samedi 16 avril 2022

Ces écrivains dont la France ne veut plus 38 : Joyce Mansour.

 Le futur appartient à celui qui a la plus longue mémoire. (Friedrich Wilhelm Nietzsche)

Trois jours de repos

Pourquoi pas la tombe

J’étouffe sans ta bouche

L’attente déforme l’aube prochaine

Et les longues heures de l’escalier

Sentent le gaz

À plat ventre j’attends demain

Je vois luire ta peau

Dans la grande trouée de la nuit

Le balancement lent d’un beau clair de lune

Sur la mer intérieure de mon sexe

Poussière sur poussière

Marteau sur matelas

Soleil sur tambour de plomb

Toujours souriant ta main tonne l’indifférence

Cruellement vêtu incliné vers le vide

Tu dis non et le plus petit objet qu’abrite un corps de femme

Courbe l’échine

Nice artificielle

Parfum factice de l’heure sur le canapé

Pour quelles pâles girafes

Ai-je délaissé Byzance

La solitude pue

Une pierre de lune dans un cadre ovale

Encore un poignard palpitant sous la pluie

Diamants et délires du souvenir de demain

Sueurs de taffetas plages sans abri

Démence de ma chair égarée

Joyce Mansour : Le Soleil dans le Capricorne.

 Joyce Mansour : cruelle et crue – MondesFrancophones.com

Voilà une écrivaine singulière, dont hélas on ne parle plus suffisamment de nos jours ! Née Joyce Patricia Adès à Bowden (Angleterre), le 25 juillet 1928,  elle appartint à la mouvance surréaliste et fut considérée comme une poétesse égyptienne d'expression française. Elle portait le nom de son second mari, Samir Mansour, issu de la colonie française du Caire. Son premier recueil de poèmes, Cris fut publié en 1953 chez Seghers. Aussitôt remarquée par la revue surréaliste Médium, elle est adoubée par André Breton

 André Breton — Wikipédia

et, fixée définitivement à Paris en 1954, participe aux activités littéraires et artistique surréalistes, fréquentant Pierre Alechinsky, Wilfredo Lam, Mata, Henri Michaux,

Henri Michaux — Wikipédia

 André Pieyre de Mandiargues etc. Du beau gratin. Elle a pas mal publié : seize recueils de poésies en tout, plus du théâtre, de la prose etc. Ses recueils furent souvent illustrés par Alechinsky, Mata, Lam, Enrico Baj

 Image dans Infobox.

et bien d'autres encore. 

Son omission nécrologique, survenue l'un des pires mois de non couverture des morts par les infos télé (août 1986) puisqu'elle disparut dans les mêmes eaux que Germaine Acremant, déjà évoquée dans ce blog, laisse à penser que la négligence culturelle de l'audiovisuel venait déjà d'atteindre un point de non-retour. Cependant, l'archivage salutaire entrepris par Le Monde sur le net permet de découvrir d'une part l'article nécrologique que Pierre Drachline lui consacra le 30 août 1986 (elle mourut d'un cancer le 27 août) et d'autre part une archive de Christian Descamps en date du 5 avril 1982. Ces deux articles, indispensables, sont malheureusement payants. 

Les éditions Actes Sud eurent l'intelligence, en 1991, de rassembler l'intégralité de l'oeuvre de Joyce Mansour en prose comme en vers. Cette édition n'est malheureusement plus disponible. Comme de nombreuses oeuvres poétiques, les écrits de cette autrice pourtant majeure sont dans l'ensemble difficiles à se procurer de nos jours. C'est là le lot commun de nombre d'écrivains du XXe siècle qui ne sont pas muséifiés ! 

 Photo of Joyce Mansour.jpg

En 2014 sonna l'heure d'une petite résurrection fort bienvenue. Joyce Mansour eut enfin droit aux honneurs posthumes d'une réédition chez Michel de Maule de ses oeuvres complètes, remplaçant le travail auparavant accompli par Actes Sud. Le 16 octobre 2014, chez France-Empire, parut la biographie de la poétesse par sa belle-fille Marie-Francine Mansour : Une vie surréaliste : Joyce Mansour, complice d'André Breton préface de Philippe Dagen. Enfin, le musée du Quai Branly, parfois injustement décrié, organisa une exposition du 18 novembre 2014 au 1er février 2015 : Joyce Mansour, poétesse et collectionneuse. Une  exposition certes mineure, mais qui permit de découvrir que, en plus des figures tutélaires bien connues comme André Breton, Joyce Mansour s'intéressa aussi aux arts premiers, en particulier les arts d'Océanie, Papouasie Nouvelle-Guinée. 

 

Regain éphémère, insuffisant hélas pour que Joyce Mansour rentrât durablement en lumière dans le panthéon des grands écrivains ! Le Quotidien de l'Art, dans son article du 12 janvier 2015, la qualifie avec justesse de Surréaliste oubliée. 

Achevons ce texte assez frustrant par un ultime poème de Joyce Mansour : Bleu comme le désert.

 

Heureux les solitaires
Ceux qui sèment le ciel dans le sable avide
Ceux qui cherchent le vivant sous les jupes du vent
Ceux qui courent haletants après un rêve évaporé
Car ils sont le sel de la terre
Heureuses les vigies sur l'océan du désert
Celles qui poursuivent le fennec au-delà du mirage
Le soleil ailé perd ses plumes à l'horizon
L'éternel été rit de la tombe humide
Et si un grand cri résonne dans les rocs alités
Personne ne l'entend personne
Le désert hurle toujours sous un ciel impavide
L'œil fixe plane seul
Comme l'aigle au point du jour
La mort avale la rosée
Le serpent étouffe le rat
Le nomade sous sa tente écoute crisser le temps
Sur le gravier de l'insomnie
Tout est là en attente d'un mot déjà énoncé
Ailleurs.

 

Prochainement : enchaînons directement avec le 39e écrivain dont la France ne veut plus : l'historien (merveilleux conteur) Claude Manceron. 

 claude manceron - les vingt ans du roi - AbeBooks

samedi 12 mars 2022

Café littéraire : Olga Tokarczuk : Sur les ossements des morts.

 

Olga TOKARCZUK

 Image dans Infobox.

Par Dominique Jules

Née en 1962, Olga Tokarczuk est une romancière et essayiste polonaise, aux origines ukrainiennes, lauréate du Prix Nobel de littérature 2018 (décerné en 2019). Cette distinction s’ajoute à un palmarès déjà impressionnant qui englobe « Niké », le plus prestigieux prix littéraire polonais, qui lui fut décerné en 2008 pour Les Pérégrins, livre composé d’une centaine de fragments sur le voyage et l’itinérance, et à nouveau en 2015 pour Les Livres de Jakób. Fruit de dix ans de  recherche, cet ouvrage de près de mille pages raconte l'histoire de Jakób Frank, qui a réellement existé. Ce chef religieux du XVIIIe siècle, fondateur d’une secte hérétique, amena ses disciples à deux conversions, à l'Islam puis au catholicisme. Bien qu’obtenant un large succès en Pologne, l’ouvrage fut l’objet de vives attaques de la part des milieux nationalistes. Olga Tokarczuk a même reçu des menaces de mort après un entretien à la télévision publique où elle dénonça le mythe d’une Pologne tolérante et ouverte.

 

Le prestigieux Man Booker International Prize lui fut attribué en 2018.

Psychologue de formation, elle s’est essayé à l’écriture dès son adolescence. Elle publia d’abord un recueil de poésie avant de se tourner vers la prose : Voyage des gens du Livre (1993), sorte de parabole moderne, raconte la quête ratée d'un Livre mystérieux et le grand amour que vivent les deux personnages principaux. De forme un peu naïve, le roman, bien accueilli par la critique, aborde déjà les thèmes qu’Olga Tokarczuk développera dans ses œuvres ultérieures : le mystère, le mythe, l’irrationnel, le voyage.

Elle se consacre pleinement à l'écriture depuis 1997, après son premier véritable succès, Dieu, le temps, les hommes et les anges (1996).

Elle possède aussi un talent pour la nouvelle. Maison de jour, maison de nuit (1998), petit recueil contenant trois récits courts en est la démonstration, confirmée en 2001 par la publication de Jouer sur plusieurs tambours. En 2004, elle a été l'instigatrice d’un festival de la nouvelle, publiant la même année un nouveau recueil, Récits ultimes. Plus récemment, elle a livré Histoires bizarroïdes (2010).

Olga Tokarczuk est une femme engagée. Elle n’hésite pas à exprimer ses positions critiques sur la Pologne actuelle, mais aussi sur la construction du mur entre les États-Unis et le Mexique. Féministe, écologiste, végétarienne, elle s’implique dans la défense des droits des femmes, des animaux, des minorités sexuelles et ethniques. Sur les ossements des morts (2010) en est la manifestation artistique.

Café littéraire du 31 mars 2022

Olga TOKARCZUK. Sur les ossements des morts. 2010

 Sur les ossements des morts - Poche - Olga Tokarczuk - Achat Livre | fnac

Présentation par Dominique Jules.

Une Polonaise parle de la Pologne. Sans aménité. L’image qu’elle donne des Sudètes, contrée austère proche de la Tchéquie, et de ses habitants pittoresques, excentriques ou corrompus n’est pas de nature à promouvoir le tourisme dans ce pays peu connu des Européens de l’ouest.

Une Polonaise, Prix Nobel de littérature 2018, livre un roman aussi troublant que sa narratrice et protagoniste. L’une et l’autre sont enveloppés de mystère, d’ambiguïté. Ils surprennent le lecteur par un mélange d’éléments qui oscillent du vraisemblable au douteux, du sensible au rationnel, du sentiment à la logique, du sincère à l’hypocrite, du vertueux à l’amoral.

Une romancière polonaise, Olga Tokarczuk, propose un voyage dans une contrée sauvage, d’un hiver à l’hiver suivant. Elle fait patauger son lecteur dans la neige et dans la boue, dans un climat romanesque troublant, à la limite du fantastique, où chaque personnage semble plus extravagant que l’autre.

La romancière polonaise prête sa plume à une femme étrange, déconcertante, qui prend fait et cause pour les animaux jusqu’à leur construire un cimetière et recueillir leurs restes avec l’espoir de les cloner un jour, lorsque la science le permettra.

La romancière polonaise échafaude une intrigue à énigmes, balisée de cadavres qui laissent peu de regrets aux vivants. Est-ce une vengeance des animaux, comme le prétend celle que beaucoup tiennent pour folle ?

La romancière polonaise, habile tacticienne, égare son lecteur dans un dédale forestier et policier. Et le lecteur prend plaisir à être ainsi manipulé, déconcerté, ballotté de Charybde en Scylla s’il lui prend l’idée de mener lui aussi l’enquête.

La romancière polonaise dépeint une galerie de personnages qui ne peuvent aucunement prétendre au statut de héros, pas même d’antihéros. Tout juste des écorchés de la vie pour la plupart, en quête d’une once de bonheur. Ou des corrompus si la réussite sociale et matérielle vient en gratification. Mais bien mal acquis profite peu.

La romancière polonaise s’amuse, laissant sa protagoniste alléguer que l’astrologie est une science exacte, prodigieuse, en mesure de nous fournir la date de notre propre mort et apte à justifier autant de cadavres dans ce coin de Pologne certes sauvage mais jusque là tranquille.

Elle égratigne au passage bien des manies, des travers, des prétentions.

Sur les ossements des mort est un titre inattendu, calqué sur un vers du poète anglais William Blake, dont d’autres citations ouvrent chaque chapitre et dont l’univers visionnaire n’est pas sans rapport avec l’atmosphère du roman.

 

Prochainement : reprise de la série consacrée aux écrivains dont la France ne veut plus (épisode 38) : Joyce Mansour. 

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/8/89/Photo_of_Joyce_Mansour.jpg

mercredi 23 février 2022

Germaine Dulac : la deuxième réalisatrice française après Alice Guy trop souvent ignorée.

 Si les chats portaient des gants, ils n'attraperaient pas de souris (proverbe hindou).

Ah Alice Guy ! 

 Description de cette image, également commentée ci-après

Combien de journalistes semblent tomber des nues et déclarent mordicus que la première cinéaste française n'a été que très récemment redécouverte ! C'est oublier que cela fait bien plus de trente ans que je suis au courant de son existence ! C'est oublier aussi que la regrettée Christine Pascal (1953-1996) interpréta ladite pionnière du septième art dans un téléfilm daté de 1983 de la tout autant bizarrement oubliée Caroline Huppert : "Elle voulait faire du cinéma.".

Celle qui ici m'intéresse suivit Alice Guy de près car c'est dès 1916 qu'elle s'engagea dans l'avant-garde filmique. Germaine Dulac (1882-1942), deuxième femme cinéaste hexagonale, demeure étrangement omise par celles et ceux qui se targuent de ressusciter les grandes figures féministes du passé. 

 Image dans Infobox.   

A défaut de bénéficier d'une diffusion télé - même à 2h du matin ! - les films de Germaine Dulac sont accessibles sur YouTube, ce qui constitue un paradoxe de taille ! Si le premier film de Germaine Dulac remonte à 1915 (Les Soeurs ennemies), c'est bien en 1916, avec la création de la société DH Films en association avec Irène Hillel-Erlanger (1878-1920), que sa carrière prit son essor. Longtemps, La Coquille et le Clergyman (1928), adapté d'Antonin Artaud,

 La Coquille et le Clergyman — Wikipédia

 fut le seul film de Germaine Dulac dont je parvenais à retenir le titre.Une revue d'histoire du cinéma du milieu des années 1980, vendue chez les maisons de la presse, appuyait trop sur l'aspect intellectuel expérimental rébarbatif des films de Germaine Dulac, par trop d'avant-garde selon certains rédacteurs frileux et chagrins.

Sorti en 1923, La Souriante Madame Beudet est un film estimé car considéré comme le chef-d'oeuvre de Germaine Dulac. Critique acerbe du mariage bourgeois, il s'agit là d'un des premiers films ouvertement féministes. Certes, les noms de ses interprètes sont oubliés de nos jours (Germaine Dermoz, Alexandre Arquillière, Jean d'Yd etc.) mais la vidéo du film est trouvable sur le net. Ceci dit, Germaine Dermoz (1888-1966) eut une carrière longue, qui s'étend de 1908 au début des années 60 !

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Germaine Dulac eut sa décennie glorieuse entre 1919 et l'avènement du parlant : outre les titres déjà évoqués, citons La Fête espagnole (1919), La Mort du Soleil (1921), ou encore ce que l'on peut qualifier de symphonies d'images : Disque 957 (1927) et Thèmes et variations (1928). Ce fut là son chant du cygne car la restructuration de l'industrie du septième art à compter du passage au sonore oblitéra une carrière pourtant brillante. La production indépendante, dans laquelle elle officiait brillamment, céda le pas au cinéma commercial. Germaine Dulac fut réduite à des activités de co-direction au sein des actualités Gaumont. Ses derniers courts métrages demeurent peu connus.

Toujours fut-il que Germaine Dulac représenta la première avant-garde française, en tant que figure de proue féminine aux côtés de  Jean Epstein, René Clair, Marcel L'Herbier et Abel Gance, sous la houlette de Louis Delluc. Il est étrange qu'une chaîne comme Arte, dont le féminisme n'est plus à prouver, se désintéresse de Germaine Dulac et ne diffuse jamais ses films, pourtant restaurés pour nombre d'entre-eux. 

N'oublions pas enfin que notre réalisatrice, productrice et scénariste fut une pionnière des ciné-clubs et appartint à la section cinéma du Conseil national des femmes françaises, section qu'elle présida dans les années 1930. Une injustice flagrante est donc à réparer d'urgence : il n'y a pas qu'Alice Guy (alors qu'une réalisatrice plus tardive, Jacqueline Audry,

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 connaît un réel regain de faveur !). Décédée à Paris le 20 juillet 1942, Germaine Dulac repose au Père-Lachaise. Espérons que sa sépulture soit fleurie régulièrement !

Prochainement : un peu de littérature contemporaine avec Olga Tokarczuk : Sur les ossements des morts.

Tokarczuk in 2019

samedi 5 février 2022

Ces peintres dont on ne veut plus 9 : Watteau.

                               

La présence d'Antoine Watteau (Valenciennes 10 octobre 1684 - Nogent-sur-Marne 18 juillet 1721), peintre emblématique de la Régence, dans cette série d'articles, peut étonner plus d'un. Mais elle se justifie, et grandement, du fait d'une absence significative de commémorations médiatiques en 2021, ainsi que je l'ai déjà écrit. Sans doute une évocation de Nicolas de Largillierres (1656-1746) eût été plus logique, mais sa longue vie fait que sa carrière déborde largement le cadre de la Régence, en amont sous Louis XIV comme en aval après 1723.

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Il vient de se passer pour Watteau la même chose que pour Apollinaire traité à la marge d'un documentaire consacré au cubisme et à la rivalité Picasso-Braque : Watteau se retrouve évoqué comme l'un des peintres rococo dont Auguste Renoir se réclamait dans une émission d'Arte racontant les débuts de la carrière du grand peintre, jusqu'à l'époque où il s'éloigna du mouvement impressionniste ! 

Le principal problème, avec Antoine Watteau, se trouve dans le titre de ses oeuvres : ses tableaux ont été intitulés a posteriori, par exemple La Finette, qui illustre le goût du peintre pour la musique de son temps. 

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/9b/Antoine_Watteau_-_La_Finette_-_WGA25469.jpg   

Sans la biographie rédigée par le comte de Caylus (1692-1765), nous ne connaitrions pas grand-chose de la vie d'Antoine Wattteau.

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Malgré un père violent, notre natif de Valenciennes ne vit pas sa vocation artistique contrariée, puisqu'il fut sans doute mis en apprentissage chez un peintre, cependant médiocre, Jacques-Albert Gérin, avant de s'installer à Paris, à Saint-Germain-des-Près, où résidaient de nombreux artistes du Nord, que l'on qualifiait à tort de Flamands. Watteau mangea de la vache enragée : sans appui ni ressources, il se retrouva employé par un "fabricant de peintures" établi au Pont Notre-Dame, réduit au travail servile de copies en séries d'images religieuses et de tableaux de genre. Il put cependant se lier à d'autres artistes comme Nicolas Vleughels (1668-1737),

Image dans Infobox. 

Jean-Jacques Spoëde (1680-1757) et Claude Gillot (1673-1722),

  

Justement, Gillot aimait à représenter des sujets inspirés du théâtre, de la Commedia dell'arte, scènes champêtres, galantes et autres singeries. Prenant position en faveur des partisans de la couleur épigones de Rubens contre ceux du classicisme à la Poussin ou Le Brun, Watteau est remarqué par le financier et collectionneur Pierre Crozat, 

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et devient résident au château de Montmorency, puis à l'hôtel particulier de Crozat. Il rompt avec Gillot, tente le prix de Rome (il termine deuxième), entre en 1709 dans le studio du peintre décorateur Claude Audran III avant d'être enfin admis en 1712 à l'Académie de peinture. Ce n'est qu'en 1717 qu'il présente son morceau de réception à l'Académie, le Pèlerinage à l'île de Cythère dit de nos jours L'Embarquement pour Cythère.

 A compter de cet événement, on peut considérer Watteau comme le peintre le plus emblématique de la Régence, le symbole d'une rupture radicale avec l'austérité des dernières décennies du règne de Louis XIV. On ne peut réduire Watteau à sa seule ville natale, comme on le fit hélas pour Diderot en 2013. Par exemple, les salles du Louvre consacrées à la peinture française du XVIIIe siècle sont loin de bénéficier d'une couverture permanente assurée, ce qui peut frustrer les amateurs de Watteau. Ensuite, il existe un film à son sujet qui, hélas, fut mal distribué : Ce que mes yeux ont vu de Laurent de Bartillat,

Ce que mes yeux ont vu en DVD : Ce que mes yeux ont vu - AlloCiné

 qui remonte à 2007. Ce film, dans lequel jouent Sylvie Testud, Jean-Pierre Marielle et James Thierrée,

 Description de cette image, également commentée ci-après

un des petits-enfants de Charlie Chaplin, nous montre l'enquête obsédante de la comédienne, qui joue une thésarde en histoire de l'art, autour d'une femme mystérieuse apparaissant uniquement de dos dans tous les tableaux de Watteau. La médiocre distribution dudit film laissait mal augurer (par anticipation) des commémorations 2021 autour du grand peintre... Quant à l'affiche - qui servit de jaquette au DVD - elle fait allusion au Pierrot de Watteau - autrefois qualifié de Gilles - avec une divergence de taille par rapport à la peinture originelle : les yeux grands ouverts, écarquillés, en illustration explicite du titre du long métrage.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/91/Jean-Antoine_Watteau_-_Pierrot%2C_dit_autrefois_Gilles.jpg 

Lorsque j'étais enfant, et que je visitais le Louvre pour la première fois, la carte postale représentant la toile célèbre la qualifiait encore sous son ancien intitulé. De plus, il était écrit au dos de la carte que ledit chef-d'oeuvre datait de l'année-même de la mort de Watteau, 1721, alors que désormais, on pense que ce portrait fut exécuté vers 1718-1719. L'audace apparente du cadrage du personnage central s'explique davantage par le fait que le tableau fut coupé. Enfin, l'utilisation massive du blanc de céruse dans les pigments du tableau - surtout pour le costume du personnage de la commedia dell'arte - a fait émettre l'hypothèse que le grand peintre serait mort d'un empoisonnement dû à ce pigment et non pas de phtisie.

On peut conclure que, malgré les aléas et les absences télévisuelles, Antoine Watteau n'a aucunement été oublié par la postérité : c'est simplement l'était général de délabrement culturel qui, malgré une année 2021 pour une fois assez remarquable sur le plan commémoratif, explique sa regrettable omission au même titre que Keats, Fernandel, ou Paul Valéry. 

Prochainement : un petit tour à la redécouverte de la cinéaste Germaine Dulac, trop souvent tue au profit d'Alice Guy. 

Germaine Dulac - AlloCiné

dimanche 16 janvier 2022

Paul Valéry, seul grand perdant des commémorations de l'année 2021.

 Bonne cuisine et bon vin, c'est le paradis sur terre. (Henri IV)

Du moins en apparence, puisqu'il faudrait ajouter à cette liste - pour une fois brève - Fernandel, que j'ai déjà traité, Keats et Watteau, dont je m'occuperai une prochaine fois.

 Portrait photographique en noir et blanc d'un homme grisonnant, au regard clair, portant une moustache, vu de trois-quarts droit 

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Description de cette image, également commentée ci-après 

Quant à John Keats, son absence chez nous confirme que la littérature anglo-saxonne, en dehors de Jane Austen et de Shakespeare, a décidément du mal à intéresser la culture dite mainstream. 

Disons qu'il s'agit d'exceptions, car, dans son ensemble, l'année 2021 a été, du point de vue des commémorations culturelles et historiques traitées par la télévision, la plus remarquable... depuis 2005 ! Les années 2009 à 2011 n'avaient pas été non plus les pires, puisque c'est surtout à compter de 2012, avec Charles Dickens, que les choses se gâtèrent pour longtemps. 

 

Je me sens bien obligé de distribuer des louanges, puisque peu de monde est demeuré sur le carreau... 

Malgré d'incontestables réussites en 2021 (un bémol toutefois : le concert Josquin des Prés diffusé sur Arte à cinq heures du matin et non mentionné dans la majorité des magazines télé !) il est tout de même dommage que l'auteur de Monsieur Teste n'ai aucunement retenu l'attention de nos pontes audiovisuels. Valéry souffrirait-il d'une étiquette d'écrivain à la fois cérébral, intello et désuet ? Qui lit encore La jeune Parque en 2022 ? Admettons qu'un sujet consacré à Paul Valéry passe mal à la télé. Cependant, je dois rappeler qu'un portrait lui fut consacré dans les années 1990 dans le cadre de la série documentaire "Un siècle d'écrivains." Cela contredit les rétifs. Il y a aussi l'Ina, bien sûr et c'est une source non négligeable puisqu'y sont accessibles non seulement la pièce de théâtre Monsieur Teste mais également les enregistrements radiophoniques de Paul Valéry en personne. De plus, en philo, en classe terminale, nous eûmes droit à Eupalinos ou l'Architecte, ce poème-dialogue philosophique de 1921, que je trouvais alors ardu (je n'ai pu lire sereinement ce texte qu'au début de ce siècle), qui mettait en scène Socrate, son disciple Phèdre et le thérapeute Eryximaque. 

Il y a aussi la superbe chanson de Georges Brassens, Supplique pour être enterré à la plage de Sète. 

Déférence gardée envers Paul Valéry,

Moi, l'humble troubadour, sur lui je renchéris,

Le bon maître me le pardonne,

Et qu'au moins, si ses vers valent mieux que les miens,

Mon cimetière soit plus marin que le sien,

Et n'en déplaise aux autochtones.

 

Comme quoi Le Cimetière marin devint universel et populaire... Il y eut voici pile cent ans ce singulier recueil de poèmes, Charmes qui inclut ledit cimetière. 

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
Ô récompense après une pensée                                                                                                                         
Qu’un long regard sur le calme des dieux ! 

Ce recueil, au lycée, je ne le connus point, bien qu'il fût inclus dans les fameux petits Classiques Larousse, qui avaient opté pour la couleur jaune caractérisant les classiques du XXe siècle.

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Il y eut aussi ce collègue de mon café littéraire, qui, sarcastique, avait rappelé que Paul Valéry avait passé sa vie à s'ennuyer. Il y eut enfin ce mariage avec Jeannie Gobillard le 31 mai 1900, en même temps que celui de Julie Manet

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 qui convolait avec Ernest Rouart. Toujours est-il que Paul Valéry - qui était envisagé comme lauréat du prix Nobel de littérature 1945 mais mourut avant qu'il fût choisi - ne peut se résumer à la célèbre citation sur la prise de conscience de la mortalité des civilisations à cause du premier conflit mondial.

Prochainement : neuvième volet de la série d'articles consacrés aux peintres dont on ne veut plus avec Watteau, deuxième grand perdant commémoratif de l'année 2021.