psyché pendant de la mienne ! »
La préciosité de ses paroles aux inflexions doucereuses battait Aurore-Marie sur son propre terrain.
« Vous vous affranchîtes fort bien de cet outre-espace-ci ! Bien joué, ma sœur d’ailleurs ! Nous sommes sœurs, n’est-il pas ? Vous coïncidâtes avec moi dans votre action d’extirpation de la matrice maternelle, me trompé-je ? Vous naquîtes bien, comme moi, le 4 mai 1863 à matines ?
- Oui-da », se contenta d’acquiescer Aurore-Marie à la plus précieuse qu’elle.
« Figurez-vous, ô jumelle aux cheveux de vieil or, que le poëme présentement en voie d’achèvement, ici, sur l’écritoire, doit vous être dédié. J’irai le classer dans cette chemise, là, où se trouvent tous mes vers constitutifs de mon recueil, Le Cénotaphe théogonique, voué à une publication prochaine. »
Elle était tout en grâce. Elle s’exprimait avec des tournures de phrases anglomanes, peu communes. Elle usait à ravir de ce passé simple si peu goûté dans l’art de la conversation.
Elle désigna d’un geste doux une chemise in-quarto de carton, allumant une lueur d’avidité dans les yeux orangés de la rivale.
« Vous avez de bien belles prunelles. Au miroir, je ne m’en étais point aperçue. Veuillez me pardonner.  Peut-être faudrait-il que vous lisiez quelques unes de mes œuvres ? »
Elle se saisit de l’objet convoité, en extirpa un poème sans titre, dont le folio, marqué d’une écriture délicate bien que décidée et franche, fut remis aux mains d’Aurore-Marie.
« Lisez à haute-voix, je vous prie. »
Aurore-Marie débuta. Marie-Aurore feignit une écoute attentionnée, mais, se ravisant, préféra terminer la poésie en cours, avant de la signer. Elle mit le point final au vers ultime, y apposa sa signature, de sa plume affectée : Marie d’Aurore. La date compléta le poème : 1er septembre 1876. Là-bas, Louise-Anne avait rendu son âme à Dieu le 29 août. Tirant une montre dont la chaîne pendait à sa châtelaine, la brune enfant marmotta : « Alphonsine tarde bien. Je l’ai connue plus prompte à venir me chercher. Louis a dû maugréer, faire des siennes comme souvent ! »
Cependant, Aurore-Marie dodelinait, se balançait, hallucinée, bercée par le rythme et la musicalité nonpareille des strophes :

La rose ptolémaïque


Le suc au doigt blessé du grain d'ampélopsis
Par l'amuïssement fortuit des novices d'Eleusis
Dégoutta de la trémière rose aux pétales blancs du lys.

Pétrarque renaissant, muse de Volubilis !
Ménade qu'en Agrigente lors voué à Myrtis,
L'épigone de Scopas modela pour Isis !

Péléen volcan, lapillis qu'aux rives de Thétys,
Emplirent les cinéraires urnes fleuries d'amaryllis !

Belluaire thébain, esclave de Sérapis !
Quête encor avec moi les larmes d'Anubis !

Sacrifices opimes qu'à l'ombre de Némésis,
Les dieux oubliés reçurent du grand Aménophis !

Roi des Rois, retiens le bras vengeur occulté en l'ophrys !
Préfère en moi la Vie, blonde rose de Nephtys !
Belle d'entre les belles, goûte encor avec moi à l'iambe d'oaristys !


Des larmes perlaient de ses joues. Jamais elle n’atteindrait un tel niveau d’écriture toute seule, elle qui s’escrimait vainement depuis l’âge de huit ans, ne produisant que des bluettes naïves, infantiles, insignifiantes. Enfonçant le couteau dans la plaie vive de l’orgueil, de l’envie, Marie d’Aurore tortura la duale en récitant l’autre œuvre, ce sans titre à l’encre encor fraîche :


Je pleure l’amour enfui seulette en mon palais.
Tourangelle de buis, morvandelle de blé.
Pastourelle au flageolet flutiau qui en la prime enfance
Jouait la tarentelle et encor d’autres danses.

Je pleure l’amour parti pauvresse en ma chaumine.
Grand’ belle suis, petite blonde aussi.
Inerme est la rose, blettie est l’étamine.
Eclisses du bois d’or dites alors me voici !

Je pleure l’amour volé blasée du bel été.
Arantelle des bois, aulnaie aux passeroses.
Que la bergeronnette en cet arbre étêté,
Entonne son trille festif auprès des primeroses !

Je pleure l’amour fané en l’étiolée jonchée.
Malemort, tu te ris, vilenie, tu me blesses !
Mauvaiseté des sens, moques-tu mes péchés ?
Menterie du faux Dieu, veux-tu donc que tout cesse ?

Je pleure l’amour fini en ma bière gaufrée.
Partie par le trépas, d’une fluxion emportée,
Flaccide lys suri, failli est l’hyménée.
Lors est la tige hispide…et j’ai pourri sur pieds.


C’en fut trop, trop de tourments. Aurore-Marie se résolut : il lui fallait convaincre Marie-Aurore de passer de l’autre côté avec ses poèmes. Elle l’enjôlerait, la duperait…puis, elle éliminerait la rivale, d’une manière définitive. Il ne devait exister qu’une Aurore-Marie poétesse sur terre. Tandis que le pas lourd de la domestique se faisait enfin entendre, Mademoiselle Aurore-Marie Victoire de Lacroix-Laval empoigna par surprise la main gauche de Marie-Aurore Victorine de Lacroix-Laval. La puissance inespérée de cette poigne droite la subjugua. La future baronne de Lacroix-Laval subodorait que Marie-Aurore était son négatif complet, une jumelle gauchère inversée. En Marie d’Aurore, elle supposait que tous les viscères s’opposaient aux siens, étaient disposés en miroir, à contre-sens, asymétriques, ce qui posait la question de sa viabilité, de sa survie, en l’autre monde. Le contact de ces deux mains eut des effets inattendus. L’une l’autre se comportèrent comme s’il se fût agi d’un léger heurt matière-antimatière, en deux mondes reflets positif-négatif (le négatif n’étant pas celui que l’on croyait), souffrant l’un l’autre d’une ténue dissymétrie des forces, d’un déséquilibre, d’une dichotomie les rendant incompatibles, théoriquement inéchangeables, irréversibles. C’était comme un blason aux armes à enquerre, qui présentait une énigme, une singularité, une irrégularité à éclaircir.
Les deux extrémités parurent fusionner, s’accoler, en émettant force rayonnements, force éclairs bleutés à ce simple contact épidermique, aucune d’elle n’étant gantée.
Un observateur extérieur, apercevant les jumelles, fasciné par cette dualité, par cette gémellité inversée, l’une blonde frêle aux longs cheveux incoiffables, mal retenus par une résille, d’où s’échappaient des mèches désordonnées tombant jusqu’aux mollets, l’autre brune en excellente santé, apprêtée avec soin d’anglaises bleutées, un observateur donc, se serait cru atteint de diplopie, mais d’une diplopie différentielle. Et, de plus, des rayons d’énergie inconnue émanaient des deux mains fusionnées, s’en extrayaient, en une diffraction, une déviation quantique des photons.
« Viens avec moi avec tes poëmes, dit tout simplement Aurore-Marie. Tu es mon invitée. Je suis si seule et triste. Console-moi. »
Marie d’Aurore fléchit, trop facilement. Alphonsine arrivait, aussi spectrale que les autres hôtes de cette demeure. Elle était sans danger pour Aurore-Marie, mais pouvait-elle retenir l’autre ?

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[1] Lire pour en savoir plus le précédent roman du cycle des aventures de Daniel Wu : Le Nouvel Envol de l’Aigle.

mercredi 29 août 2012

Margaret, de Kenneth Lonergan, ou de l'art du journal Le Monde de tirer sur les corbillards cinématographiques.

Amis lectrices et lecteurs de ce blog, vous ne l'avez peut-être pas remarqué dans les sorties cinéma de ce jour, tant cette oeuvre est traitée comme quantité négligeable par la bonne presse, mais un film victime comme les longs métrages célèbres d'Erich von Stroheim et Orson Welles de chicanes innombrables sur le montage, de querelles entre réalisateur (mal considéré comme créateur aux States, surtout si c'est la Fox qui distribue) et producteur vient de sortir en catimini, semble-t-il (source Allo ciné) en dix écrans seulement et uniquement en version française !
Les personnes perspicaces bien informées mordues de septième art l'auront compris : je parle du Margaret de Kenneth Lonergan,
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 avec Matt Damon, Anna Paquin et Mark Ruffalo. Le non-événement journalistique hexagonal fait autour du sabotage absolu de la sortie de ce film de près de trois heures le confine à l'anti-schproum  mutique. Or, c'est un scandale digne des déboires d'Orson Welles qui devrait nous interpeler, prouvant que les Etats-Unis du XXIe siècle n'en ont pas terminé avec leurs vieux démons du cinéma maudit à la Amberson ou à la Rapaces. 
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Dans sa rubrique Nous n'avons pas pu voir, Le Monde, d'habitude, confine dans cet in-pace critique, dans ce cul de basse fosse voué aux oeuvres médiocres interdites à la presse, des giga méga nanars français comiques distribués en cinq cents salles joués par les copains d'une ancienne pie grise que je ne nommerai pas sous son nom authentique et qui n'aurait jamais dû sortir de sa fange, petite, petite... Or, ce jourd'hui, Le Monde vient de commettre un impair de taille en déconseillant d'aller voir cette Margaret-là, prétextant que sa poignée de copies n'était qu'en VF ( film mal doublé ?), comme s'il se fût agi de la pire comédie franchouillarde française en-dessous de la ceinture jamais tournée par un toquard ! La rédaction de ce quotidien longtemps respectable jusqu'à ses retournements de veste ultra hayekiens des années quatre-vingt-dix et autres sait-elle qu'elle vient de frapper un déjà cadavre, un film honorable (peut-être pas un chef-d'oeuvre) condamné à ne pas faire d'entrées, à quitter l'affiche pronto,  peut-être à ne jamais être diffusé à la télévision et à sortir en DVD et en blu-ray chez nous ? (c'est actuellement le cas de Tolstoï dernier automne et de Cadavres à la pelle de John Landis, avec le formidable Simon Pegg) Ce film, je ne le verrai sans doute jamais (peut-être en le commandant sur Amazon UK, le vampire du e-ommerce se gobergeant de nos sous). Pourquoi Le Monde n'a-t-il pas recommandé au contraire aux spectateurs d'y aller quand même, parce que l'oeuvre est destinée à ne pas rester plus d'une semaine dans nos salles obscures en y faisant à peine plus de zéro entrées ? Le spectateur doit être seul juge dans l'affaire Margaret, quitte à faire des kilomètres en TGV pour dénicher un cinéma programmant ce titre mis à mort d'avance. La presse négligente ne s'est pas informée sur le sabordage en oeuvre... Il aurait suffi qu'un journaliste futé et intelligent, fureteur aussi, rat de web surtout, se rendît sur le site du Guardian pour voir le bien-fondé des avanies anti-réalisateur subies par Kenneth Lonergan. Alors, la phrase ce Margaret-là aurait pris un sens tout autre, signifiant le Margaret voulu, imposé par le producteur et le distributeur, non monté selon les voeux du réalisateur.

Matt Damon joue dans ce long métrage ; sa présence au générique en cautionne la valeur certaine. Matt Damon ne tourne pas n'importe quoi comme un Nicholas Cage (toujours bien distribué, lui, même après une mauvaise critique unanime).
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Mon regretté professeur d'histoire de l'iconographie contemporaine et de l'analyse de l'image avait dit, en 1985 (il parlait à l'époque des cinéastes ayant osé tourner sur la Commune de Paris de 1871), que tous les moyens étaient bons pour couler un film. Vingt-sept ans après cette observation acerbe et exacte, Margaret nous fournit une preuve supplémentaire que ce prof de fac avait raison, que ses assertions étaient fondées.

mardi 28 août 2012

De la critique irrémissible du style alambiqué par les sectateurs du basic french en littérature.

Je comprends ce que vous voulez dire, mais je ne l'approuve pas (d'après Monsieur Spock dans "Star Trek classique").

 Je voudrais, à ma manière, revenir sur la polémique justifiée mais fragmentaire qui se développe ces jours derniers au sujet du dernier essai (en fait deux textes) de Richard Millet, paru chez l'éditeur Pierre-Guillaume de Roux, Langue fantôme. 

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Je condamne les dix-huit dernières pages de ce livre. Je l'écris avec franchise, avec sincérité. Le problème, ce qui m'embarrasse, c'est le péché par omission, l'attitude de jésuite des autres critiques, qui, reprenant comme une antienne, telle une caisse de  résonance, le rejet légitime de ces dix-huit pages dignes d'une phraséologie douteuse qu'on croyait révolue, finissent par omettre les quatre-vingt-dix autres pour cent du bouquin  (je ne crois guère à l'humour au second degré, à la soi-disant ironie de Monsieur Millet, qui vient de tenter de se justifier sur Arte, bien que ce refus unanime contemporain de tout second degré chez ceux qui ne savent plus distinguer entre le discours d'un personnage de papier, de fiction, et celui d'un auteur, tant ils sont pollués par les schèmes de raisonnement issus de la surabondante non-littérature auto-fictionnelle, ce qui a entraîné des dégâts culturels importants, notamment dans la non-commémoration du centenaire de la disparition de Mark Twain, parce qu'on a prétexté l'assimilation des paroles et comportements racistes anti-afro-américains et esclavagistes de certains de ses personnages à la pensée réelle de l'écrivain pour justifier cette inacceptable damnatio memoriae). Or, j'eusse préféré que l'on parlât, causât, débattît aussi, de ce qu'il y avait en plus sous la goutte d'eau croupie débordant du vase Langue fantôme, de ce qui précédait l'éloge d'un criminel qui à lui seul fit plus de victimes que les attentats islamistes de Londres de juillet 2005. De plus, je rappelle qu'on a le droit légitime de sauter des pages lorsqu'elles ne nous agréent pas  : Daniel Pennac nous l'a affirmé dans son célèbre Comme un roman.
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Sachant de soufre la fin de l'ouvrage, et, en toute connaissance de cause, m'intéressant à tout ce qui fait mal, j'ai pris le temps de feuilleter (non d'acquérir) le livre, et je suis tombé sur quelque chose qui m'avait déjà alarmé : ce que je qualifie d'équivalent à la colorisation d'un classique du cinéma en noir et blanc comme La Vie est belle de Frank Capra (ce qui fit pleurer le réalisateur dans ces années de chébrantude hayekienne péjoratives que l'on nomme années quatre-vingts et que l'on feint de regretter, alors qu'elles furent catastrophiques). Bref, je veux parler de la réécriture simplificatrice du Nom de la Rose par Umberto
Eco
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 lui-même, parce qu'il considère que la langue et l'érudition médiévale de son livre sont devenues inintelligibles, indéchiffrables par le lecteur lambda qui ne connaît plus que les SMS en basic french pseudo phonétique. Et là, hélas, je ne puis le nier, Richard Millet n'a pas entièrement tort : cette pratique est assimilable aux fameux digests des années soixante-dix qui pullulaient chez un éditeur que je ne nommerai pas. J'avoue avoir découvert ainsi L'Aigle s'est envolé et Ces Garçons qui venaient du Brésil. Péché littéraire d'adolescent. On ne peut plus écrire dorénavant en couverture du Nom de la Rose texte intégral, mais version abrégée par l'auteur. Est-ce un seppuku littéraire ? Cela y ressemble fort !
Je crains qu'à force de nous quereller comme les byzantins sur le sexe des anges, de débattre de manière superfétatoire sur le nombre de mamelles de la sphinge polymaste antique, l'on finisse par rendre caduques toutes les choses pour lesquelles nos aînés luttèrent et se sacrifièrent depuis 1789. Oui, je ne veux pas que les femmes, les hommes du pourquoi nous combattons contre toutes les formes du mal, de l'indicible (fascisme, fondamentalisme religieux, nazisme, communisme, ultralibéralisme) soient morts pour rien. Le mal a plusieurs faces, il est au moins bifrons ! Extirpons-le à la racine.
Je vois que j'ai omis d'expliquer le titre de mon billet : c'est à cause du Monde, qui trouve alambiqué le style de Richard Millet (qui refuse la simplicité concise, disons). Ce mot est galvaudé, péjoratif : c'est style baroque ou maniériste, qu'il faudrait dire ! Moi-même, je le pratique avec constance pour résister aux tendances ambiantes appauvrissantes.

dimanche 19 août 2012

Café littéraire : le Cousin de Fragonard.

Une parution en avant-première sur ce blog d'un texte qui sera présenté en octobre 2012.


Café littéraire : Le Cousin de Fragonard, de Patrick Roegiers.


Roman paru aux éditions du Seuil en 2005(collection Fiction & Cie) puis au format poche chez Point en 2008.
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Une fois n’est pas coutume : un roman a été sélectionné par le café littéraire davantage en raison de son sujet, du style étonnant de son écriture, qu’à cause de la notoriété de son auteur (si tant est qu’il faut être un écrivain connu et reconnu, vivant ou décédé, pour avoir les honneurs du café littéraire). Il sera donc autant question dans le texte qui va suivre de la biographie et de l’œuvre d’Honoré Fragonard, que de celle de Patrick Roegiers.
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Ne nous méprenons pas : parfois, des amateurs (dans le sens noble du terme), surpassent des professionnels de leur art. Ainsi en fut-il en musique où Emmanuel Chabrier (fonctionnaire), Alexandre Borodine (chimiste) et Jean Cras (officier de marine) nous séduisent toujours à l’écoute. Patrick Roegiers est de ceux-là, parce que la littérature ne fut pas sa vocation première : il s’était voué aux planches, à la scène.
A l’origine, Patrick Roegiers n’est donc pas romancier de métier, mais comédien, metteur en scène et directeur de théâtre. Il est né le 22 septembre 1947 à Ixelles. D’origine belge, notre auteur s’est établi à Paris au début des années 1980 après la fermeture de son théâtre. Devenu journaliste et écrivain, il a publié plusieurs romans au Seuil dans la collection Fiction & Cie (celle d’Antoine Volodine), entre autres Beau Regard (1990), Hémisphère Nord (1995) et La Géométrie des Sentiments (1998). On lui doit également divers ouvrages consacrés à la photographie (dont un sur Lewis Carroll).  Force est de reconnaître qu’avec Le Cousin de Fragonard, il a su nous séduire par l’inventivité jouissive de son style, de son vocabulaire, par sa fantaisie digne de l’Oulipo, que l’on retrouve dans ses précédents textes.

Ce roman empli de verve appartient à une tendance littéraire jamais délaissée dans la littérature, bien que l’étiquette soit simplificatrice : le romanesque sur toile de fond historique mâtiné de ce que les Anglo-Saxons appellent biopic ou costume drama (fictions en costumes et adaptations littéraires – de Jane Austen ou Charles Dickens par exemple -  pour la télévision). Il s’inscrit dans une vague remarquable d’œuvres récentes (depuis l’an 2000 en gros) se déroulant toutes au Siècle des Lumières et accessoirement sous la Révolution. A eux seuls, ces romans pourraient nous occuper toute une année du café littéraire : Les Adieux à la Reine, Le Testament d’Olympe, de Chantal Thomas,  Fils unique, de Stéphane Audeguy, Une Education libertine, de Jean-Baptiste del’Amo, Le Calligraphe de Voltaire, de Pablo de Santis, Les Onze de Pierre Michon, Sérénissime assassinat, de Gabrielle Wittkop, La taverne du Doge Loredan, d’Alberto Ongaro, Le Voyage des grands hommes, de François Vallejo sans omettre les livres policiers ayant tous pris cette période comme cadre.     

En histoire, on trouve deux Fragonard : Jean-Honoré, le peintre, et Honoré, le savant, son cousin. On ne s’intéresse au second que depuis une vingtaine d’années, grâce aux efforts entrepris par l’école vétérinaire de Maisons-Alfort, dont le musée, récemment rénové et rouvert, expose les seules pièces anatomiques humaines encore conservées de leur auteur, pièces spectaculaires aux références bibliques, qui forment l’accomplissement de toute une tradition d’habitude exprimée dans les mannequins d’écorchés de cire, tels qu’on peut encore les admirer de nos jours à la Specola de Florence. Les deux Fragonard sont natifs de Grasse, où s’est développée la bien connue industrie de la parfumerie (bien que le nom de l’entreprise actuelle Fragonard n’ait été pris que dans les années 1920), ville évoquée également dans le célèbre roman à succès de Patrick Süskind, Le Parfum.  Patrick Roegiers sait combiner l’art de l’érudition, de l’exactitude historique, de l’anecdote véridique et pertinente (la mort et l’enterrement à la sauvette de Louis XV, clôture d’une séquence extraordinaire, dans le sens fort d’autrefois, tout entière consacrée à la contamination du roi et à sa dernière maladie, où je me suis amusé de la confusion sciemment entretenue entre vérole vénérienne, mal de Naples et petite vérole), avec la recherche littéraire formelle et lexicale. Il se veut baroque et constamment inventif ; il l’assume comme peu d’auteurs osent le faire de nos jours. Patrick Roegiers réinvente un français oublié, une langue d’Ancien Régime imagée et jubilatoire. Il use de mots anciens, disparus des dictionnaires, inusités, tombés en désuétude, en crée de nouveaux, engendre pour notre plus grand plaisir des dérivés de termes archaïques ou rares, multiplie à loisir les néologismes, en amoureux d’une langue française qu’il défend et enrichit mieux que tout autre, ses origines, dans cette banlieue bruxelloise où les conflits linguistiques entre Wallons et Flamands sont si fréquents qu’ils ont manqué mettre fin à l’existence de la Belgique, jouant sans doute autant que son génie de l’écriture, que je juge d’exception. 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/65/Jean-Honor%C3%A9_Fragonard_010.jpg
 C’est la raison qui m’a poussé à proposer ce livre car je déteste les styles  pauvres, convenus et simplistes (d’aucuns diraient laconiques et dépouillés voire contemporains). Foin de la sobriété. Je le sais ; je joue ici la carte contraire d’un Albert Camus dont nous avons pu apprécier dernièrement l’étonnante modernité dans l’Etranger. Mais j’estime qu’écrire comme Camus n’est pas donné à tous, et qu’il ne faut pas l’imposer comme une obligation, ou une mode une façon d’écrire. Nous avons rappelé que, lorsqu’il le fallait, Camus sut aussi être lyrique. La langue française sera plurielle ou elle ne sera pas. Place donc à la délectation, à la truculence et aux plaisirs des banquets copieux où l’on se goberge et fait bombance. Il y a de la ripaille bruegélienne et rabelaisienne chez Patrick Roegiers, dans la grande tradition de la Belgique et de la Flandre. Les esprits chagrins diraient que l’on y frôle sans cesse le trop plein, l’indigestion et l’exagération.  Patrick Roegiers n’est pas le premier à s’être intéressé à son sujet : le cinéma l’a précédé dans Les deux Fragonard, film singulier de 1988[1] qui marqua avant lui l’exhumation de l’oubli de l’auteur du Cavalier de l’Apocalypse, son écorché le plus célèbre auquel notre écrivain prête une origine étonnante. Depuis, divers documentaires (en 1996[2] et 2011) ont ramené l’attention sur Honoré Fragonard.  

 Comme tout roman biographique qui se respecte, Le Cousin de Fragonard suit la chronologie des événements en débutant par la naissance du personnage, en 1732 à Grasse (la même année que son cousin ; cependant, notre anatomiste disparaîtra en 1799, sept ans avant le peintre galant et rococo), d’un père gantier-parfumeur, jugé d’une corporation moins noble que celle des parfumeurs tout court. C’est l’époque des corporations, des jurandes, des corps de métiers, abolis sous la Révolution par les lois D’Alarde et Le Chapelier. Les débuts du livre nous font irrésistiblement penser au Parfum de Patrick Süskind, qui s’étend aussi sur l’univers des parfumeurs grassois. Les destins des deux cousins se croisent de temps à autre, l’un mondain, engagé dans un monde officiel, galant, frivole et lascif, parfaitement intégré à son époque (épisodes rococo développés, dont celui de L’Escarpolette,
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 tableau célèbre aux sous-entendus paillards, qu’on voit aussi dans une séquence du film Les Deux Fragonard) ; l’autre quasi misanthrope, à la frontière de la société, de l’exclusion, presque rejeté comme un paria, parce qu’il s’adonne à un métier vil (la dissection des cadavres, l’anatomie) que l’Eglise catholique condamna longtemps. On suit pas à pas les détails de sa vie, son initiation médicale, son départ du Midi pour la capitale. Son mentor à l’école vétérinaire d’Alfort, Bourgelat, appelé avec constance Bougrelat, dont les traits négatifs sont grossis bien que recelant une large part de vérité (sa propension à tirer la couverture à lui, à s’approprier tous les mérites de ceux qu’il tenait sous sa coupe en s’attribuant les résultats de leurs recherches, alors qu’il ne s’y connaissait qu’en chevaux, en héritier de la tradition hippiatrique  des maréchaux), le limoge en 1771, fait historique majeur qui ruine une carrière à laquelle la modestie de notre personnage prêtait peu d’importance, ce qui le voua à l’obscurité jusqu’à la fin de ses jours. Fragonard se voue à son seul amour, la science. Il se met lui-même à la marge, un peu comme ces confréries de métiers, qui étaient rejetées à la périphérie des villes, à l’exemple des tanneurs, d’ailleurs liés, nous rappelle l’auteur, à la corporation des gantiers-parfumeurs. Il y a du Tristram Shandy de Sterne dans le Cousin de Fragonard, de l’invraisemblance volontaire, de l’irrévérence, de l’absurde assumé, mais de l’absurde humoristique, non pas glauque, angoissant, comme chez Kafka. L’épisode le plus roboratif de cette tendance, dirais-je, est l’affaire du coup de foudre amoureux (chapitre 5), dans le sens littéral, dont la conséquence sera le célibat presque irréversible du héros (à l’exception d’une brève union bien singulière avec une femme plus âgée que lui, dont la décrépitude est décrite avec force détails baroqueux au chapitre 17 jusqu’à son décès scatologique digne de  la Lettre des cosaques Zaporogues de La Chanson du Mal Aimé d’Apollinaire ), comme une fatalité des Parques. Cet amour exclusif prend des accents nécrophiles troublants : Fragonard prélève le cœur de la morte afin de lui rendre des honneurs funèbres à part (comme on le faisait de ceux des rois de France), enterre la jeune femme sous la neige et la glace pour la préserver de la putréfaction. Des années après, il récupère le cadavre (chapitre 16), conservé par le froid, et en une scène qui n’est pas sans rappeler  celle, historique et authentique, de Danton profanant la tombe de sa première épouse Gabrielle, l’étreint longuement, avant de se délecter de sa dissection. L’odeur de la morte, évocatrice, n’est point celle de la pourriture : elle revêt une connotation religieuse, celle des saintes imputrescibles parfumées. Il s’agit là d’une adoration post-mortem, fétichiste, sacrale, de la manifestation d’un rite d’amour-mort via l’anatomie, dont les références me paraissent tirées d’un célèbre film fantastique italien des années 1960 L’effroyable secret du professeur Hitchcock. En ces pages d’une beauté littéraire absolue et baroque, à la limite du malsain bien que dépourvues de toute pornographie, Patrick Roegiers se rapproche avec son style propre – même s’il suscite moins le malaise – des meilleurs passages du Nécrophile de Gabrielle Wittkop, roman d’un érotisme déviant extrême qui fit scandale lors de sa première parution dans les années 1970. C’est là une des traductions littéraires du thème de l’amour fou. Amour aussi des corps morts pour eux-mêmes, pour les œuvres d’art qu’ils suscitent et engendrent par le travail savant du médecin disséqueur méticuleux, digne d’un compagnon s’attelant au chef-d’œuvre, en des séquences d’une sensualité horrifique étonnante, comme s’il s’agissait de les statufier anatomiquement. La belle disséquée devient un homme : virilisée par la grâce de la fiction, événement non attesté par la réalité historique, elle est transformée, écorché naturalisé de cheval aidant en sus, en ce célèbre et spectaculaire Cavalier de l’Apocalypse, pièce maîtresse de l’anatomiste ayant survécu jusqu’à nos jours, exposée désormais au musée de l’école vétérinaire de Maisons-Alfort. L’auteur a donc su nous surprendre là où on ne l’attendait pas.
Fragonard est un écumeur de morgues, en quête du beau cadavre, même s’il se décompose. Il se rapproche des médecins légistes, spécialité nouvelle dont les balbutiements débutent à son époque. Il nous rappelle qu’avec la détresse et la misère effroyable de son temps, beaucoup mouraient indigents, à la rue, par suicide (les fameux noyés de la Seine, mis magistralement en scène dans un court-métrage à la fois documentaire et fictionnel de Peter Greenaway), à cause de la violence inhérente au milieu des démunis, des exclus, à cause des maladies de la pauvreté, mais aussi de la justice royale (récupération des corps des exécutés par pendaison ou autres). Honoré Fragonard devient le témoin d’un monde de précarité ancien qui court à sa perte, avant l’ère de la mort scientifique de masse. Il côtoie incidemment les idées nouvelles, l’Encyclopédie, Diderot, les ferments révolutionnaires semés par les uns et les autres, tout en demeurant à part, dan son microcosme. Il rappelle un peu cette profession particulière antique, de l’Egypte bientôt redécouverte, cette confrérie et corporation des taricheutes et embaumeurs.

Je m’arrêterai aussi sur l’évocation volontiers poussée vers la caricature des dernières années d’Honoré Fragonard sous la Révolution, avec sa rencontre inopinée de Jacques-Louis David (un autre artiste cité de renom étant Watteau), peintre officiel du néo-classicisme, autre obsédé de l’anatomie et du nu, avant tout antique et héroïque, qui montre ô combien l’art du cousin de notre personnage-titre fut frappé d’obsolescence et passa de mode avec la fin d’un monde nourrissant sa carrière. Membre du Comité de sûreté générale sous la Terreur, David,
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 remarqué dès 1785 pour son tableau Le Serment des Horaces devint une sorte de pape, de chef de file de la nouvelle école. En fait, c’est un opportuniste, qui échappa au 9-Thermidor et poursuivit la carrière que l’on sait sous le Premier Empire. On peut reprocher à Patrick Roegiers sa fantaisie de non-historien, puisqu’il télescope allègrement, en des raccourcis à la fois comiques et morbides, les événements et les modes, mêlant 1789, les bouleversements dans les noms, le comput, la mesure du temps, les mœurs, les us et coutumes (le tutoiement imposé, le citoyen remplaçant le sujet),l’exécution de Louis XVI, son goût pour la serrurerie et pour la chasse, la Convention, les sans-culotte, les Muscadins thermidoriens et les Incoyables et Merveilleuses du Directoire, évoquant en une description impitoyable et grotesque les modes extravagantes et excentriques de la fin du siècle, modes s’étant substituées à celles, tout aussi ridicules, de la Cour. Notre écrivain se trompe au passage sur l’âge de Camille Desmoulins, lui attribuant 35 ans, alors que ce dernier, avant son exécution, avait déclaré avoir l’âge du sans-culotte Jésus lorsqu’il mourut (soit 33 ans, Desmoulins étant né en 1760 et ayant été guillotiné avec Danton avant son 34e anniversaire). Patrick Roegiers brasse toute une période à l’accéléré, comme s’il avait hâte d’en finir, surtout sans doute afin d’en appuyer l’aspect de confusion profonde, de perte des repères.

Il joue tant de la chronologie, des faits, qu’il nous leurre en achevant de brouiller les cartes au sujet de la mort des deux cousins, se servant des circonstances véridiques, dignes de l’anecdote, du décès de Jean-Honoré Fragonard en 1806 (comme il le fait aussi pour Diderot en 1784 et Bourgelat en 1779, d’une manière ici vengeresse, presque de justice divine, de châtiment démiurgique, eschatologique, châtiant le responsable de l’échec professionnel de son héros, frappé par la Providence, puni, par sa propre passion, les chevaux, dont il contracte le mal). Notre romancier imagine, pour notre plus grand plaisir, la survie de son cousin et sa rencontre fantastique, onirique, au Ciel, dans les nuages, avec le peintre disparu, sous une forme dialoguée, théâtrale, avant de rétablir, en une pirouette, la réalité historique de la disparition, dans l’obscurité, de l’anatomiste, sept ans auparavant, en 1799. Patrick Roegiers nous expose les thèmes fondamentaux de l’obsolescence, de la déchéance, de l’oubli, à travers la fin lamentable, sans aucun doute dans un profond dénuement, des deux cousins antinomiques, l’un qui était ouvert à une forme de monde, privilégiée, mondaine, coupée du peuple, et l’autre, retranché de ce monde de cour artificiel, à part, paria assumé, mais qui avait de fait conservé un lien indirect avec la vie réelle du peuple, via les cadavres des indigents, des condamnés à mort ou suicidés, qu’il étudiait et disséquait. L’écrivain nous invite à méditer sur l’éphémère des modes, de la célébrité, sur la relativité des choses et des destinées, un peu à la manière des Vanités du XVIIe siècle. Là aussi transparaît son côté d’auteur baroque. Thème aussi, bien sûr de la mort familière, non évacuée comme de nos jours[3], fréquentée, côtoyée, acceptée par fatalisme, par une société où l’espérance de vie ne dépassait guère vingt ans, sans omettre l’effroyable mortalité infantile. Précarité de la vie donc. D’où la recherche, justement baroque, des plaisirs à tout prix. 
A travers les cousins Fragonard, c’est un  Ancien Régime bicéphale, un Janus bifrons, lunaire, à double face, l’une mise en avant, en pleine lumière (rappelez-vous la douceur de vivre regrettée par Talleyrand), l’autre cachée, occulte, des bas-fonds, qui revit puis meurt. Toute une époque disparaît entre 1789 et 1806, avec les trépas à la fois symboliques et réels des deux  Fragonard. Fait paradoxal : l’homme davantage porteur d’avenir, annonciateur du futur, fut Honoré le savant, le caché, en précurseur du siècle de la science positiviste, de la médecine, du XIXe siècle, tandis que Jean-Honoré se contenta d’être de son temps, ne parvenant jamais à sortir de son cadre de cour et de galanterie rococo, à incarner une notion qui n’était pas conceptualisée au XVIIIe siècle : l’avant-garde.

Christian Jannone.


[1] Réalisé par Philippe Le Guay, avec dans les rôles principaux Philippine Leroy-Beaulieu, Robin Renucci et Sami Frey.
[2] Le documentaire de 1996, intitulé L’obscur Fragonard, appartient à une série de trois films consacrés aux anatomistes créateurs de cires et de musées de curiosités Gaetano Zumbo et le docteur Frederik Ruysch, ami du tsar Pierre le Grand, personnage important d’un récent roman passé inaperçu de la critique littéraire officielle, Opéra anatomique, de Maja Brick, une œuvre à réhabiliter d’urgence, mêlant musique baroque, anatomie et physiologie humaines, que je défends bec et ongles sur Internet, bien qu’elle soit d’une écriture plus classique que celle de Patrick Roegiers.
[3] C’est sous le règne de Louis XVI que débute l’éloignement des sépultures hors les murs de la ville, avec le démantèlement du cimetière des Innocent, source d’infestation, dont les ossements constituèrent la source des catacombes de Paris. La vogue du Père-Lachaise suivra, à compter de la première moitié du XIXe siècle.

mercredi 11 juillet 2012

L'éventail d'Aurore-Marie de Saint-Aubain (une bonne feuille du roman "Cybercolonial").

Il est des livres qu'on ne doit pas oser avant d'avoir dépassé quarante ans. 
(Marguerite Yourcenar : Carnets de notes des "Mémoires d'Hadrien", Plon 1958)

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(La scène se déroule au château de Bonnelles, chez la duchesse d'Uzès, durant une soirée boulangiste courue de tout le gratin nationaliste et monarchiste. La duchesse interrompt un dialogue avec le sieur Saturnin de Beauséjour, fonctionnaire retraité et gourmet rubicond.)


Madame la duchesse s’interrompit car Aurore-Marie faisait son entrée, une entrée de reine, jugez-en un peu.
- Madame de Saint-Aubain, baronne de Lacroix-Laval, prononça le larbin perruqué.
La duchesse d’Uzès, à la vue de sa chère amie, ne put s’empêcher de murmurer ces mots précieux:
- Ô Korê delphique ! Comme vous voilà parée !
Aurore-Marie avait revêtu une toilette de bal dernier cri, signée Worth,

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 tout en soie brodée, dont la sur-jupe ou polonaise s’ouvrait sur une traîne gaufrée et brochée. Les motifs argentés, en formes de gouttes d’eau, étincelaient sous la lumière des lustres à girandoles. Le décolleté, en V évasé, laissant deviner le galbe de ses épaules, se terminait par une engrêlure de dentelle chantilly. Les manches petit ballon avaient un revenez-y de mode Premier Empire. Mais ce qui les différenciait fondamentalement de ces dernières, c’étaient les nœuds marquant la naissance des épaules. Les longs gants de satin montaient jusqu’à ses coudes ; par-dessus la main gauche était passé un simple bracelet d’or blanc. Par contre, le cou gracile s’ornait d’un magnifique pendentif octogonal en diamant dont un œillet rouge ne parvenait pas à éteindre le feu. La coiffure de Madame la baronne était travaillée avec art. Ses cheveux blonds avaient opté pour une torsade destinée à recevoir une demi-lune toute adamantine. Il s’agissait de bijoux sans prétention mais dont le coût total aurait permis à une famille ouvrière de vivre aisément durant deux cent cinquante ans. Quant aux pendentifs, ils étaient du même acabit, des gouttes d’eau, affinant encore si possible les lobes délicats et pellucides de Madame de Saint-Aubain. On eût cru ces boucles d’oreilles atteintes de stillation. Accessoire indispensable : l’éventail. Tel un Marcel Proust glosant sur les monocles, il est temps pour nous de nous amuser à l’inventaire de ces différents accessoires de toilette, qui, cette soirée-là, tentaient de rivaliser entre eux, sans pour autant détrôner celui de la poétesse décadente.
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Toutes les Dames présentes agitèrent à dessein leur accessoire de mode, s’éventant comme si elles eussent eu grand chaud, bien que la température qui régnait dans ce salon, du fait de ses dimensions conséquentes le rendant malaisé à chauffer l’hiver, malgré le printemps assez avancé, fût quelque peu fraîche. Ce geste délicat, bien synchronisé par une quinzaine de mains gantées avec ostentation, longues, fines ou potelées, n’avait donc pas pour but de soulager ces précieuses, de les aérer, de prévenir de malséants accès de vapeurs, mais bien de montrer, à titre de comparaison, de représentation, leur objet de toilette mondaine aux yeux de celle qu’elles enviaient, nonobstant son provincialisme point toujours bien vu à Paris. C’eût été inconséquent, malséant, de ne point leur donner la réplique à l’identique ; aussi, Aurore-Marie répéta le même geste, ouvrant son éventail, l’agitant de quelques languides battements, l’exposant aux regards avides et concupiscents de celles dont ne manquait qu’un face-à-main pour mirer le moindre détail infime de l’accessoire ouvragé. Quoi qu’elles murmurassent - admiratives ou jalouses, appréciatrices ou critiques  - les lèvres des rivales en coquetterie fat, fort agitées et tremblotantes, indifférèrent la baronne de Lacroix-Laval, qui poursuivit son entrée et salua tour à tour chaque invité, avec un jeu d’échanges protocolaires de baisemains et de courbettes. C’était là plus qu’un usage, plus qu’un savoir-vivre ; c’était une assuétude. Au friselis de la robe d’Aurore-Marie se mêla le bruissement ostensible de son éventement, superposé aux quinze autres, dont une ouïe exercée et subtile aurait su distinguer et analyser les divers types de dentelles et autres matières nobles entrant dans la façon des indispensables et dispendieux objets. 
Celui de la poétesse lyonnaise, voulions-nous sous-entendre, l’emportait en préciosité sur tous les autres, non qu’il fût d’exception ; mais les motifs japonards qui l’ornementaient, en sus de la soie et des dentelles chantilly entrant dans sa composition, brodés de fils d’or, surpassaient tout le reste… Il s’agissait d’une soyeuse reproduction art pour l’art d’une estampe d’Hiroshige s’intitulant Le Mont Fuji au printemps.
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 La mieux pourvue des convives - comtesse de** - brandissait une pâle imitation de De Nittis calquée sur Hokusai, aussi inspirée et enchanteresse qu’elle eût pu sembler, en mièvre évocation de cette Vague impressionniste, fleuron de nos parangons du modernisme esthétique. Une autre - Gyp en personne, qui n’avait point oublié qu’elle descendait de Mirabeau -  arborait un éventail de dentelles du Puy où se mélangeaient des broderies représentant des grues cendrées. Les autres se contentaient d’éléments répétitifs floraux, agrestes, pastoraux, paysannesques, grecs, marins ou faunesques, jamais géométriques ou schématiques, à la stylisation limitée par l’esprit bourgeois du temps. Rien, selon ces Dames, n’égalait les broderies anglaises (caractérisant dix des quinze éventails rivaux), quoiqu’elles valussent peu (et encore moins que de dévaluées toiles de Jouy passées de mode) aux yeux experts de Madame de Saint-Aubain, car son accessoire surpassait indéniablement tous ceux de ses rivales, dont ne restait que la variété des matières des manches pour la concurrencer, en sus du gland ou du pompon bariolé retombant, argenté - car assorti à la toilette Worth - dans le cas de la baronne. C’était donc un cortège de manches composites de nacre, d’écaille, d’ivoire, d’ambre, de corne, d’os (ostéodontokératiques, eût écrit Raymond Dart selon une théorie paléontologique erronée émanant de lui seul, bien que ces Dames ne pussent s’assimiler aux Australopithèques) surmontés par d’arachnéennes images brodées ou tissées, osant parfois jusqu’aux crêpures et lourdes damassures inutiles et superfétatoires, cortège qui s’essayait à accompagner la marche triomphale d’Aurore-Marie. Elle s’amusa à ouvrir grand son objet de coquette, y affichant et affirmant ostensiblement son nom, broché et tissé, en caractères nippons, agrémenté du lambel des Lacroix-Laval (cela afin d’ajouter une touche d’une superfluité encore plus décadente) comme signature ou armoiries de la propriétaire du chef-d’œuvre.

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Mais toutes les bonnes choses ayant une fin, la vedette de l’instant fut surpassée par le couple que tout le monde attendait :
« Le général Georges Boulanger et  Madame De Bonnemains ! » trompeta le « chambellan ».

samedi 7 juillet 2012

Anthony Trollope, nouvelle victime du présentisme culturel à tout crin.

Jacqueline de Romilly détestait le présentisme caractérisant notre époque. Je parle quant à moi d'immédiateté culturelle. L'édition récente (en février 2012) d'un roman inédit de l'écrivain victorien Anthony Trollope (1815-1882)
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 par Fayard, Le Docteur Thorne, est passée totalement inaperçue de nos médias littéraires doctement officiels, au point que ce bouquin n'est même pas en vue sur les étals des libraires de la région bouseuse ensoleillée que j'ai le malheur d'habiter. Après le silence radio sur la réédition en poche (la précédente remontait à 1975 !) de l'incontournable Jungle, d'Upton Sinclair,
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 qui aurait dû faire l'événement dans ce monde de brutes peinant sous la cangue hayekienne et le carcan ultralibéral imposés artificiellement depuis l'après mai-68 par une micro coterie de cour digne de celle de Philippe Le Bon, duc de Bourgogne au XVe siècle, Le Docteur Thorne fait donc figure de nouvelle manifestation du mépris pour tout ce qui n'est pas à la mode branchée de marché. J'ai souventefois en tête ce débat imaginaire entre un nouveau Mandrin et un premier ministre d'Albion, au sujet justement de La Jungle, où l'on évoque au passage la théorie de l'observateur impartial se retrouvant au Cambrien, tel que Stephen Jay Gould nous l'exposa et la conta dans son chef-d'oeuvre La Vie est belle. Selon le grand paléontologue américain, vulgarisateur hors pair, cet observateur eût été incapable de discerner les futurs vainqueurs et vaincus de l'Evolution, les espèces vouées à l'extinction et celles porteuses d'avenir. Notre voyageur du temps ignorantin ou sibyllin, de bonne foi, aurait désigné le prédateur Anomalocaris, le seigneur des mers cambriennes,
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 comme le gagnant et Pikaïa,

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 un insignifiant ancêtre supposé des chordés et vertébrés, comme le looser de service. Je pense que nos seigneurs actuels de la culture officielle, qui nous imposent leur vision exclusive à sens unique en excluant trop de choses remarquables parce que soi-disant inactuelles, formeront les Anomalocaris de demain, destinés à disparaître dans la grande loterie évolutive humaine... et autre.