samedi 21 mai 2016

Charlotte Brontë : un bicentenaire oublié en France.

Depuis qu'Arte a cru bon d'abandonner les sujets considérés à tort comme futiles, les soirées Thema sont devenues soirées "trauma". (Journal d'un anti bourgeois du XXIe siècle).

Je pensais à tous ces formidables documentaires qui ne seraient jamais acquis ou produits, qui ne verraient pas le jour, documentaires qui eussent dû être consacrés à telle ou telle commémoration de grands écrivains antérieurs à mon siècle à cause des lignes éditoriales culturelles défectueuses d'Arte et France télévisions. Ô Charlotte Brontë, Charles Dickens, Miguel de Cervantès, Henry James ! Que de films pédagogiques intelligents on eût dû tourner en votre immortel honneur ! (Mémoires d'un partisan de la Culture d'avant Pierre Bourdieu).

Tout est possible ! (Marceau Pivert)

L'ultraliberalismo è una merda pericolosa  (Il Nuovo Pasolini)

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Ne tombez pas abasourdis, chers lecteurs de ce blog : hors du Royaume-Uni, Charlotte Brontë est désormais plus connue au Liban qu'en France ! Oui, vous avez bien lu : seul le célèbre quotidien libanais francophone L'Orient le Jour a consacré un article au bicentenaire de la naissance de la grande romancière le 21 avril 1816. Un 21 avril, comme Spirou ! Mais là, c'était en 1938. Sinon, pour un autre article francophone, il faut aller chercher au Québec avec le Devoir une autre trace ténue d'une quelconque relation de la célébration de cette "auteure" victorienne pourtant incontournable. Il y a donc bien un mal culturel national (issu de Bourdieu ou pas ?) puisque, hors ces deux articles, ce fut niet en français ! Certes, Arte a bien diffusé récemment sur ses ondes numériques la remarquable adaptation de 2011 de Jane Eyre par Cary Fukunaga, sans jamais exprimer explicitement que cette diffusion se faisait à l'occasion des deux cents ans de la venue au monde de l'aînée des soeurs Brontë. Pour rappel, si l'on veut bien fouiller parmi les articles les plus anciens de mon blog, la sortie hexagonale de ce Jane Eyre
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 fut des plus chaotiques, puisque reportée pas moins de quatre fois entre septembre 2011 et juillet 2012 ! Nous sommes tellement fâchés avec la grande littérature britannique du XIXe siècle (et même d'avant) que la sortie en salles de l'adaptation cinématographique du pastiche horrifique de Jane Austen, Orgueil et Préjugés et Zombies de Seth Grahame-Smith, initialement prévue chez nous le 16 mars 2016, a été semble-t-il définitivement annulée ! Pourtant, Matt Smith, comédien que j'apprécie énormément, y joue.
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Paradoxe gênant aux entournures à  une époque où désormais, toute l'oeuvre romanesque de Charlotte Brontë est disponible en poche grâce aux éditions archipoche. Le magazine Lire, quant à lui, s'est contenté de rapporter la parution d'un roman biopic ragot sur un amour caché de Charlotte Brontë. A l'heure où la critique officielle est en passe de bouder, d'ignorer Daddy Love, le dernier opus de Joyce Carol Oates traduit en français, bien qu'il traite d'un sujet en phase avec l'actualité la plus abjecte (la pédophilie), les manquements culturels nationaux à répétition au sujet des meilleures romancières britanniques du XIXe siècle ne sont plus pour moi sujet d'étonnement : tout cela me semble imparable, logique, vu le gouffre fangeux dans lequel nous tombons. Heureusement qu'il reste la blogosphère pour défendre les vrais bons titres et pallier les insuffisances de ces ignorantins lacunaires de pseudo-critiques officiels auto institués qui taisent trop de  romans valables au profit du maniement d'encensoir vers ceux qu'on oubliera !
A l'heure misogyne anglaise où il était malséant que des femmes écrivissent et publiassent sous leur véritable patronyme, Charlotte Brontë, tout comme ses soeurs Anne et Emily, avait été obligée d'opter pour le pseudonyme de Currer Bell (parmi deux autres Bell). Désormais, outre le célébrissime et impérissable Jane Eyre, les trois autres romans de Madame Brontë, Shirley, Villette et Le Professeur (refusé en 1847 par tous les éditeurs, il ne connut qu'une publication posthume en 1857), sont devenus faciles d'accès en format poche et c'est heureux. Shirley (1849), particulièrement remarquable, mérite qu'on le recommande. Roman social, industriel, dont l'action se situe en 1811-1812, à l'époque de la dépression économique (due en partie au blocus napoléonien, l'autre raison étant la loi des crises cycliques) et du luddisme suit de près Mary Barton, premier roman d'Elizabeth Gaskell sorti en 1848, localisé à Manchester dans les années 1830-40.
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Vous êtes donc invités chaleureusement à vous plonger dans la découverte de l'oeuvre romanesque et partiellement autobiographique (référence à son séjour professionnel bruxellois) de la grande Charlotte Brontë, femme de tête, figure féministe comme le XIXe siècle en compta beaucoup (plus que l'on ne croit communément) sans omettre les fragments inachevés qu'elle nous légua et ses essais poétiques (confère sur Wikipedia, en version bilingue, le poème qu'elle composa à la mort d'Anne Brontë).
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La prochaine fois, j'évoquerai l'époque où Arte censurait ses documentaires en les déprogrammant de manière définitive. 

samedi 14 mai 2016

Ces écrivains dont la France ne veut plus 12 : Saint-John Perse.

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Une pluie drue tombait depuis tantôt trois heures sur les sentines enténébrées des quartiers lépreux de la grand’ville tentaculaire. L’onde diluvienne se déversait à loisir depuis un ciel sinistre et noir dont la teinte de plomb mortifère était à la semblance d’un enfer aqueux. (Aurore-Marie de Saint-Aubain : Le Trottin chapitre premier incipit Louis Morand éditeur 1890)

Paris, nombril crasseux et puant de France. Le soleil, suspendu au ciel comme un oeil de cyclope, jetait sur la ville une chaleur incorruptible, une sécheresse suffocante. (Jean-Baptiste Del Amo : Une éducation libertine première partie chapitre I incipit Gallimard 2008)


Péguy, Dieu que c'est beau ! Mais c'est vieux ! Ce n'est plus dans les moeurs d'aujourd'hui de lire de la poésie. (souligné par nous) J'ai cherché un moyen susceptible de donner un goût et une compréhension du texte de Péguy, qui est universel. (Bruno Dumont, cinéaste, au sujet de son projet d'adapter au cinéma Jeanne d'Arc de Charles Péguy. Interview de Frédéric Theobald (extrait) in : La Vie n° 3689 du 12 au 18 mai 2016)

Les paroles du réalisateur Bruno Dumont, en ouverture de cet article, ne reflètent aucune volonté polémique. Elles constituent un constat amer : le début du XXIe siècle semble ne plus aimer la poésie, rêveuse, déconnectée du matérialisme hayekien abject pur et dur, qui colonise et pollue, via la marché, l'intégralité de notre existence, tel l'Etat unique du Bienfaiteur d'Eugène Zamiatine dans Nous Autres, récemment analysé en ce même blog. 
Saint-John Perse (1887-1975), appartient à cette catégorie de poète rejetés, sous prétexte de l'intellectualisme aigu de son oeuvre. 
Tout comme Paul Claudel, il fut avant tout diplomate. Alexis Leger (il tenait à ce qu'on orthographiât son nom sans accent) incarne par excellence ces écrivains à double casquette, dont la carrière professionnelle, prestigieuse, ne contrecarra aucunement l'inspiration de la plume. Il fut secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, à compter de 1933, en remplacement de Philippe Berthelot, gravement malade. On peut le qualifier de "secrétaire général du Quai d'Orsay". Partisan de la paix, de la réconciliation franco-allemande, Alexis Leger voulut poursuivre l'oeuvre de son mentor Aristide Briand, le grand ministre des affaires étrangères des années vingt. Notre poète peut être considéré comme l'un des auteurs des accords de Locarno de 1925. De même, une fois le danger nazi apparu, lors de la première tentative d'Anschluss de 1934, Alexis Leger devint un des moteurs du front de Stresa, célèbre conférence au cours de laquelle Mussolini afficha sa volonté de contrer les ambitions hitlériennes. C'était en 1935, et la guerre d'Ethiopie qui s'en suivit fit basculer le Duce dans le camp nazi. 
C'est sans doute la raison pour laquelle Alexis Leger finit par devenir un symbole des contradictions, des atermoiements et des errements de la politique étrangère de la IIIe République lors de la marche à la seconde guerre mondiale. Cette ligne erratique a bien été analysée par le grand historien Jean-Baptiste Duroselle dans son ouvrage : Politique étrangère de la France, la décadence aux éditions du Seuil. Les morts successives d'Aristide Briand (en 1932) et de Louis Barthou,
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 assassiné à Marseille avec le roi Alexandre 1er de Yougoslavie (1934), laissèrent un vide dont la diplomatie de la France ne se releva pas : cela conduisit à la capitulation de Munich face à Hitler. 
Sans doute un homme comme Paul Reynaud jugeait-il qu'Alexis Leger avait une part de responsabilité dans les événements, cette politique passive devant la montée du péril nazi : président du Conseil en pleine tourmente, il limogea Alexis Leger alors que la défaite de juin 1940 se profilait à l'horizon.

On comprend mieux l'animosité réciproque de Saint-John Perse et du général de Gaulle, éclairée par les circonstances et les événements historiques : le premier nia toute légitimité à de Gaulle et à la France libre, préférant l'exil aux Etats-Unis plutôt que la poursuite à Londres de la lutte. Son geste rappelle celui de Bernanos. Bien qu'il eût été radié de la Légion d'honneur par Vichy et déchu de la nationalité française, Léger refusa tout ralliement à la cause gaulliste, préférant écouter Roosevelt qui n'aimait pas le Général. De Gaulle ne pouvait pardonner ni au diplomate ni à l'écrivain. Il s'opposa semble-t-il à toute candidature de Saint-John Perse à l'Académie française et ne le félicita nullement lorsqu'il obtint le prix Nobel de littérature en 1960, avec l'appui des Etats-Unis et du secrétaire général de l'ONU. 
C'est pourquoi Saint-John Perse fut politiquement persona non grata, quasi exclu des programmes scolaires (on n'en parle presque jamais) et jugé comme un poète difficile, hermétique, sorte de dernier représentant d'une poésie mallarméenne illisible et imbuvable. Ce procès d'intention niait les qualités littéraires indéniables de celui qui, entre autres noms de plume, avait adopté celui de  Saint-John Perse à compter de la publication d'Anabase en 1924. Or, c'était oublier que le poète était actif, publié depuis 1908 avec Des villes sur trois modes, que ses origines guadeloupéennes (il naquit à Pointe-à-Pitre) ne pouvaient que jouer en faveur d'une inspiration singulière. Certes, Saint-John Perse n'est pas rattachable à l'esthétique noire puisque créole, même s'il quitta la Guadeloupe à douze ans pour la métropole, à Pau. Ses rencontres successives avec Francis Jammes, Paul Claudel et André Gide furent décisives. 

Sur trois grandes saisons m'établissant avec honneur, j'augure bien du sol où j'ai fondé ma loi.

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Ainsi débute Anabase.
  
L'écriture est superbe, très recherchée. La qualité littéraire extrême de la poésie de Saint-John Perse, qui relève pourtant de plain pied de la littérature du XXe siècle, est source de malentendus. Son maniérisme exacerbé semble la ranger parmi les ultimes avatars des recherches "art pour l'art" du XIXe siècle, comme s'il se fût agi du dernier disciple de la ô combien fictive Aurore-Marie de Saint-Aubain ! Rien de tout cela en fait, le reste n'étant qu'imagination pure...
Je pense avant tout que la poésie est affaire de musique, sans doute à cause de mes origines méditerranéennes. Pas plus tard qu'hier, je me délectais à la lecture bilingue simultanée (italien et français) de la poésie insigne de Dino Campana (1885-1932)
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 en son recueil des Chants orphiques, publiés en 1914.  La poésie de Dino Campana reflète l'essence même de la langue italienne, romane s'il en est. Or, ne l'oublions pas, Saint-John Perse écrit aussi dans une langue romane, musicale d'abord, et la musicalité de ses vers et de sa prose poétique n'est pas sans faire songer aux îles, à la langue créole qu'il entendit enfant en Guadeloupe.
C'est ainsi que demeure en moi une aspiration esthétique fondamentale, sorte d'aspiration je dirais intuitive, quasi atavique, en faveur de ce type de poésie, certes datée pour le lectorat commun, poésie rythmée, scandée, faite pour être lue à haute voix, déclamatoire, ainsi qu'il en fut dans l'aire méditerranéenne gréco-romaine, lorsque l'oralité de l'aède, de l'Orphée, primait, lecture auditive envoûtante (afin que toute la subtilité du texte nous soit révélée). Oralité bardique aussi, pour employer le néologisme d'Antoine Volodine.
Il est amusant de constater que la fréquentation de Saint-John Perse a pu incidemment influer sur la versification de mon hétéronyme Aurore-Marie. Prenons le procédé de répétition à transformation d'un vers, qui diffère de celui, à l'identique, que l'on retrouve chez Baudelaire (par exemple, dans la Prière à Satan). Il ne s'agit pas non plus d'un pantoum, poème d'origine malaise, où le principe consiste à répéter un vers en le décalant dans les strophes.

J'honore les vivants, j'ai face parmi vous. (...)
J'honore les vivants, j'ai grâce parmi vous. (...)
J'honore les vivants, j'ai hâte parmi vous. (...)
(Chanson du présomptif) 

Dans la poésie, pour une fois sobrement et énigmatiquement intitulée Sans titre, Aurore-Marie de Saint-Aubain débute ainsi chaque strophe :

Je pleure l'amour enfui seulette en mon palais (...)
Je pleure l'amour parti pauvresse en ma chaumine (...)
Je pleure l'amour volé blasée du bel été (...)
Je pleure l'amour fané en l'étiolée jonchée (...)
Je pleure l'amour fini en ma bière gaufrée (...)

Il s'agit bien là d'un style proche du procédé musical de la variation, peut-être même de la passacaille et de la chaconne, ce qui rapproche ce poème de la sensibilité et de l'esthétique baroques chères à Jean-Sébastien Bach. N'oublions pas les variations Goldberg.
Du point de vue de Saint-John Perse, on peut parler de texte à transformation, évolutif, mutant, obéissant aux principes évolutionnistes. Le poème n'est pas fixe, il peut varier, se métamorphoser indéfiniment. Poème transformiste, darwinien, descendance strophique avec modification... Saint-John Perse emploie dans le titre le terme de présomptif, comme s'il s'agissait d'un nouveau mode temporel, de conjugaison, qu'il aurait inventé. Tout cela relève de fait de la volonté d'innovation, d'expérimentation permanente qui rattache bien Saint-John Perse à la mouvance de la littérature contemporaine, expérimentale, sans cesse novatrice. La Chanson du présomptif rejoint même (ceci étant une interprétation strictement personnelle), tout comme Anabase, une volonté ethnographique, bien au-delà des restitutions empesées de Leconte de Lisle au XIXe siècle (je pense notamment aux Poèmes barbares). Saint-John Perse est un contemporain de Paul Rivet, de Marcel Griaule, de Michel Leiris et de Claude Lévi-Strauss. Sa poésie recherchée, raffinée, difficile à décrypter par le profane, apparaît tels ces extraordinaires masques à transformation amérindiens de la côte ouest du Canada. Il fait oeuvre sacrale, sacrée et trahit (dans le sens positif du terme) sa contemporanéité avec Pablo Picasso et André Jolivet, avec le primitivisme sublimé qui suivit la découverte par l'Occident des arts africains, océaniens et amérindiens.
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Saint-John Perse fut cependant un exilé de l'intérieur comme de l'extérieur. En témoigne l'écriture d'Exil (1942) dédié à Archibald MacLeish. Il fut un homme des cycles inspirés géographiques, exploratoires, primitivo-surréalistes, antillais, asiatique, américain, provençal (sorte de ressourcement méditerranéen ultime, puisque, après tant d'écrivains et de peintres, il vécut et mourut près de la Méditerranée, en la presqu'île de Giens dans le Var, havre ultime de Sècheresse que l'on ne peut confondre avec l'oeuvre chorale de Francis Poulenc qui lui est antérieure).

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Livrons quelques extraits disparates et énigmatiques des écrits de Saint-John Perse à la sagacité des lectrices et lecteurs avant de conclure ce trop bref aperçu.

Sur des plaintes de pluviers s'en fut l'aube plaintive, s'en fut l'hyade pluvieuse à la recherche du mot pur, (...)
De beaux fragments d'histoires en dérive sur des pales d'hélices, dans le ciel plein d'erreurs et d'errantes prémisses, se mirent à virer pour le délice du scoliaste. (...)
L'officiant chaussé de feutre et ganté de soie grège efface, à grand renfort de manches, l'affleurement des signes illicites de la nuit.

Ainsi va toute chair au cilice du sel, le fruit de cendre de nos veilles, la rose naine de vos sables, et l'épouse nocturne avant l'aurore reconduite... (...)
(Exil IV extrait)  

Admirez les rimes internes : hélices, prémisses, délice. Ainsi va toute chair ... ne peut-on évoquer au passage le titre français du roman majeur de Samuel Butler (1835-1902) lui-même darwinien ?

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Le bamyan de la pluie prend ses assises sur la Ville,
Un polypier hâtif monte à ses noces de corail dans tout ce lait d'eau vive,
Et l'Idée nue comme un rétiaire peigne au jardin du peuple sa crinière de fille. (...)
(Pluies I extrait

Soeur des guerriers d'Assur furent les hautes Pluies en marche sur la terre :
Casquées de plumes et haut-troussées, éperonnées d'argent et de cristal,
Comme Didon foulant l'ivoire aux portes de Carthage. (...)
(Pluies III extrait)
Des Amazones d'un nouveau type : Leconte de Lisle revisité et le douanier Rousseau se télescopent en un kaléidoscope de métaphores surréalistes.

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L'Eté plus vaste que l'Empire suspend aux tables de l'espace plusieurs étages de climats. La terre vaste sur son aire roule à pleins bords sa braise pâle sous les cendres. - Couleur de soufre, de miel, couleur de choses immortelles, toute la terre aux herbes s'allumant aux pailles de l'autre hiver - et de l'éponge verte d'un seul arbre le ciel tire son suc violet. 
Un lieu de pierres à mica ! Pas une graine pure dans les barbes du vent. Et la lumière comme une huile. - De la fissure des paupières au fil des cimes m'unissant, je sais la pierre tachée d'ouïes, les essaims du silence aux ruches de lumière ; et mon coeur prend souci d'une famille d'acridiens... (...)
(Anabase VII extrait)
Certes, l'on est en droit de préférer René Char,
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 Eluard, Aragon Yves Bonnefoy
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 et d'autres, mais le prix Nobel de Saint-John Perse n'est point immérité. Seulement, sa réputation d'écrivain difficile l'exclut hélas durablement des programmes scolaires, du bac français en particulier, pour une raison inverse à celle excluant trop fréquemment Alexandre Dumas.
 Mais c'est omettre que Saint-John Perse demeure un écrivain de synthèse, syncrétique même. Il transcende tout un siècle d'expérimentations poétiques de 1850 à 1960. Tour à tour néo mallarméen
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 bretonnant (dans l'acception surréelle), dernier des parnassiens, ultime orientaliste post-moderne, premier des poètes insulaires créoles, pataphysicien d'un oulipo sérieux quoique absurde, douanier Rousseau et Paul Gauguin du vers et de la prose poétique, héritier de Rimbaud, Saint-John Perse ne cesse de nous surprendre. La direction de ses vers est indéterminée, relativiste même : il est fils poétique d'Einstein et d'Eisenberg, s'inscrivant en cela en plein XXe siècle. Il faut le lire à plusieurs reprises pour en extraire la substantifique moelle, pour déceler de nouvelles beautés en ses oeuvres. Il ne se livre pas tout entier spontanément. Ses textes sont pensés, réfléchis, calculés, non point intuitifs, jaillis comme cela, du Rien. La simplicité n'est pas son but, non pas aussi le dépouillement et la concision : laissons ce style par exemple à Guillevic. Saint-John Perse brille, chatoie, brasille, envoûte, séduit, mais non point par snobisme. Apparemment, il ne flatte que l'intellect, la cérébralité mathématique, et pourtant, le coeur finit par succomber. On comprend, alors, on jubile. Les équations de Saint-John Perse à inconnues multiples entonnent leur chant polyphonique et polymorphe.
Situé au carrefour où se rejoignent, où confluent tous les courants poétiques qu'il eut à connaître, tout à la fois brasseur et épigone du symbolisme, de l'exotisme et du surréalisme, les ayant revivifiés, sublimés, renouvelés, dépassés, Saint-John Perse serait-il en fait le dernier des classiques ?

Prochainement : où il sera question de l'oubli du bicentenaire de la naissance de Charlotte Brontë.

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samedi 30 avril 2016

2016 : Shakespeare seul ?

Par Cyber Léon Bloy.

Le sage est indifférent aux clameurs de la foule (test psychologique de classe de 3e 1978).

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C'était en 2005 ; non point au temps des dinosaures, des patriarches bibliques, de Mathusalem, du Déluge... non, en 2005. Une époque point si ancienne que cela, non pas antédiluvienne. T'en souvient-il ? En ces temps si loin, si proches, Arte se faisait fort de commémorer tout ce qu'il fallait commémorer et d'autres chaînes d'une a-télévision point encore tout à fait accomplie, réalisée, osaient mettre la main à la pâte. Nul ne fut ignoré, tous s'en trouvèrent honorés, sans discrimination, sans chiasme, sans omission crasse, idéologique et turbide...
Ces événements, ces célébrités avaient nom : Jules Verne, Albert Einstein et la loi de la relativité restreinte, Don Quichotte, Jean-Paul Sartre, Austerlitz, Andersen, Schiller... Nul ne fut omis donc. Ce n'était pas il y a mille ans, ni la meilleure, ni la pire des époques, comme l'avait écrit le sieur Charles Dickens, grande victime du retournement mémoriel qui s'en suivit (mais il succédait dans l'omission commémorative à Corneille, Alfred Jarry, Rimsky-Korsakov, Albeniz, Jean Moréas, Mark Twain, Jules Renard...). Le douanier Rousseau, quant à lui, bénéficie d'une rétrospective importante avec six années de retard sur l'anniversaire de sa disparition !
Après le grand retournement de 2006, l'on sélectionna toujours davantage qui devait être honoré, célébré, et qui l'on devait ignorer ou restreindre : arbitraire insultant, intéressé, ambigu, témoignage d'une ignorance culturelle scandaleuse et immonde. 
En 2016, beaucoup de points négatifs son constatés ; il y a déjà peu d'élus. Certes, l'on s'est rappelé des cinquante ans de la disparition de Buster Keaton ce grand burlesque qui jamais, au grand jamais ne riait. Certes, Sir Yehudi Menuhin va avoir éminemment droit à des émissions justifiées, toujours sur Arte (seulement sur Arte hélas, dirais-je) et à des horaires souventes fois inappropriés. Les autres chaînes, on le sait, se reposent sur Arte, ne font strictement plus rien du tout. A quoi bon ? Nos producteurs télévisuels nationaux, hors les deux guerres mondiales, se désintéressent de toute réalisation de documentaires mémoriels antérieurs à l'Histoire contemporaine. Ils délaissent le passé antérieur, se vouent à l'Histoire immédiate, pour expliquer le monde, sans le recul nécessaire, sans le regard distant nécessaire. Soyez attentifs : faites cas de la nationalité d'origine des documentaires historiques et culturels non axés sur les périodes récentes et immédiate : la présence des sociétés françaises de production  y diminue comme peau de chagrin, ne cesse de s'étrécir d'année en année.
C'est la raison pour laquelle tous ces salops officiels se moquent comme d'une guigne de qui étaient Henry James et Miguel de Cervantès. Quid d'Henry James : à ce jour, on compte sur les doigts d'une main ce qui a été fait pour le célébrer en 2016 : La Pléiade, France loisirs (oui, vous avez bien lu : au crédit de ce réseau mercantile de librairies, on peut inscrire Henry James grâce à l'édition d'un recueil de nouvelles !), l 'INA et ... Philippe Claudel en raison d'un article publié dans le numéro d'avril 2016 du Magazine littéraire : "Henry James, maître d'indécision", là où tout un numéro spécial eût dû s'imposer (Le magazine littéraire est en principe expert en la matière, mais je tiens cependant à rappeler que son numéro consacré à Diderot parut un mois après la date de son anniversaire, novembre 2013 en lieu et place d'octobre !). Quant à Miguel de Cervantès, il se réduit pour l'instant en France au partage du dossier thématique comparatif avec Shakespeare paru en janvier 2016  dans le même Magazine littéraire. Rien dans Lire, niet dans Télérama, nada dans Le Monde des livres et nichts sur Arte, contrairement à 2005. Par contre, le Figaro a publié plusieurs article au sujet du grand écrivain espagnol, dont un consacré à la publication de Don Quichotte sur Twitter. L'attitude des médias bobo constitue un risque de restreindre le créateur de l'hidalgo à la triste figure en centre d'intérêt restreint Asperger conçu à la mesure des vieux réacs rassis du 16e arrondissement de Paris, lecteurs forcément coutumiers du quotidien conservateur... A l'instant où la superbe traduction de Jean Cassou, homme de gauche, dois-je le rappeler, s'efface du catalogue de Folio et de La Pléiade au profit de nouvelles translations en français plus "moderne" (on lui reprocha d'avoir "respecté" le style langagier aristocratique forcément compassé et inintelligible du XVIIe siècle, langage désormais hermétique d'initiés réservé aux gentilshommes du siècle de Louis XIII, Jean Cassou ayant travaillé à partir des traductions originelles françaises, et d'avoir fait causer Sancho Pança avec d'inappropriés imparfaits du subjonctif, temps le plus banni par notre modernité dont se targue une multiplicité d'écrivaillons patentés et autres plumitifs simplissimes), l'heure est grave.On se débarrasse commodément du travail de Cassou, jugé trop maniéré et daté, sous prétexte que son style de traduction battait en brèche l'idée d'un Don Quichotte écrit pour le peuple.
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Longtemps, de Don Quichotte, je ne connus que l'allusion qui en était faite dans Astérix, ou encore l'adaptation en dessin animé de Mister Magoo. Il est vrai que je n'avais alors que huit-dix ans et que ma soeur, qui possédait les versions du livre de poche du roman, me disait que sa lecture en était fort difficile. Depuis 2005, j'ai découvert que Don Quichotte de la Manche était non seulement le premier roman moderne, ainsi que le disait le documentaire d'Arte, mais qu'il s'agissait également d'une trans-fiction brassant plusieurs genres littéraires, au-delà du pastiche des romans de chevalerie. Je m'attelai avec enthousiasme à déguster la relecture qu'en fit Miguel de Unamuno.
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 Le cas Cervantès est bien épineux : il témoigne du cul de basse fosse fangeux dans lequel est tombée la culture occidentale. Le gouvernement espagnol intérimaire n'a fichtrement rien f..tu pour commémorer son écrivain le plus considérable, le méprisant ouvertement, se reposant sur les manifestations locales. Cela ne vous rappelle rien ? Si, bien sûr : Denis Diderot réduit à Langres en 2013 et Pierre Corneille restreint à Rouen. Pendant ce temps, la force de frappe ultra commerciale anglo-saxonne ne s'est point privée de fêtes tonitruantes, dominatrices, autour du grand dramaturge William Shakespeare (dont Mark Twain doutait qu'il eût écrit ses pièces), manifestations considérables auxquelles Arte ne s'est nullement privée de faire écho, chorus... en ignorant Cervantès, comme elle ne le fit pas en 2005. Si Herr Rajoy et ses séides escomptaient qu'Arte s'intéressât de nouveau à Don Quichotte et à Sancho Pança, ils ont tout faux !
 Cherchez la raison spécieuse qui a exclu Cervantès des événements culturels européens de 2016. Peut-être sa captivité à Alger, aux mains des Barbaresques, entre 1575 et 1580, avec son frère Rodrigo, a-t-elle pesé. Hé oui : Cervantès participa à la lutte contre les Barbaresques et les Turcs ! Ce militaire prit même part à la bataille de Lépante de 1571 où il perdit l'usage de la main gauche.
Cessons donc là notre enquête : les prétextes de l'exclusion de Miguel de Cervantès des commémorations de l'an du Seigneur 2016 (je devrais écrire l'an XXVII du règne universel de Friedrich von Hayek et son ultralibéralisme excrémentiel, l'an I remontant au 9 novembre 1989) deviennent on ne peut plus clarissimes. Cervantès, comme Corneille, comme Voltaire,  fut un islamophobe du passé. Il est donc politiquement incorrect de célébrer un écrivain "croisé", un fondamentaliste chrétien du siècle fanatique de Philippe II puis Philippe III d'Espagne... En ce cas, pourquoi n'a-t-on pas exclu Shakespeare à cause de l'antisémitisme du Marchand de Venise ? Critiques de tout poil, cessez donc de relire le passé à l'aune du présent ! Mettez fin aux flagrantes erreurs de perspective qui corrompent trop souvent le discours culturel !
 La force de frappe  anglo-saxonne en matière de culture commercialisée, mercantilisée, est décidément incomparable et imparable. William Shakeaspeare domine et écrase tout ! Pourquoi ne pas en faire des produits dérivés, une marque déposée, une franchise ?
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 Certes, j'adore Shakespeare et je déplore par ailleurs la crasse fourbe et indigne des distributeurs filmiques qui ont saboté le dernier Macbeth de 2015 avec Marion Cotillard. Ce système instauré qui minimise les oeuvres du passé, qui les réduit à du rien, à de l'insignifiant, qui en parle toujours moins, importune les grands esprits survivant encore çà et là. Celles et ceux qui désormais s'attachent à la seule explication du présent sans se référencer aux périodes antérieures intronisent le règne absolu de l'ignorance institutionnalisée, officialisée. Ce système a pour objectif de faire de nous tous des idiots dociles, afin que le libre jeu de la supériorité hayekienne dans le style de 1820 ou 1860 s'exerce sans partage jusqu'à la fin des temps. Et je ne tombe pas dans le piège mystique de l'eschatologie.
Parler uniquement du présent, d'un présent pur et parfait, d'un prétendu paradis présentiste éternel réalisé sur terre est une imbécillité typique... car tout barde et se fissure au risque accru de l'extinction de l'Homme lui-même.
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Car, au-delà d'un épisode anecdotique regrettable et calamiteux, imposé par d'éphémères principicules picrocholins, les non-festivités des 400 ans de la disparition de Miguel de Cervantès symbolisent l'ultime accomplissement du déni culturel de soi, de la négation de soi, de la non affirmation de soi, en un processus de déconstruction presque unanimiste de ce qui constitua le socle culturel commun de l'Occident, partagé communément par tous, avant qu'il acquît une symbolique universelle. Don Quichotte était devenu un mythe littéraire fondamental mondial, au-delà des clivages (non, ne le réduisons pas à une affirmation nationaliste castillane douteuse !), tout comme Ulysse et d'Artagnan. Le don-quichottisme  avait dépassé depuis longtemps les cadres étroits de l'européocentrisme comme en témoignent les tentatives infructueuses de Terry Gilliam et d'Orson Welles d'en assurer de nouvelles adaptations cinématographiques qui n'eussent pas manqué d'être des chefs-d'oeuvre si les projets avaient pu aboutir. Don Quichotte, comme l'oeuvre de Shakespeare, doit continuer à avoir droit à l'unversalité : on lit et écoute Cervantès et Shakespeare dans beaucoup de langues. Restreindre Cervantès au local est aussi fautif que pour Diderot en 2013.
Par conséquent, je prie pour qu'en fin de cette année, l'on n'oublie pas Jack London, cet écrivain de gauche américain, homme engagé, qui crut au rêve de Debs, c'est-à-dire à la grève générale abattant l'ordre capitaliste.

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La prochaine fois, retour de la série consacrée aux écrivains dont la France ne veut plus douzième volet : Saint-John Perse, notamment ses relations houleuses avec le général de Gaulle.

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samedi 23 avril 2016

Claude Jutra : le nouveau procès du cadavre et les excès de la damnatio memoriae.

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Les aventures de N'Spirou et de son ami N'Fantasio : 
- N comme N'Zorglub ;
- L'Ombre du N.
(d'après Tome et Janry qui représentent un Spirou noir simplement vêtu d'un pagne de raphia saluant le public de son calot de groom)

Dialogue de deux enfants africains en version originale non traduite à partir du jeu de "toc toc qui est là ?" :
- Toc toc !
- N'wango ?
- Bututu m'boga .
- Bututu m'boga n'g ?
- Bututu m'bogaga di umba umba yéééeï ! (chant africain stéréotypé)
- Bwah kong !
 (André Franquin : bandeau titre du Trombone illustré in Spirou n° 2043 du 9 juin 1977. La rédaction de Spirou n'est pas responsable des opinions ni des sottises éventuelles de nos auteurs)


(...) Là, les terreurs du valet Frycollin l’assaillirent de plus belle, et, avec d’autant plus de raison que les cinq ou six ombres s’étaient glissées à sa suite par le pont de la Schuylkill-river. Aussi avait-il la pupille de ses yeux si largement dilatée qu’elle s’agrandissait jusqu’à la circonférence de l’iris. Et, en même temps, tout son corps s’amoindrissait, se retirait, comme s’il eût été doué de cette contractilité spéciale aux mollusques et à certains animaux articulés.
C’est que le valet Frycollin était un parfait poltron.
Un vrai nègre de la Caroline du Sud, avec une tête bêtasse sur un corps de gringalet. Tout juste âgé de vingt et un ans, c’est dire qu’il n’avait jamais été esclave, pas même de naissance, mais il n’en valait guère mieux. Grimacier, gourmand, paresseux et surtout d’une poltronnerie superbe. Depuis trois ans, il était au service de Uncle Prudent. Cent fois, il avait failli se faire mettre à la porte ; on l’avait gardé, de crainte d’un pire. Et, pourtant, mêlé à la vie d’un maître toujours prêt à se lancer dans les plus audacieuses entreprises, Frycollin devait s’attendre à maintes occasions dans lesquelles sa couardise aurait été mise à de rudes épreuves. Mais il y avait des compensations. On ne le chicanait pas trop sur sa gourmandise, encore moins sur sa paresse. Ah ! valet Frycollin, si tu avais pu lire dans l’avenir !
Aussi pourquoi Frycollin n’était-il pas resté à Boston, au service d’une certaine famille Sneffel qui, sur le point de faire un voyage en Suisse, y avait renoncé à cause des éboulements ? N’était-ce pas la maison qui convenait à Frycollin, et non celle de Uncle Prudent, où la témérité était en permanence ?
Enfin, il y était, et son maître avait même fini par s’habituer à ses défauts. Il avait une qualité, d’ailleurs. Bien qu’il fût nègre d’origine, il ne parlait pas nègre, ― ce qui est à considérer, car rien de désagréable comme cet odieux jargon dans lequel l’emploi du pronom possessif et des infinitifs est poussé jusqu’à l’abus. (...)
(Jules Verne : Robur le conquérant. Chapitre IV (extrait))

(...) Ya-Bon, une sorte de colosse, couleur de charbon luisant, avec des cheveux crépus et quelques poils frisés au menton, avec une manche vide fixée à son épaule gauche et deux médailles épinglées à son dolman, Ya-Bon avait eu une joue, un côté de la mâchoire, la moitié de la bouche et le palais fracassés par un éclat d’obus. L’autre moitié de cette bouche se fendait jusqu’à l’oreille en un rire qui ne semblait jamais s’interrompre et qui étonnait d’autant plus que la partie blessée de la face, raccommodée tant bien que mal, et recouverte d’une peau greffée, demeurait impassible.
En outre, Ya-Bon avait perdu l’usage de la parole. Tout au plus pouvait-il émettre une série de grognements confus où l’on retrouvait son sobriquet de Ya-Bon éternellement répété.(...)
(Maurice Leblanc : Le Triangle d'or extrait du premier chapitre)

Je découvris avec stupéfaction que Renoir, Degas et Cézanne - tous ces représentants de la peinture moderne que j'avais cru pouvoir encenser - étaient notoirement antidreyfusards, bien que Saint-Loup m'eût affirmé le contraire. Aussi me replongeai-je dans la relecture répétée, rabâchée de mon "Ruskin".
(Le Nouveau Marcel Proust)

Par Horus, demeure ! Que ton nom ne soit plus !
(d'après E.P. Jacobs : Blake et Mortimer : Le Mystère de la Grande Pyramide)

Au lycée, mes professeurs vénérés de français m'enseignèrent l'horreur de toute censure (Mémoires de Moa)
 

 La damnatio memoriae (littéralement : « damnation de la mémoire ») est à l'origine un ensemble de condamnations post mortem à l'oubli, utilisée dans la Rome antique. Par extension le mot est utilisé pour toutes condamnations post mortem. (Wikipedia)
Du temps de l'Empire romain, la damnatio memoriae s'exerçait à l'encontre des mauvais empereurs, tyrans sanguinaires assassinés ou suicidés : Caligula, Néron, Domitien... Sous l'Egypte pharaonique existait déjà une forme de damnatio memoriae : elle consistait en l'effacement des noms des pharaons maudits. Stèles et cartouches contenant leurs noms étaient systématiquement effacés, martelés. Ainsi fut-il pour Akhenaton.
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De nos jours, l'on peut parler de résurgence de cette pratique sous d'autres formes. Il n'y a pas si longtemps, on se contentait d'ôter des dictionnaires les noms propres tombés dans l'oubli. Mais il y a eu les lois mémorielles et le combat légitime et nécessaire contre le négationnisme et le révisionnisme. Bien que la loi n'a pas à dicter aux historiens ce qu'ils ont à écrire, celle-ci a commencé à s'immiscer dans les travaux de recherche, traquant la moindre trace de révisionnisme, menaçant parfois de procès, de prison, les historiens qui se hasardaient à remettre en cause la doxa de la traite des esclaves, forcément limitée au seul Occident, omettant l'autre traite... arabe. 
La première damnatio memoriae contemporaine a été celle du prix Nobel Alexis Carrel (1873-1944), scientifique perverti, savant fourvoyé dans l'eugénisme, prophète douteux des chambres à gaz dans son bestseller abject paru en 1935 : L'Homme cet inconnu. Alexis Carrel complice de Vichy et d'Hitler... Une vague de débaptisations s'en suivit, effaçant toute trace nationale de l'impétrant douteux. Il est intéressant de constater qu'Orange, ville gérée par l'édile que l'on sait, est la seule à avoir conservé contre vents et marées une rue Alexis Carrel... qui croise la rue Henri Noguères (1916-1990), résistant, journaliste et historien socialiste français, président de la Ligue des Droits de l'Homme de 1974 à 1984 dont le décès fut ouvertement escamoté par des infos insanes alors que la gauche était au pouvoir !  A propos, dois-je rappeler qu'il exista un eugénisme de gauche, notamment dans les pays scandinaves ?  Que la personne qui n'est ni ambiguë, ni ambivalente, me jette la première pierre.
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Ensuite, l'on s'en prit légitimement aux généraux coupables d'avoir réprimé les révoltes d'esclaves comme Antoine Richepanse.
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Commencèrent lors les premiers dérapages, eût pu écrire Aurore-Marie de Saint-Aubain. Ce fut à l'occasion de l'affaire du billet des frères Lumière, déjà évoquée sur ce blog. C'était en 1995, année du centenaire du cinéma. Ce billet aurait dû être celui de 200 francs. L'article d'époque de Libération est disponible en ligne, gratuit qui plus est (ce qui se raréfie sur la toile...). Certaines mauvaises langues insinuent que de billet, on l'aura par Marine si elle passe à la prochaine présidentielle et sort la France de l'euro (je ne suis plus à une provocation près). De toute manière, leur grand âge ne pouvait excuser, cautionner, leur sympathie pour Pétain et consort.
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Sans rappeler ici Berlioz qui paya son parti-pris pour Louis-Philippe d'une non-panthéonisation en 2003, je pense aussi à l'autre Nobel français important du début du XXe siècle, Charles Richet (1850-1935), primé juste après Alexis Carrel et lui-même eugéniste. On lui reproche ses écrits colonialistes et racistes. Là où le bât blesse, c'est que Richet fut discrédité de son vivant à cause de son goût scientifique pour l'occultisme et les fantômes. Il fut même floué, abusé, lors d'une célèbre affaire et expérience truquée de revenants... ce qui compromit à jamais scientifiquement le sérieux  de ce que l'on nommait la métapsychique.

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Mais venons-en au sujet principal de cet article : le réalisateur québécois Claude Jutra (1930-1986). Marc Dutroux et des ecclésiastiques compromis dans la pédophilie sont passés par là. Il est navrant de constater qu'en France, seul Richard Millet a évoqué l'affaire Jutra et ses outrances "carreliennes" sur son blog par ailleurs fort peu recommandable.
L'affaire Jutra est trop flagrante, prend un tour trop considérable pour que je n'y mette pas mon grain de sel, un an après le lamentable épisode de la plaque d'Henri Dutilleux, péripétie héritière directe de la suspicion inquisitoriale généralisée remueuse de boue excrémentielle issue des cas Carrel et Lumière. Mettons d'emblée les points sur les i : je ne cautionne aucunement les crimes et délits sexuels dont Claude Jutra s'est rendu coupable et l'on sait que toute relation sexuelle non consentie avec un enfant (comme avec une personne adulte) est un viol, un crime. Claude Jutra fut un incontestable pécheur. Ce qui dérange, c'est la découverte tardive, presque trente ans après son décès, des actes répréhensibles qu'il commit. Alors je me suis questionné : quelle option devais-je choisir : hurler en chorus avec les loups ou jouer au polémiste provocateur au risque de déplaire ? J'ai opté pour la provocation parce que cela me plaît... et que je sais que la prescription et le décès déjà lointain du présumé coupable nous privent de son nécessaire procès. Que restait-il comme arme pour le condamner ?  La damnatio memoriae, et rien d'autre. Une arme lâche, utilisée depuis l'Antiquité avec l'ostracisme, courante du temps des dictatures fascistes et communistes, lorsqu'il était bon d'effacer des photos officielles les purgés des régimes totalitaires. L'Histoire fut longtemps écrite par les vainqueurs, mais, dans l'affaire Jutra, il n'y a que des vaincus ne pouvant obtenir justice. En ce cas, on se venge, on s'acharne, on gomme... on veut oublier, rebaptiser le coupable "homme sans nom". On déboulonne la statue souillée, pourrie, chancie. On aurait voulu qu'un type pareil n'ait jamais existé et semé des victimes...  On parvient à classer l'accusé, via l'opprobre, dans la catégorie des criminels contre l'Humanité, au risque que l'odieux crime pédophile devienne plus important, plus considérable historiquement que l'indépassable, unique et sidérante Shoah... au risque de banaliser le Mal, les autres bourreaux. Il n'y a pas hélas de TPI pour les pédophiles comme il y en a pour les génocidaires et les esclavagistes. Jugeons Jutra a posteriori, certes, mais jugeons le dans le calme et la sérénité... à rebours de l'emballement médiatique qui vient de suivre la révélation de ses actes.
Toutes les citations et épigraphes en ouverture de mon texte jouent ce même jeu de la provocation : si Franquin et Tome et Janry ne peuvent être soupçonnés de racisme, Jules Verne et Maurice Leblanc
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 étaient incontestablement des racistes, embrassant les idées dominantes de leur époque. Or, contrairement à Alexis Carrel, Claude Jutra ou Charles Richet, il n'a jamais été question d'effacer Jules Verne et Maurice Leblanc de notre mémoire ! Quant à Franquin, dont je suis un grand admirateur, il commit des péchés de jeunesse, lors de ses premières histoires des aventures de Spirou et Fantasio entre 1946 et 1949. Tributaire des clichés redoutables circulant en son temps, certains de ses dessins reflètent alors des poncifs courants : que de "méchants" au physique caricatural que les écrivains racistes et antisémites collaborationnistes auraient pu qualifier de métèques et autres noms d'oiseaux odieux : relisez Spirou et le robot, Spirou et les plans du robot, L'Héritage de Spirou pour vous en convaincre. Dans La Maison préfabriquée, Fantasio renouvelle sa garde-robe chez un fripier qui, le temps d'une vignette, c'est le moins qu'on puisse dire, n'a rien à envier aux représentations graphiques antisémites utilisées notamment dans les dessins et affiches de propagande nazies et pétainistes, comme la tristement célèbre exposition du Palais Berlitz de 1941 Le Juif et la France dont l'affiche, honteuse, était due à René Péron. Pygmées et autres "indigènes" des aventures de Spirou des années 1940-50 ne font que refléter l'air colonial de leur temps, les mentalités occidentales de l'époque. Plus tard, André Franquin regretta ces dessins.
Il est significatif qu'une prise de conscience s'était faite après la Shoah et la décolonisation : deux affaires significatives survenues dans Spirou au début des années 1970 sont à mentionner :
- l'affaire Ange Retors, un personnage de maître-chanteur, de fourbe barbichu, qui officie dans une aventure de Benoît Brisefer par Peyo et Walthéry, Le Cirque Bodoni (1970) ;
- l'affaire Jude Krapo, du nom attribué au départ par Jean-Claude Fournier au chef des méchants (de l'organisation criminelle le Triangle) dans l'histoire de Spirou L'Abbaye truquée (1971), Jude Krapo étant croqué sous les traits d'un homme à barbe noire coiffé d'un chapeau melon.
Ces deux bédés furent accusées en leur temps d'antisémitisme : la polémique autour d'Ange Retors fut telle que Spirou dut fournir des explications et publier un article dans lequel le personnage incriminé apparaissait sous les traits du maquettiste et illustrateur Michel Matagne duquel il était inspiré ! Fournier, quant à lui, débaptisa Jude Krapo au profit d'un nom calembour moins suspect : Charles Atan.
Mais revenons-en à Claude Jutra une fois pour toutes.
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 Né en 1930, suicidé par noyade en 1986 car ne supportant pas la maladie d'Alzheimer en sautant du pont Jacques-Cartier à Montréal, Claude Jutra fut un cinéaste respecté et adulé avant que le passé post-mortem ne rattrape sa mémoire, désormais entachée d'opprobre, que son nom ne soit livré à la vindicte. On connaissait les penchants homosexuels de Claude Jutra mais l'on ignorait qu'il fût un pédophile. On aurait dû s'en douter, puisque l'oeuvre filmique de Claude Jutra s'inscrit  dans la mouvance de la révolution sexuelle des années 60-70 qui permit tout et trop. Il y eut alors des chantres de la dépénalisation de la pédophilie ! Sait-on que sous Louis-Philippe, la majorité sexuelle avait été fixée à ... onze ans par le législateur, avant d'être reculée à treize sous Napoléon III et à quinze sous Vichy ?
 La révélation tardive du crime du cinéaste, à l'occasion d'une biographie publiée en février 2016 (l'auteur étant Yves Lever) gêne aux entournures puisque la justice ne peut juger un mort trente ans après son décès. Impuissance pénale ! Seule demeurait donc possible la damnatio memoriae, comme je viens de l'écrire ci-dessus. Une réaction disproportionnée, haineuse s'en suivit, qui alla jusqu'à vandaliser la sculpture rendant hommage au sieur Jutra : on a connu d'autres manières de déboulonner des statues, de faire choir de fausses idoles de leur piédestal, mais il s'agissait en général de despotes. D'habitude, ce sont les intégristes et les fachos qui vandalisent l'art contemporain... 
Allons plus loin. L'on a fait de Claude Jutra l'Alexis Carrel de la pédophilie, débaptisant à tout va, en une frénésie confondante de promptitude limbique, quasi pavlovienne, rues, places, salles, festivals qui étaient à son nom. L'empereur Tibère lui aussi souffrait de ces penchants horribles, si l'on en croit Suétone qui l'avait surnommé caprineus : en ce cas, appliquons la jurisprudence inquisitoriale savonarolesque Jutra à Tibère en saccageant ses bustes dans les musées consacrés à l'archéologie antique, en les brisant à coups de masses, en martelant son bas-relief sur l'Ara Pacis, en faisant fondre les monnaies romaines à son effigie ! Trajan et Hadrien aussi étaient attirés par les très jeunes gens ; faisons pour eux comme les islamistes : abattons la colonne trajane, dynamitons le Panthéon de Rome et la villa Hadriana de  Tivoli... Des pédophiles antiques Trajan et Hadrien faisons table rase ! Soyons iconoclastes ! Soyons théodosiens ! Persécutons les païens aux moeurs scandaleuses ! Abaissons-nous, oui, abaissons-nous au niveau des Talibans avec les bouddhas de Bamiyan et de Daesh à Palmyre ! Satan reconnaîtra les siens ! Provocation ! Provocation ! Provocation !

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 Si la logique qui vient d'avoir cours pour Jutra était appliquée à d'autres, l'on n'en finirait plus avec les règlements de compte a posteriori au nom de la morale, et il faudrait aussi interdire, rayer de la carte, toute l'oeuvre d'André Gide, d'Henry de Montherlant, de Gabriel Matzneff , de Charles Trenet même (il connut des affaires de moeurs avec de jeunes mineurs) au risque de basculer dans une censure de moraliste puritain effarouché, de jars blanc victorien ou de néo Savonarole  digne d'un régime totalitaire et fondamentaliste. Après l'affaire Dutroux, tout débuta par la déprogrammation par M 6 de l'épisode d' X Files souvenirs d'oubliette. Désormais, les films comportant des scènes avec des adolescentes dénudées sont devenus impossibles à voir ou presque (voir à ce sujet les débuts déshabillés de Virginie Ledoyen dans Le Voleur d'enfants de Christian de Chalonge). Raison doit demeurer. Ne nous avilissons pas au niveau de ceux que nous combattons : ils scrutent nos erreurs et n'attendent que cela pour nous discréditer. Ne risquons pas notre crédibilité et la civilisation elle-même sur un coup de dé émotionnel, épidermique, limbique. Car les excès posthumes autour de Claude Jutra sont une erreur incontestable.
Le corps de Claude Jutra ne fut retrouvé que plusieurs mois après qu'on eut constaté sa disparition domiciliaire, soit le 19 avril 1987 mais, dans les articles en ligne consultables sur le net, la date officielle de son décès est marquée 5 novembre 1986, car l'on suppute un suicide le jour même où il s'absenta et fut recherché. A l'occasion de la découverte de son cadavre, un Léon Bloy eût pu écrire s'il eût connu les moeurs de l'intéressé :  Repêchage d'une charogne ennoyée et abjecte.
Car rejeter la personne Jutra équivaut ces dernier mois à rejeter son oeuvre elle-même, à la boycotter, à la bannir partout. Les croisés de la damnatio memoriae pour cause de pourriture pédophile se font francs-juges et effaceurs intégraux, fanatiques, intransigeants et intégristes de tout ce que Jutra a légué au cinéma québécois, canadien et mondial.
Vais-je me priver d'écouter des disques de morceaux de Michael Jackson à cause de ses moeurs et penchants équivoques ? Vais-je refuser toute symphonie de Vincent d'Indy, toute réécoute de La Tragédie de Salomé, magnifique poème symphonique de Florent Schmitt (1870-1958) parce que ces deux compositeurs étaient antisémites ? Il faut savoir dissocier l'oeuvre de la personne. On ne va pas rendre les films de Claude Jutra invisibles, qu'il s'agisse des Mains nettes,  de Kamouraska avec Geneviève Bujold et Philippe Léotard ou encore de son film testament, La Dame en couleurs, daté de 1984. Claude Jutra, comme Gilles Carle (1928-2009), eut pour le cinéma canadien francophone comme anglophone l'importance de la Nouvelle Vague en France (ils en furent plus ou moins les contemporains outre-Atlantique).
Si l'homosexualité consentie entre adultes demeurait encore un délit, voire un crime en nos sociétés occidentales heureusement évoluées (du mois je l'espère) et qu'on découvrait après coup, des années après sa mort que tel ou tel acteur, musicien ou réalisateur avait une orientation sexuelle "inacceptable", faudrait-il biffer son nom, le condamner aux gémonies posthumes ?
Imaginez la destruction inquisitoriale des films de Cary Grant, de James Whale, de George Cukor, de Charles Laughton, de Rock Hudson, l'autodafé des livres, manuscrits et partitions de Marcel Proust, André Gide, Tchaïkovski, Reynaldo Hahn et d'autres encore.
Tant qu'à faire, nos néo et fort modernes francs-juges dominicains autoproclamés devraient aussi s'en prendre aux toiles de Balthus, les condamner sans appel pour pornographie et obscénité pédophile et les faire solennellement briser, rompre, brûler comme autrefois en place de Grève par un bourreau assermenté à la jolie cagoule écarlate jusqu'à ce qu'il n'en demeurât plus la moindre trace de pigment et de peinture. Ils se couvriraient à l'occasion de ridicule létal. Les nouveaux Voltaire devront veiller au grain... Les francs-juges que je dénonce sont coutumiers des relectures de l'Histoire à leur service et à leur avantage, surtout lorsqu'ils ne sont pas eux-mêmes blancs comme neige. Ce sont nos thermidoriens modernes, qui, tels ceux de 1794, aiment à fabriquer une légende noire, parfois créée de toutes pièces, parfois reposant sur un fondement réel qu'ils gonflent à loisir, afin d'assurer leur propre impunité. Ceux qui renversèrent Robespierre avaient autant que lui du sang sur les mains mais ils entreprirent la fabrication du monstre. Lisez les dernières biographies parues de l'Incorruptible, notamment celle de Jean-Clément Martin chez Perrin. Il est aussi des thermidoriens contemporains à l'oeuvre au Brésil, plus corrompus encore que leur présidente qu'ils sont en train de destituer... Pendant ce temps, aucune rue de Paris ne porte le nom de Robespierre. Quant aux "thermidoriens" de la Belle Province, allez savoir combien furent des contemporains voire des protagonistes actifs des dérives de la révolution sexuelle des années 60-70 qu'alors tous considéraient comme non répréhensibles ?
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Celles et ceux qui s'abaissent à l'effacement du nom de Claude Jutra sans avoir la capacité (intellectuelle ou morale) de dissocier la personne (condamnable ô combien) du patrimoine qu'elle nous légua sont des imbéciles patentés jouant un jeu dangereux. Le jeu de l'extrême droite, le jeu des islamistes, le jeu de la censure la plus ridicule et inadmissible. Qui vole un oeuf vole un boeuf dit le proverbe. Non à la censure pour des motifs oiseux, même s'ils peuvent revêtir une certaine légitimité ! Non au bannissement d'un nom pour l'éternité ! Jutra, qui a "expié" par la maladie et le suicide n'est plus de ce monde pour se défendre (comme l'a écrit avec justesse Richard Millet que par ailleurs je n'aime pas en tant qu'homme douteux aux idées funestes et extrémistes mais dont il m'arrive pourtant d'acheter des livres lorsque leur écriture m'agrée). Il est loin de la coupe aux lèvres. Nous ne sommes plus en l'an 897 où se tint l'absurde procès du cadavre ou concile cadavérique, lorsque le pape Etienne VI fit procéder à l'exhumation du corps desséché du pontife Formose, qui le précéda sur le trône de Pierre, afin qu'on le jugeât pour trahison : il avait couronné empereur Arnulf de Carinthie, rompant l'alliance de la papauté avec l'aristocratie romaine (la famille des Spolète, à laquelle on avait fait miroiter la couronne impériale). La momie de Formose fut dépouillée de ses attributs pontificaux et livrée à la foule romaine qui la jeta dans le Tibre.. Tous ses actes pontificaux furent annulés, son élection papale invalidée. Formose : un Akhenaton ou un Claude Jutra du Haut Moyen Âge ?  Soyons vigilants, ô citoyens du monde, pour que ne se reproduisent pas, pour que ne se multiplient pas d'autres procès du cadavre...

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Prochainement : 2016 : Shakespeare seul ? Au sujet des non-commémorations significatives de Cervantès et d'autres personnalités passées.

samedi 26 mars 2016

Du refus du costume fictionnel antérieur et de son bannissement de la télé en général et de France Télévisions en particulier.

A Alain Decaux, ce grand transmetteur d'Histoire qui croyait encore en la vulgarisation de la Culture.

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 Si la lumière est ténèbres que seront les ténèbres ? (Blaise Pascal : fragment  849)

A propos des bobos : s'ils aiment tant le présent, s'ils s'y plaisent autant, c'est qu'ils n'en souffrent pas, qu'ils n'en sont pas victimes et ne le subissent pas. (Pensées du sociologue inconnu du XXIe siècle)

L'intérêt exclusif que les bobos portent au présent immédiat révèle leur part d'animalité limbique et régressive, incapables qu'ils sont de transmettre le passé et de se projeter dans l'avenir. (Pensées du philosophe inconnu du XXIe siècle)

Chaque fois que le claque-merde de nos cultureux chébrans s'exprime et commet un impair, cela donne 10 000 voix de plus à Marine. (Cyber Louis-Ferdinand Céline)

La musique pop et rock est décadente et capitaliste. (un communiste cubain canal historique) 

Très peu souvent (exceptés les ghettos du samedi et du dimanche) vous verrez Arte s'intéresser aux arts non modernes, y compris extra-occidentaux : voyez les expos du Musée du Quai Branly. Elle n'en parle plus du tout depuis belle lurette. (observation acérée de Moa) 

Le capitalisme, c'est la horde de Velociraptors libres dans le troupeau d'Iguanodons libres. (André Fermat) 

Autrefois (cet autrefois n'est pas si loin dans le temps), nos productions télévisuelles de fiction ne dédaignaient pas se plonger de temps à autre dans l' Histoire. Il ne s'agissait pas forcément d'Histoire contemporaine, du XXe siècle, mais d'une histoire disons souvent antérieure au premier conflit mondial. C'est ce que j'appelle l'Histoire en costume antérieur - car l'on sait que les années 1914-1918 furent décisives pour la révolution de la mode féminine.

Notre télé, depuis ses origines, ponctuait ses tournages d'adaptations historiques et littéraires localisées en un ailleurs à la fois familier et distant, embrassant les âges anciens jusqu'à la Belle Epoque (qui ne le fut que pour les riches, les privilégiés). De même, les mises en scène d'opéras et de pièces de théâtre n'avaient pas encore cédé à la manie égocentrique de la dénaturation-transposition dans des mondes hyper récents afin, selon la logomachie officielle utilisée par les metteurs en scène, de faire sens auprès d'un peuple qu'ils méprisent en réalité (ils demeurent élitistes, quoi qu'ils en disent), un peuple prétendument "intimidé" par l'Histoire, le patrimoine, les musées ou les bibliothèques, un peuple que les leçons des profs d'Histoire faisaient "chier" lorsqu'il était scolarisé, et qu'il faut donc séduire au nom de la démagogie. Il est une autre démagogie, celle de l'extrême droite à laquelle on abandonne chaque mois davantage la niche écologique du patrimoine et de l'Histoire antérieure, extrême droite qui veut imposer sa propre lecture déformée et mythique de cette même Histoire réduite à des signifiants essentiels et simplistes, autour par exemple de la figure tutélaire de Jeanne d'Arc...ou de l'Europe chrétienne. 

Concernant la télé française, sans remonter jusqu'à l'époque de l'unique chaîne en noir et blanc et de l'ORTF, il exista une tradition de la fiction en costumes hexagonale, qui perdura de La Caméra explore le Temps jusqu'au mandat de Patrick de Carolis (2005-2010).

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Une émission comme la célébrissime Caméra explore le Temps servit de moyen détourné pour contourner la censure gaulliste. Voyez Les Templiers (1961) avec Jean-Pierre Marielle. Des allusions à la guerre d'Algérie transparaissent çà et là, en particulier au putsch des généraux d'avril 1961 à Alger... Tandis que Jean Rochefort symbolisait la voix de l'Etat, de la raison, Louis Arbessier incarnait, dans la peau du Grand Maître du Temple, la voix déraisonnable de ceux qui voulaient conserver l'Empire colonial, l'Algérie notamment. La Caméra explore le Temps reposait sur un équilibre politique subtil : Stelio Lorenzi était de sensibilité communiste, André Castelot monarchiste et Alain Decaux, dont je viens d'apprendre la disparition (et auquel je dédie mon billet) de centre gauche.

Cette alchimie télévisée fonctionna  jusqu'à ce que le pouvoir gaulliste longtemps en place la censurât. Cela advint en 1966. Certes, les fictions en costumes perdurèrent plusieurs décennies encore, mais la pollution de la télévision par le mercantilisme publicitaire hâta leur recul, puis leur effacement, les mauvais disciples de Pierre Bourdieu (qui l'avaient décidément mal lu et mal interprété, bien qu'ils s'en réclamassent comme des zélotes) devenant les alliés objectifs de cet estompage qui devient désormais optimal.  Savez-vous que des feuilletons historiques de gauche ont existé, et que ce furent de grandes oeuvres, de grands moments de l'étrange lucarne ? Qui se souvient encore de Fabien de la Drôme (1983) et de Félicien Grevèche (1986) ?

Ce dernier feuilleton fut la victime emblématique des sabotages politiques effectués par le gouvernement ultralibéral et réactionnaire de la 1ere cohabitation, issu des lugubres élections législatives du 16 mars 1986 (date à marquer d'une pierre noire pour l'audiovisuel français qui ne s'est jamais relevé du sinistre qui s'en est suivi). Félicien Grevèche, dans lequel le grand comédien Sylvain Joubert s'était beaucoup investi en tant qu' acteur et scénariste nous contait l'histoire d'un médecin de campagne communard réfugié dans le Haut Languedoc en 1880. Une cabale abjecte priva cette génialité d'une diffusion à 20h30 le vendredi sur Antenne 2 (c'était là le créneau horaire courant où l'on programmait les feuilletons français de l'époque) au profit d'un créneau absurde le dimanche en fin d'après-midi ! Deux ans auparavant, la même crasserie avait été appliquée à l'encontre du Mystérieux Docteur Cornélius avec Gérard Desarthe. Le sabotage de Félicien Grevèche était donc une récidive.

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Ce qui aggrava le problème, ce fut l'ignorance médiatique qui entoura en février 2000 le décès prématuré de Sylvain Joubert à seulement 55 ans, cela, en plein gouvernement Jospin. Cette désinformation me révulsa tant elle me parut délibérée : c'était là le symbole d'un reniement politique à une époque où les téléfilms historiques s'étaient faits rarissimes. Certains passèrent au-delà de 23 h ou en plein creux estival pour les liquider tel Le Prince des Imposteurs de Jean-Pierre Prévost en 1998, malgré Michel Piccoli dans le rôle du mathématicien Michel Chasles, d'autres, bien que tournés, ne furent jamais diffusés hors chaînes du câble et du satellite plusieurs années après : la version télé du Pétain de Jean Marboeuf de deux fois 90 minutes (jamais passée nulle part), Chouchou de James Cellan Jones (1995) avec François Marthouret dans le rôle de Debussy
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 dans la série avortée La Musique de l'Amour... Enfin, existe le cas de l'ultime téléfilm de Claude Santelli, La Comète (1996), production d'Arte et France 2
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 que certes la première chaîne passa mais que la seconde se refusa à jamais de diffuser, à cause de ses costumes XVIIIe siècle réputés plomber l'audience et de son sujet "noir". Oui, vous avez bien lu : désormais, les directeurs de chaînes et de programmes jugeaient les fictions historiques contre-productives, forts de l'expérience de la Bérézina audimateuse des téléfilms et autres feuilletons axés sur les célébrations du bicentenaire de la Révolution en 1989.
Après un Charlemagne érotico-kitch oubliable, notre télé devenue désormais a-télévision, traversa une période honnie, désertique, de 1994 à 2001, jusqu'aux tentatives de revival des années 2001-2010 désormais derrière nous.
A compter du milieu de mandat de Marc Tessier à France Télévisions (1999-2005) et surtout sous son successeur Patrick de Carolis (2005-2010), l'on vit ce fait incroyable (à partir en gros du téléfilm Thérèse et Léon, diffusé au début de l'année 2001) : la résurgence des fictions historiques, au point que bientôt, il ne fut pas une semaine au cours de laquelle les grilles de la 2 et de la 3 ne proposaient pas des feuilletons et dramatiques unitaires en costumes, comme au temps de l'ORTF. De plus, l'on se débarrassa des inconvénients des coproductions avec l'ex Europe de l'Est, qui imposaient des lieux de tournage contraignants à l'étranger (sous prétexte d'une certaine préservation d'un cachet urbain rétro pour les prises extérieures) et une distribution hétéroclite avec de nombreux comédiens doublés, tchèques et autres. Ces productions disparurent vers 2004-2005, après quelques réussites cependant comme Mademoiselle Else (2002) qui révéla Julie Delarme mais fut hélas l'ultime production de Christine Gouze-Rénal.
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Monsieur Patrick de Carolis
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 ne démérita pas, mais il fut pris entre deux feux, coincé en sandwich entre deux camps hostiles, à gauche et à droite : Télérama et la Pie Grise, dont le mandat élyséen fut une catastrophe terminale pour la culture. C'était à croire qu'il faisait le jeu de Bourdieu ! Télérama, quant à lui, n'eut de cesse, surtout à compter de 2009, de tirer à boulets rouges sur la moindre fiction costumée proposée par France Télévisions, lui adressant des volées inlassables de bois vert, jusqu'à ce qu'elles fussent bannies de nos écrans alors qu'outre-Manche, rien ne venait s'opposer à la continuation des productions d'époque, de la plus déjantée à la plus raisonnable... Presque rien - à part un peu Nicolas Le Floch - ne trouva grâce aux yeux de Télérama et de notre pie qui exécrait La Princesse de Clèves, qu'il se fût agi d'adaptations d'oeuvres modernes de bédé comme L'Epervier ou de biopics comme Chateaubriand. Les producteurs tentèrent tout pour sauver la fiction costumée à la française, même le Moyen Âge (la Commanderie, Inquisitio), le sexe (Maison close sur Canal + qui ne connut que deux saisons, la chaîne persévérant dans cette tendance sexy avec le tout récent Versailles tourné en anglais !) et la loufoquerie débridée anhistorique (1788 et demi). Rien ne put sauver le soldat Histoire costumée.

Dès son arrivée à France Télévisions, Monsieur Rémy Pflimlin se comporta comme mon oncle en 1976 lorsqu'il refusa de prendre en charge ma tante trisomique après le décès de ma grand-mère. Comme ce dernier avait déclaré sur le seuil même de notre appartement : "je ne la veux pas", le sieur Pflimlin annonça dès sa prise de fonction qu'il ne voulait plus des téléfilms adaptés des nouvelles de Maupassant, bien qu'ils se taillassent un joli succès d'audience. En moins de trois années, il éradiqua l'Histoire costumée antérieure à 14-18 des chaînes pseudo-publiques, liquidant d'abord les stocks tournés, en s'en débarrassant parfois en plein été et de nuit ! Mon sieur Pflimlin voulut ancrer la fiction dans le soi-disant contemporain socio-cul à l'imitation d'Arte : de fait, on ne tourne pratiquement plus que des polars infâmes et ringards et je me demande comment Télérama qui poursuit ses coups de flingue systématiques à l'encontre de téléfilms qui cette fois les méritent bien n'éprouve pas le moindre soupçon de remords d'avoir contribué au désastre...
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Ainsi, il m'a fallu signer une pétition pour sauver Nicolas le Floch, l'audience ayant servi de prétexte classique et fallacieux à la suppression de la série. De fait, les deux ultimes téléfilms, tournés depuis mars et mai 2015, attendent toujours d'être diffusés ! D'ailleurs, excepté une dramatique consacrée aux mutins de 14-18, aucune fiction télé française inédite se déroulant avant les années 1920 n'est passée sur France Télévisions en 2015... France 5 rediffuse en boucle les vieux stocks de Marc Tessier et de Patrick de Carolis (gloire à eux !). C'est à croire que Marc Tessier fut un Gallien et Patrick de Carolis un Majorien tentant de sauver les meubles. Et je ne parle pas de la carrière des comédiennes que les fictions costumées avaient mises en avant : elle connaît depuis un certain frein... Hors du théâtre, peu de salut...

De fait, cette tendance lourde de notre télé s'inscrit dans une détestation générale de la transmission du passé historique, abandonné à la lecture fasciste "idéalisée" : cela trahit la mémoire d'Alain Decaux, qui toujours crut à la transmission républicaine du savoir !
Le cas d'Arte est plus épineux : l'on sait que cette chaîne encense les mises en scènes contemporaines d'opéra et de théâtre les plus débridées, même si elles expriment des contresens manifestes. Il est de bon ton de transposer en un présent calamiteux, décontextualisé de l'époque d'origine, les grandes oeuvres du passé chanté et joué : paquebots ou hôtels de luxe et de bamboche de la jet set ultralibérale, friches industrielles, banlieues  sinistrées, hôpitaux psychiatriques dignes de l'univers déjanté d'Antoine Volodine (voyez à ce propos la dernière version de Cyrano de Bergerac emblématique de notre temps qui refuse le rêve et l'évasion et fort éloigné des oripeaux baroques matamoresques et entachés d'erreurs de Coquelin aîné, créateur du rôle). Pour moi, je préférerais des transpositions préhistoriques des oeuvres actuelles : sous les Néandertaliens ou les dinosaures... Cela plairait au moins aux enfants férus de Préhistoire !
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Je m'inquiète légitimement à ce propos au sujet d'articles parus en ligne, annonçant en quelque sorte une accentuation - qu'écris-je ! - une aggravation de la ligne éditoriale de la chaîne de plus en plus ancrée dans l'explication du monde contemporain, au détriment  - comment dirais-je ? - de la nécessaire prise de champ, du recul face à l'Histoire immédiate dont a si bien glosé le grand historien Henry Rousso, une Histoire forcément anxiogène, invivable (non point que le passé fût meilleur, regrettable). L'intention est certes louable, hautement noble, pédagogique, mais les conséquences à terme proprement catastrophiques. Arte veut se débarrasser à tout prix de son ancienne image de marque de chaîne soi-disant élitiste, déconnectée du réel (ah, ce fameux réel que la physique issue d'Einstein n'a cessé de remettre en question ! ce réel dont la perception est relativiste et diffère d'un cerveau à l'autre, d'une individualité à l'autre car modelée par les héritages socio-culturels autant que par la biologie et la physiologie car l'on sait que chaque individu est unique). Elle veut en finir avec sa réputation de chaîne s'adressant aux personnes âgées (j'avais 28 ans lorsque je commençais à la regarder !). Pourquoi vouloir encore renforcer une ligne éditoriale déjà en place depuis 2012-2013 et qui fait ses preuves ? Ligne éditoriale qui a entraîné la suppression de toutes les anciennes soirées Thema qui faisaient le sel de la chaîne au profit d'une seule par semaine entièrement consacrée aux problèmes hyper contemporains, reléguant la grande majorité des documentaires historiques - pourtant consacrés au XXe siècle si loin mais encore si proche - vers 23 h ! J'ai peur que la grille d'Arte en vienne à faire table rase des ultimes îlots de survivance culturelle désintéressée des samedis et dimanches, ghettos programmatiques, de grille, coïncidant peu ou prou avec les week-ends des bobos.
Sans oublier qu'Arte développe tous azimuts son offre "toilée" nomade... Et j'exclus de mes commentaires le lourd fardeau du relativisme culturel, issu de la pensée de Johann Gottfried Herder (1744-1803), chose dont abusent les néo-réacs pour fustiger celles et ceux qui ne pensent pas comme eux.
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Si donc, le projet d'Arte d'intégralement axer sa grille de programmes sur le seul présent, sur la seule actualité, en vient à être confirmé, légitimé, cette chaîne plurielle (je parle du point de vue de ses supports de diffusion) prendra le contre-pied des idées que le sociologue Jean-Pierre Le Goff exposa récemment lors d'un numéro de "28 minutes". Elle prendra le risque, que je dénonce souvent sur ce blog, de laisser à l'extrême droite (qu'elle combat d'ailleurs avec un louable courage) le monopole du discours consacré au passé (aux passés, même) antérieur (s), discours forcément bâti tout à la fois sur la mythification et la mystification, sur une idéalisation emplie de fausseté, trompant les nostalgiques en quête de nouvelles allégeances, en quête du sens...de l'Histoire !
Cela sonne tel un glas, une seconde mort de la transmission républicaine de l'Histoire qu'Alain Decaux incarna si longtemps.
Autrement dit, ce serait ressusciter les idéologies nauséabondes, puantes, Maurras et sa pensée putride, condamnée par cette même Histoire, l'Histoire du pourquoi nos grands-parents combattirent la Bête.
Autre exemple : le triste sort réservé au musée des tissus et des arts décoratifs de Lyon (j'ai signé la pétition pour que les pouvoirs publics le sauvent) est symptomatique de la tragédie contemporaine que nous vivons en direct, quotidiennement en France. Non seulement certains serviteurs de l'Etat, de la culture, ont mal lu et mal assimilé Bourdieu, mais ils l'ont mal compris, comme l'écrivait en son éditorial de Diapason de mars 2016 Emmanuel Dupuy. Mais il me faut ajouter d'autres mauvaises lectures hâtives de Theodor Adorno et de Georges Steiner. Non pas qu'ils eussent haï la grande culture, bien au contraire...
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Six mois durant (au premier semestre 2014), nous laissâmes les indésirables écrire seuls, parler seuls des commémorations antérieures à 1914, avant qu'un sursaut salutaire mais tardif n'intervînt à compter de juillet. Arte et Stéphane Bern sauvèrent l'honneur de justesse.
Alors, si nous persistons à leur abandonner des pans entiers du passé, les néo-bruns mariniens exerceront sans partage leur monopole sur la lecture de ce même passé, sur son interprétation exclusive et orientée, monopole d'un discours délaissé par nous, les démocrates combattant toutes les phobies fascistes, au mieux par lâcheté, au pire par bêtise.

A l'heure où la culture livresque vit une crise profonde, où la fréquentation du salon du livre s'effondre, où le nombre de Français inscrits dans les bibliothèques stagne irrémédiablement voire recule par rapport aux statistiques de la fin du XXe siècle (jamais le seuil des 20 % de la population ne fut franchi), il est légitime de s'inquiéter. D'aucuns disent que c'est à cause du prix d'entrée du salon édition 2016 : 12 €. Or, le tarif de l'archi médiatisé (et plus long) salon de l'agriculture était de 13 € ! Et qu'on ne me ressorte pas la phraséologie de l'intimidation des citoyens lambda face aux musées, librairies et bibliothèques où ils n'osent pénétrer ! Je comprends qu'on puisse avoir peur des tunnels, des grottes, souterrains, catacombes, cimetières et cryptes, mais là !

Adieu, Monsieur Decaux, vous allez grandement manquer à la République...

Prochainement : Claude Jutra : le nouveau procès du cadavre et les excès de la damnatio memoriae.