mercredi 13 février 2013

Symphonie pour le Noir



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Symphonie pour le Noir.


A Pierre Soulages, dernier géant de la peinture.

Premier mouvement : Allegro ma non troppo.

Londres ou ailleurs, vers 1900 ou en un temps inexistant.

J’avais pris ce matin même le hansom cab pour une destination obscure et inconnue. J’avais un rendez-vous fixé pour nulle part. Une simple lettre d’invitation, anonyme, me fixant le jour, l’heure, la destination, absurde. Ce courrier m’intriguait tant que, par simple curiosité naturelle, j’avais décidé d’y donner suite, quoiqu’il pût m’en coûter. L’attelage avait chevauché longtemps par des routes de traverse, assombries de bois morts, dépouillés et sinistres, dont les hiboux grands-ducs faisaient leur ordinaire habitat. Après un temps incalculable, nous parvînmes à la non-destination que l’on m’avait fixée après que nous eûmes emprunté un long tunnel cendreux aux quinquets chiches. Je relevai la vitre de la portière, hésitant à descendre. Je ne vis rien, personne. M’avait-on posé un lapin ? Où étais-je ? Sans plus tergiverser, je m'extrayais du cab, non sans avoir gratifié grassement le cocher de deux souverains, pour me retrouver dans un non-espace apparent, un néant de noir dans lequel pourtant, je parvins à prendre pied.

**************

De facto, nonobstant le noir d'encre, ce nulle part apparent n'en était pas exactement un. Il conservait quelque chose de tangible, du fait de la préservation des trois dimensions classiques et de la gravité. Conservant ma hauteur, mon épaisseur et ma verticalité, je pouvais marcher, me déplacer, sur ce que faute de mieux, je qualifiais de sol, de surface plane.
Quelque chose existait bien, à part moi, dans ce a-lieu de nuit, dans cet infra-sombre, puisque, lorsque je tendais les mains, j'effleurais une surface concrète, aussi lisse que le fameux miroir d'Alice, mais aussi impénétrable qu'une fosse abyssale, là où le soleil ne parvient jamais. Pourtant, noir était dans noir, noir contenait noir, partout, dans tout, au-dessus, au-dessous, à côté de tout : noir était tout. Uniformité du tohu-bohu biblique. Sous-espace, subespace, a-espace, anti-espace, anté-espace, post-espace...anté-monde, pré-monde, post-monde, pré-temps, post-temps, anté-temps, a-temps, un rien qui était déjà quelque chose car j'y existais. Un leurre de néant, donc. Des volumes de matière témoignant d'une seule absence confirmée dans ce clos-du-Rien : la lumière elle-même. Appartenait-elle à une théorie des ondes ou des corpuscules ? Y avait-il non encore création des quanta de lumière ?
Je touchai de nouveau les volumes inconnus. A ma gauche, à ma droite, les mêmes choses planes, parfaites, s'étendant en longueur, mais aussi en hauteur. Des parois délimitant un nouveau corridor ? Aucune plasticité. Surface non déformable. Quelle matière? J'égrenais la table des éléments de Mendeleïev. Les métaux les plus rares... Des murs de strontium ? Une galerie de miroirs, d'un seul tenant, non pas en verre, mais en un métal si lisse, si poli, qu'il eût dû me refléter et se refléter lui-même, si la lumière avait existé, en une infinité gigogne de doubles inversés mis en abyme...à moins que ces glaces ne fussent sans tain. Je n'étais pourtant pas un vampire ! A force de parcourir des mains ces parois, je me déplaçais dans la galerie, qui tourna à angle droit à plusieurs reprises. Un labyrinthe, encore ? Puis, je me dis :
« S'agirait-il d'un dédale inconnu bâti dans une matière inédite ? Comme il y a une chambre, un salon d'ambre jaune, il existerait un labyrinthe d'ambre noir...conceptualisé par un Empereur chinois du futur. Et cet empereur doit se nommer Fu Qin si je dois en croire ce qu’un ami illuminé m’a conté à son propos. »
Je me targuais de connaissances sur l’Extrême-Orient ; j’étais féru de civilisation chinoise, de mystères philosophiques confucéens ou taoïstes. C’était pourquoi la première référence qui m’était venue en tête avait trait à cette Chine fascinante.
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Étais-je dans un Hortus Deliciarum de noir, ou mieux arpentant une des ailes du palais impérial de Fu Qin localisé dans une autre cité interdite ? Nouvelle métaphore sombre, ténébreuse de l'absolutisme ?
Qui disait verre, métal poli ou ambre, même noir, sous-entendait un minimum de transparence...mais comment apercevoir quelque chose au-delà de ce qui était peut-être une vitre ? Je collais mon regard contre le supposé vitrage à ma droite, d'un seul tenant, voulant voir l'au-delà, ce qu'il pouvait renfermer, contenir. Je soupçonnais qu'il y avait de la vie à l'intérieur, que je parcourais en touriste dilettante le réseau d'un aquarium de noir. Cela contenait de l'eau, ou autre chose de liquide. J'en eus la ferme conviction. Des créatures benthiques, halieutiques ou abyssales y vivaient, y nageaient, quoique je ne les visse nullement, mais je percevais leur réalité au-delà du vitrage d'ambre noir ou de cristal de roche micacée.

Deuxième mouvement : scherzo.

Et le rire éclata, au bout de la galerie, et le noir fut moins noir. Une jeune femme rousse, là-bas,  à l’extrémité, venait d’apparaître. Elle me toisait, vêtue d’une toilette somptueuse à la grâce aérienne, une toilette de cour qui paraissait plus foncée que ces ténèbres dont la nuance différa. La masse volumineuse de sa chevelure de flammes disparaissait partiellement sous une toque d’astrakan. Alors, il n'y eut plus un noir, mais une pluralité subtile, une variété de noirs plus ou moins brillants, mats, profonds, anthracite, jais, seiche, ébonite, bakélite, mica, corbeau ou ébène. Noir-vert, noir-bleu, noir-rouge, noir-pourpre, noir-jaune, noir-rose, noir-fraise, noir-jujube, noir-canari, noir-pomme, noir-épinard, noir-ciel, noir-lapis-lazuli, noir-indigo, noir-garance, noir-béryl, noir-diamant, noir-palladium, noir-épicéa, noir-nymphéa, noir-terre de Sienne, noir-jade, noir-cocon, noir-agate, noir-aigue marine, noir-opale, noir-cornaline, noir-gris-de-fer, noir-cobalt, noir de Prusse, noir-outremer, noir-électrum, noir azimutal, noir adret, noir ubac, noir-caresse, noir-coupe-coupe, noir tranchant, noir-samouraï, noir sanglant, noir-fou-rire, noir-nid, noir-coq, noir-croquis, noir-déchet, noir-kaki, noir-chamois, noir-Neandertal, noir-collyre, noir opiacé, noir-laudanum, noir-ipécacuanha, noir-chicotin, noir-peyotl, ocre noir, noir composite enfin. Forêt de noir, prégnance de noir,  orgasme de noir, ivresse de noir, lie de noir, ivraie de noir, ambroisie noire, manne noire, libation de noir, oraison de noir, bénédicité de noir, déconstruction de noir, saint noir, diable noir, vierge noire, Popol Vuh noir, Bardo Thödol noir, Avesta noir, Necronomicon noir, Upanishad noirs, Rig Veda noir, Talmud noir, Mahâbhârata noir, atome primitif noir, créateur noir...anti-créateur ? Noir, noir, NOIR... Je suis le Noir, le Commencement et la Fin...
Toujours aussi coruscante et rieuse, la jeune fille rousse, au regard espiègle, dont le visage m’apparut si diaphane, au-delà de la vie même, qu’il semblait appartenir à un fantôme ou à une sylphide, m’adressa un geste, m'invitant à la suivre à travers les couloirs de l'aquarium, en un marivaudage ridicule,  jeu de cache-cache ou partie de colin-maillard de l'ancien temps pratiquée sans yeux bandés !
Je n'étais plus aveugle. Je courais de galerie de miroirs d'ambre noir en galerie de miroirs d'ambre noir, en leur incommensurable infinitude minoenne, dans un temps suspendu, poursuivant le rire juvénile de ma chimère rousse sans jamais l'attraper, rire d'une gorge blanche qui jamais ne se taisait, tel Achille courant derrière la tortue dans le célèbre paradoxe de Zénon d'Elée.
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Plus mon expérience se prolongeait, plus j'avais l'impression de me mouvoir dans un milieu aqueux, comme si j'eusse revêtu un scaphandre autonome de Rouquayrol et Denayrouze, qui avait inspiré les tenues de plongée du capitaine Nemo dans l'immortel « Vingt mille lieues sous les mers » de Jules Verne, un des livres de chevet de mon enfance. J'étais passé de l'autre côté de l'aquarium. J'avançais avec aisance, sans avoir besoin de nager, n'éprouvant aucune gêne pour respirer.
Et je vis les créatures qui peuplaient cet outre-monde.

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Troisième mouvement : Largo appassionato

Je me promenais dans un univers en blanc et noir, ou plutôt en gris et noir, où baignaient, surdimensionnés, des êtres invertébrés, mono ou pluricellulaires parfaitement classés, catalogués, immobiles comme pour me saluer en une parade monstrueuse et solennelle bien que non dépourvue de beauté et d'enchantement, secouant imperceptiblement cils vibratiles, flagelles, piquants ou tentacules afin de rappeler qu'ils n'étaient point morts. J'avais pénétré dans le saint des saints d'un des plus extraordinaires ouvrages de zoologie du siècle passé, le Kunstformen von der Natur d'Ernst Haeckel, me déplaçant au sein de ses gravures, en symbiose parfaite, comme si j'eusse été inscrit de tous temps dans ce maître livre, osmose aboutie de l'être humain et des créatures inférieures que le savant allemand aussi bien que la croisière du Challenger nous avaient révélées. Livre de la Vie, livre devenu Vie. Les espèces contemporaines côtoyaient les fossiles.
C'était une fantasmagorie d'animalcules géants, grisâtres mais d'une moirure de nacre, de perle, une symphonie de formes et de nuances composée en l'honneur d'un muséum d'histoire naturelle aquatique, un cabinet de curiosités abritant les fantasmagores les plus incroyables, bien au-delà de ce que toute l'imagerie lanterniste de la fin du XVIIIe siècle avait pu imaginer et concevoir. Plaisir des yeux retombés dans l'enfance, si prompte à s'émerveiller d'un rien, jouissance sans cesse renouvelée. Phytoplancton, zooplancton, diatomées, foraminifères, radiolaires, zoés de crabes, pluteus d’oursins, cœlentérés, trilobites, graptolites, lys de mer, bélemnites, ammonites d'une taille colossale en comparaison desquels un bénitier paraissait bien falot. Ces créatures primitives étaient non sans évoquer une vie embryonnaire issue d'un improbable trophoblaste. Au sein du monochromatisme gris se firent jour les couleurs, lorsque d'autres animaux crûrent et multiplièrent au sein d'une variance infinie et baroque de plans d'organisation, sans trêve recréés, recombinés, gastrulation de la Vie, éruption d'embranchements, de phylums... Holothuries, plathelminthes, vers priapuliens, anémones de mer, limaces, concombres de mer, cnidaires, cténaires, huîtres, coraux, hydraires, siphonophores, copépodes, anatifes, pagures, cigales de mer, spongiaires, argonautes, nautiles, échinodermes, astéries, céphalopodes communiquant par le langage des couleurs... Des méduses de toutes tailles, encore, toujours, émettant des pensées raisonnées. Monochromie, bichromie, trichromie...
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Créatures tétrachromes, pentachromes, hexachromes, heptachromes, octochromes, énnéachromes, décachromes, hendécachromes, dodécachromes, triskaidécachromes... Baïfain de couleurs, de quinze teintes comme ce poète de la Pléiade qui voulut imposer des vers de quinze pieds. Spectre lumineux de seize couleurs, d'un monde à venir. Divisionnisme de Chevreul, tachisme, art optique, kaléidoscope. Phénakistiscope tournant, accélérant, égrenant toute la gamme chromatique. Kinétoscope de nuances multicolores : polychromatisme par effet d'optique trompeur issu de tout un appareillage animant l'image de ces fantasmagores. Zootrope, fantascope, zoopraxiscope, praxinoscope, apollogrammaphone, paléophone mêlant couleurs et sons, expériences de Scott de Martinville, thaumatrope, théâtre catoptrique trompeur... spectacle total, miracle de l'holographie. Simulation, arrivée des agnathes, des mérous et des poissons perroquets...
Il me semblait que le liquide dans lequel je marchais prenait une consistance épaisse, gélatineuse. De même, l'intérieur de ce gigantesque aquarium se rapprochait de celui d'un polyèdre cristallin. Je me retrouvais au sein d'une géode aux angles et facettes infinies, comme pris dans l'œil d'un insecte...plus exactement, j'étais le regard ou plutôt les regards de cet animal inconnu, telle une caméra à objectifs multiples conçue par ce pionnier du cinéma mystérieusement disparu en 1890, Louis-Aimé Augustin Le Prince. Caméra subjective ? Je devinais la forme inédite de l'être dont les yeux étaient moi. Il en comptait cinq, à facettes. Son corps long, segmenté sans pattes, aux flancs garnis de branchies, était exclusivement conçu pour la nage. Côté bouche, un tuyau s'achevant par une pince préhensile. Côté anus, une queue, ou plutôt, un gouvernail penta lobé. Ses pensées rudimentaires se substituaient aux miennes, par places. Chasser, manger, se reproduire, mourir. Rien d'autre. Les miroirs de ses yeux percevaient l'enfermement dans cette figure close, cette structure transparente, adamantine, holographique, fasciée, facettée, dans ce multicaèdre ou pluricaèdre infinitésimal, lui-même constitué de glaces d'un nombre tel qu'elles en devenaient indénombrables et infinies, objet contenu lui-même dans une multitude gigogne d'autres polyèdres armillaires, empilés, superposés. A l'intérieur de l'ultime volume miroirs, une décomposition mosaïquée d'un humain estropié, marchant avec des béquilles, démultiplié en une myriade d'alter-ego, chacun brandissant un revolver, à la semblance d'un film expérimental de l'avenir, constructiviste ou autre...
Et je nageais. Je franchissais à l'accéléré les volumes polyédriques, atteignant bientôt la surface, ne sachant comment cette faculté de fendre ces obstacles m'avait été octroyée... probablement par quelque démiurgique dieu ? Je m'extirpais d'un étang de gélatine amarante peuplé de nymphéas d'une teinte rouille, humain en apparence ou de nouveau. Je vis une échelle métallique ; je la gravis. Tout bascula : je fus l’autre narrateur, le il.

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Finale : Prestissimo.

Franchie l’échelle, Rien, un désespérant, un monotone, monocorde rien, sans couleur ni saveur, sans sentiment ni émotion…
Le sein même du Néant, comme s’il pouvait y avoir un centre à celui-ci !
Notion difficilement conceptualisable.
Espace à zéro dimension, alors que l’espace supérieur aurait dû en avoir comporté seize au moins à défaut d’une infinité.
Même le monde bidimensionnel de Flatland avait eu une consistance et une réalité.
Seuls les sages Hindous védiques avaient osé tenter une conception de ce Rien. Ici, la raison s’abolissait, la logique s’effondrait.
Alors, inattendu, il se résigna. Intimement, il savait qu’il ne pouvait aller plus loin. Il n’était pas outillé pour cela, il ne l’avait jamais été. Tout simplement, il n’avait pas été conçu pour ce qui allait suivre mais pour lui permettre de se révéler.
Au seuil de l’inéluctable, lui aussi vivait sa Révélation. Empli d’une abnégation dépourvue d’orgueil, il allait donner à Fu Qin, l’Empereur concepteur de ce Rien noir, l’illusion éphémère d’une dernière victoire. Son sacrifice ne serait pas vain. À son tour, il acceptait d’être anéanti. Seul le Surgeon comptait. Seul lui était capable de permettre à la Vie de s’imposer partout. 
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Pour que la douleur lui fût moins insoutenable, il se mit lui-même en veilleuse. Acte sublime. Encore un…
La lueur serpentiforme orange vif le constituant désormais disparut sans prévenir. L’invagination l’avait-elle donc gobée, ses a-couches mouvantes digérant ce qui, encore pour elle, conservait une certaine matérialité?
Seul lui détenait désormais la réponse.
L’affrontement ultime, le renversant duel entamait sa dernière phase.
Il était devenu Le Ying Lung de la Compassion, et, repoussant l’angoisse de se savoir Seul, tout Seul, il ne se déroba point. Avec courage, avec détermination, il fit face au Dragon Noir imposant, multiforme, désespérément négatif et entropique, incarnation du Néant.
Cependant, le jeune réseau résille s’était-il assez remis de l’extinction de l’Observateur, son mentor ? Avait-il assez mûri, assez appris pour ruser, multiplier les leurres et les tromperies, les illusions miroir, pour transcender son humanité, ses émotions, ses deux réelles faiblesses?
Était-il prêt?
L’heure de vérité sonnait.
Sous l’aspect d’un frêle toron de lumière, Il était au milieu du Rien, et ce Rien l’englobait, et ce Rien l’entourait, et ce Rien le frappait, le cognait, le heurtait, et ce Rien voulait l’avaler, l’aspirer, revenant pour cela à l’assaut, encore et encore.
Vague rugissante, vague hurlante de noir, mais pas d’un noir uniforme, un prisme plutôt, mieux, un kaléidoscope de noir. Comme les plumes d’une pie, comme la houille extraite de la mine, comme le mica aux éclats brillants, comme le jais non encore taillé, comme la bakélite d’un antique téléphone, comme l’écran éteint d’une télé plasma.
Poussière de noir, gamme et gomme de noir, laque de noir, jaspe noir, diamant noir aux facettes infinies et miroitantes d’obscurité, mise en abyme du carbone abouti, contenant et contenu infinitésimaux.
Reflets chiffonnés et gluants d’une encre de seiche, fragments pétrifiés, fossilisés de l’ébène.
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 Perle diaprée et irisée noire, toujours noire, anthracite carbonifère, liquide visqueux et noir d’un pétrole aux effluves nauséabonds, huile noire, bois noir, métal noir, feu noir aux flammes dansantes au sein du noir, pierre noire, terre noire, air noir, minéraux noirs, œil noir… 
Tout était noir. Absolument tout et plus encore.
Espace noir sans luminosité aucune, main noire, toron noir, filet noir, brane noire, extension noire, particule noire, atome noir et sphère noire. Résille noire par-dessus tout le noir. Aucune autre couleur n’était possible, n’existait dans ce a-lieu noir.
A-couleur, a-forme, a-espace, a-temps, a-lieu donc, a-monde, a-Pantransmultivers, a-dieu… jusqu’à la satiété, jusqu’à l’écœurement, jusqu’au trop-plein.
Renversement. Éblouissement dans cette obscurité transcendante, dans cette fulgurance immanente, mais aussi, inévitablement, douleur, écartèlement et redécouverte.
Diverticule a-astral de la négativité fouettant toute la Weltanschauung antérieure, précédente du Créateur. A-gésine de Néant a-pluri-édrique. Vide, perte, solitude, absence, jusqu’au RIEN… 
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Pourtant, au milieu, au-dessus, en-dessous, au centre, partout, toujours, Il était.
- Oui, Je suis, pensa-t-Il, s’exclama-t-Il.
Musique noire, sculpture noire, figure noire, peinture noire, sonorité noire, rythme noir, fragrance noire, onde noire, ciel noir, renversement, bousculade, sens dessus dessous, capharnaüm, descente, vertige, tohu-bohu, retournement, gastrulation, révolution, descendance par modification et mutation du Noir, Révélation, Reconnaissance.
Dissonance, assonance, tempête, cyclone, hurlement, résistance, démence, effroi, affadissement, destructuration, rage, colère, impuissance, contournement, vanité, inanité, mais pas encore renoncement.
Malgré les efforts furieux, désordonnés, chaotiques, gigantesques, imprévisibles, incertains dans le sens d’Heisenberg, Il était, Il restait, Il résistait et ne pliait pas. Il s’obstinait à exister, toujours présent, toujours là…
Or, ce toujours fragmentait Fu Qin, le fendillait, le démultipliait au-delà du concevable. Les rides devenaient fossés, crevasses, failles, abîmes, ruptures divisionnistes de l’A-continuum, pointillisme de Seurat, composant une non-image a-picturale. 
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Fu s’acharnait donc, ne comprenant pas, sur cette fragile et si ténue langue-lumière non langue, non lumière mais tout à fait autre chose d’indescriptible et d’innommable. Il la bombardait, la mitraillait, la submergeait de terribles et de tempétueux coups de boutoir, de vagues monstrueuses effroyables, de vent hurlant en tempête, de dépressions cassant tous les baromètres, de tsunamis impossibles engendrés par des géants à la taille et à la force inimaginables. Il grondait, griffait, grognait, lacérait. Il secouait le réseau résille, voulant le précipiter dans son Rien. Mais le vacillant toron, imperturbable, restait intact, s’entêtant à être, un point c’est tout.
Devant cette résistance au-delà de tout entendement, pour parvenir coûte que coûte à ses fins, le Dragon opta pour une autre tactique.
L’Inversé choisit le fractionnement de lui-même. Avec raison ?
Ses doubles fragmentés frappèrent alors, battant encore et encore simultanément, partout et nulle part dans cet Ailleurs, dans cet Infra-Monde qui s’était apparemment substitué à la Totalité, au Pantransmultivers, en gésine la fragile lueur du Ying Lung, le filin opiniâtre et vaillant.    
Or, des échos séparés du magnifique Sombre lui revenaient inquiets, déformés, pris tous d’une bouffée d’angoisse irrépressible, le martelaient, lui envoyant des messages parfois obscurs et sibyllins, parfois clairs, que lui, buté, s’évertuait à ignorer, ligoté dans sa haine inextinguible, dans sa sotte et toisante ignorance.
- Prends garde Fu! Sais-tu bien si tu es un papillon qui rêve qu’il est un homme qui rêve qu’il est un papillon ?
- Songe au phtisique et à ses bronchioles absentes. Le vide a remplacé le poumon. Il crache toute la matière rosâtre de cet organe détérioré, presque absent et quasi mort. Il s’essouffle et ne peut plus parler. Mais il croit qu’il possède encore cette capacité. Il s’épuise ! Rappelle-toi la fin tragique de La Dame aux camélias qui chante ses ultimes minutes de vie et qui, ainsi, gaspille ses dernières forces.
- Le dernier tétra-épiphane tissa au XIIe siècle la célèbre tapisserie de Gérone, image de la Genèse. Qu’y a-t-il après le Et tenebrae super faciem abyssi ? Pourquoi voit-on une colombe ? Qui représente-t-elle ? Crois-tu réellement être cette colombe ?
- Triple volaille gigogne farcie ! Une oie qui contient un canard qui, lui-même, contient un coquelet. Ne crains-tu pas d’être cet oison? Ne te montre donc pas si stupide ! Coquille vide d’œuf prisonnière d’un œuf plus grand, lui-même à l’intérieur d’un autre œuf !
Par orgueil Fu piétina ces pensées malsaines indésirables. Immense, il planait par dessus les sphères, les mondes, les devenir, lui-même circulaire, lenticulaire, muni d’aberrants tentacules, entourant, enserrant le timide toron qui luisait doucement, qui brillait d’un éclat orangé apaisant.
Mais comme une sérénade, une ritournelle, une litanie obsédante, les mises en garde revenaient et résonnaient en canon.
- Le fretin a gobé l’hameçon. Mais… qui gobe le fretin ? Une tanche. Elle-même avalée par un brochet. Tête d’âne !
Mais l’Inversé Noir n’en avait cure. Sa haine l’aveuglait et l’occupait tout entier, abolissant sa raison. Il ne s’étonnait même pas de la non réaction apparente de son adversaire.
En effet, depuis le début de ce duel, de cet affrontement direct, le Ying Lung semblait bien passif. Il se contentait de résister, de parer les coups, d’être et de ne pas agir.
Erreur !
Bien avant que le combat ne commençât, bien avant l’ultime phase de la Simulation menée à son terme, il avait trouvé la faille par laquelle il s’était engouffré. Voilà à quoi rimaient tous ses échanges avec ses amis, ses compagnons, l’étalage complaisant de ses faiblesses supposées, de ses émotions, de son attachement envers la Vie en général et envers les humains en particulier.
Certes, il tenait réellement à faire triompher cette Vie, à permettre à l’Humanité d’exister, mais il était fort capable de grossir, de travestir, d’accentuer ses sentiments, de mentir, d’exagérer, de tromper et de leurrer.
Après tout, grandi, mûri, il était, par excellence, l’Immanent Créateur. Cela lui était tombé dessus lorsqu’il avait accédé à la conscience jadis, il y avait des éons, il y avait un instant. Il ne l’avait pas voulu. La charge était trop lourde. Il se pensait trop impatient, trop imparfait. Sa Nature réelle lui pesait. Ainsi donc la faille était tapie non pas en lui, le Ying Lung, mais bien dans l’incommensurable orgueil de Fu. Un Fu qui avait pu surgir parce que l’Unicité avait mal pris en compte l’émergence des sentiments.
Le dernier des Yings Lungs se gardait bien d’afficher toute satisfaction. Il veillait à ne rien révéler mais non pas à ne rien ressentir.
Et, « pendant ce temps », devant cette impassibilité, Fu s’escrimait, s’épuisait à vouloir absorber l’inabsorbable, le minuscule et frêle toron insaisissable, enroulé sur lui-même, l’improbable et toujours vaillant filin serpentiforme, le Ying Lung si têtu, si merveilleux dans son courage. Une pico seconde, et c’était un instant infini pour ce Ying Lung Noir, un des ultimes multiples du Dragon Inversé - les autres, tous les autres, les différentes parties de lui-même se suicidaient mais pas avec noblesse - lui jeta:
- Descartes a écrit: « je m’avance masqué ». 
Le dernier, tout dernier filin du Dragon Sombre conclut :
- Corneille composa ou un jour composera ce vers à propos de lui-même: Je ne dois qu’à moi seul toute ma renommée. Comprends et médite… si tu le peux encore… médite et renonce! 
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Peine perdue !
Les tentacules de Fu s’étaient maintenant dissous. L’Inversé n’en avait tiré aucune leçon.
Or, sans qu’il en eût pris conscience, accablé par sa colère, parallèlement, son rayon d’action ainsi que sa globalité avaient rétréci graduellement, infinitésimalement, d’une manière à peine perceptible. Le processus s’était engagé par la catalyse déclenchée et menée par le Ying Lung créateur. Lui agissait avec subtilité. Le phénomène, il va de soi, était irréversible.
D’abord, ce fut la perte d’emprise de l’A-Pan-PNEUMA. Quelque chose d’indescriptible se mit à frémir, quelque chose qui se libérait. Mais notre Dragon Noir ne vit rien venir et ne ressentit aucun trouble.
Intérieurement, le Préservateur jubilait. Toutefois, sa joie se parait de tristesse. Par où avait-il dû passer pour en arriver là ! Tant d’amis sacrifiés, tant d’intelligences sublimes anéanties !
Ensuite, pour Fu s’en vint la perte de contrôle de l’A-Pan-NOUS. Or, toujours, l’Inversé ignorait la déliquescence qu’il subissait. Car il s’agissait bien de ce phénomène. 
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Puis, le futur Pantransmultivers, désentravé, amorça une pulsation infime, un premier battement.
Trop tard, Fu réagit. Il eut cette pensée exclamative mi angoissée mi coléreuse:
« Je ne perçois plus ni le Pan-LOGOS ni le Pan-CHRONOS. Pourquoi ? Que se passe-t-il donc ? Je perds ma transcendance. Comment une telle chose est-elle possible ? Je ne suis plus ni omnipotent ni omniscient, ni multiple ni transtemporel. Cela ne peut venir que de toi, Surgeon. Comment t’y es-tu pris pour réussir pareil tour de force ? Que m’as-tu fait ? ».
Il s’abstint de répondre.
Soumis à une fureur au-delà de tout contrôle, tel un enfant gâté qui se voit refuser la concrétisation de son dernier caprice, le Dragon Noir se jeta contre les « parois » de la sphère qui, maintenant, le contenait tout entier, avec l’absurde espoir d’en briser la substance et, ainsi, se libérer. 
- Encagé! Emprisonné, moi! Comme un vulgaire rat de laboratoire, hurla l’ex-entité. Surgeon ! poursuivit le vaincu, dis-moi de quel truc de prestidigitateur as-tu donc usé à mon encontre ? Je n’y comprends rien !
Le Dragon Noir paniquait et cédait au plus grand effroi.
- Je perds Mon Pouvoir ! Je suis en train de régresser en simple psyché humanoïde. Même pas un ridicule Homo Spiritus ! À quoi m’as-tu condamné? Ah! Enfin, j’ai saisi, Dan El… Car ton vrai nom est Dan El, n’est-ce pas ?  Tu m’as pris à mon propre piège. Tu as eu le culot de recréer une Anakouklesis dans laquelle tu m’as enfermé. Une Anakouklesis néoplatonicienne, un grand bon en arrière, une grande régression à l’échelle de tous les Pantransmultivers. Bravo ! Quel prodige ! Et tu as réussi cet exploit dans l’Infra-Monde… salut, l’Artiste ! Même moi, lors de ma flamboyance, je n’ai pu aller jusque là. À qui donc as-tu volé un tel pouvoir ? Mais non, je me trompe. Ce pouvoir a toujours été en toi. Depuis l’aube de des temps.
- Depuis les tout débuts de la Simulation, pensa Dan El.
- Quel rusé tu fais, Surgeon ! Je le répète: bravo !
Comme à l’accoutumée, le Ying Lung s’obstinait dans son mutisme. Les compliments d’un Fu en train de se déliter ne l’émouvaient guère. Il n’en avait rien à faire de cette admiration malsaine.
Cependant, la métamorphose régressive de l’Inversé se poursuivait tandis que le jeune Expérimentateur ignorait les imprécations, puis les supplications de son adversaire. Impavide, inaccessible, divin, il œuvrait, accomplissait la tâche nécessaire et contingente. Il se devait au Vivant. À tout le Vivant. Ensuite… hé bien, ensuite, il verrait.
Amoindri, acculé, de plus en plus inaudible, ni entité ni Homo Spiritus, Fu en fut réduit à revêtir non son apparence des origines mais son avatar des prémices de cette histoire. Il devint un être humanoïde, un simple humain, de taille médiocre, une soma des plus ordinaires, sans force ni pouvoir, à peine sapiente, bornée dans sa compréhension de l’Univers, ignorant la Supra-Réalité et toute sa complexité, bien éloignée de l’entité divine dont la créature pitoyable avait revêtu un court instant les oripeaux magnifiques, durant un rêve fugace, si bref que déjà, il était oublié et effacé.
Le Ying Lung, sûr de lui et plus que jamais omnipotent, avait-il atteint son but ? Magnanime, allait-il se contenter de ce stade de déliquescence atteint par son ennemi ? Non. Le Pantransmultivers et la Vie exigeaient davantage.
Alors, la créature se scinda encore, diminua pour laisser la place à deux êtres fort distincts : l’humain tout d’abord, silhouette fantomatique, perdit toute sa substance dans un processus inexorable, et… fut gommé ! L’autre être, l’Homunculus anti-crée qui avait fusionné avec Fu Qin autrefois, subit lui aussi la métamorphose régressive et létale. Le Ying Lung avait besoin d’en arriver à ce stade. Implacablement, l’Homunculus se réduisit en une momie fœtale papyracée et noire, au crâne énorme, tout à fait disproportionné, à la fontanelle éclatée et, naturellement, dépourvue de ses facultés transdimensionnelles. 
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Désormais, la chose-lithopédion ne pouvait que se contenter de flotter à l’état de peau-mue pétrifiée au sein d’un Outre-Lieu de moins en moins Infra-Monde. La monstruosité ratatinée au rictus grimaçant engendré par la terreur justifiée et persistante de ne jamais pouvoir un jour être véritablement quelque chose de conscient, ne savait même plus qu’elle était ! Quelle ironie !
Mais ce pendant horrifique du fœtus astral du film 2001 l’Odyssée de l’espace, allait avoir son obsédante et insupportable utilité. Il serait le carburant de l’expansion du Pantransmultivers, son énergie noire et sa matière noire.
Vanité des vanités, tout est vanité…
Fu avait été sublimement domestiqué.
Dan El, car tel était bien son véritable nom, le Ying Lung ou plus exactement, LE YING LUNG, avait dû se départir de ses pulsions négatives, s’arracher à ses penchants, mater sa peur du Néant et accepter la Mort, faire avec, composer avec l’obligation de se servir de l’énergie noire et de la matière noire, de l’Entropie car pour que le Pantransmultivers fût, évoluât, mutât, tout cela était nécessaire.
L’Expérimentateur l’avait bien compris au milieu de toutes ces épreuves, de toutes ces leçons. Il avait dû ruser et avec lui-même et avec le Néant qui était aussi une partie intrinsèque de lui-même, le Noir, le A-Lieu, le A-Monde, en le cernant, en étant à la fois à l’extérieur et en lui, tout autour et étranger mais pourtant si intimement lié à lui.
Alors, tout simplement, Il avait plané au-dessus des eaux.
Et spiritus sanctus superferabatur super acquas.
Ce combat sans précédent s’acheva par KO debout du Sombre, du Repoussé mais pas nié, par la victoire totale du dernier des Yings Lungs, mais aussi, en fait, de l’UNIQUE et pourtant PLURIEL RIU SHU.
Ayant été confronté avec lui-même dans une schizophrénie dépassant tout entendement mais voulue, enfin réunifié, Dan El se sentait vide, bien au-delà de toute satisfaction et de joie. Triomphe sur lui-même… mais à quoi bon?
L’amertume le submergeait, menaçait de le noyer. Certes, il avait accompli ce qu’il devait, lui auto conscient, auto-créé, mais… il était Seul. Il l’avait toujours été.
Cela, il ne pouvait le tolérer. Cela ne serait pas, ne serait plus.
Il pouvait TOUT. La réémergence de la Totalité au sein du Rien pour commencer. Nul ne saurait, nul ne se douterait. Les voiles se maintiendraient non pour lui mais pour les autres, les pseudos membres du Chœur Multiple. Il l’avait déjà fait dans le Simulacre. Il pourrait le refaire. Il le referait. Le mensonge était préférable à la solitude.
N’était-il pas le Révélateur ? Le Juge ? Lui seul détiendrait la Vérité, lui seul gouvernerait la Supra-Réalité tout en laissant croire l’inverse. L’illusion lui était nécessaire afin de ne pas succomber au désespoir et à la folie.
Il voulait jouer le rôle de l’Ultime Riu Shu, le Ying Lung de la Compassion, ce fichu garnement, cet adolescent prodige et prodigieux doté de toutes les qualités, fou d’amour pour la vie en son entier d’abord mais aussi entiché de l’humanité, empli de sérénité, de gaité, de courage et d’abnégation.
- Attelons-nous à cette tâche ingrate, songea-t-Il.
Il fit comme Il l’avait dit, sans enthousiasme mais résolu, opiniâtre et humble à la fois.
Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre…

Christian et Jocelyne Jannone, d’après G.O.L. et Le Nouvel Envol de l’Aigle (romans).

dimanche 10 février 2013

Sofi Oksanen : l'Aurore-Marie de Saint-Aubain du XXIe siècle.

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Tout comme Aurore-Marie de Saint-Aubain, Sofi Oksanen possède un talent littéraire certain, un talent dérangeant.
Tout comme Aurore-Marie de Saint-Aubain, Sofi Oksanen adore le bizarre, le gothique, l'immoral.
Tout comme Aurore-Marie de Saint-Aubain, Sofi Oksanen revendique haut et fort sa bisexualité.
Tout comme Aurore-Marie de Saint-Aubain, Sofi Oksanen a du style, cultive à la fois le sens du détail et du sordide.
Tout comme Aurore-Marie de Saint-Aubain, Sofi Oksanen arbore un look excentrique, extravagant, les dreadlocks roses étant l'équivalent contemporain des boucles anglaises blond-roux miel. 
Tout comme Aurore-Marie de Saint-Aubain, Sofi Oksanen se vêt avec recherche et cultive son aura médiatique.
Tout comme Aurore-Marie de Saint-Aubain, Sofi Oksanen est portée aux nues par l'intelligentsia intellectuelle branchée de son temps.
Tout comme Aurore-Marie de Saint-Aubain, Sofi Oksanen adore mettre en scène des situations saphiques équivoques : Baby Jane  (censuré semble-t-il en France) traite avec cruauté de  la violence lesbienne. Ce n'est sans doute pas pour rien que de roman fait référence au film culte de Robert Aldrich, Qu'est-il arrivé à Baby Jane ?, avec une Bette Davis décatie travestie en monstrueuse poupée-fillette, avec l'inquiétant et formidable acteur obèse Victor Buono. Le Trottin, en 1890, se heurta également à de graves problèmes de censure. 
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Tout comme Aurore-Marie de Saint-Aubain, Sofi Oksanen dépeint les horreurs équivoques de la prostitution et des totalitarismes (soviétique et nazi dans Purge) alors que l'auteur du Trottin s'étend sur les ambivalences de maisons closes bien particulières et condamne les excès du libéralisme économique du XIXe siècle dans Le Trottin.
Conclusion : lisez les oeuvres de Sofi Oksanen et d'Aurore-Marie de Saint-Aubain !  Elles sont indispensables !

samedi 2 février 2013

Lincoln versus Intersections.

Rocambole (Pierre Vernier) : - Monseigneur, pourquoi n'aimes-tu pas la vie ? 
Sir Williams (Jean Topart) : - Je l'aime à ma façon.

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Lincoln, de Steven Speilberg  : 378 copies.
Intersections, de David Marconi : 296 copies. (source : Allociné)
Quel est, de ces deux films, le plus malaisé à voir lorsqu'on n'habite pas une grande ville ? Hé bien lecteurs et lectrices de ce blog, vous allez être sidérés : c'est Lincoln, ô l'horreur !  Quelque chose cloche dans notre doulce France, et cela traduit, une fois de plus et de trop, un symptôme gravissime de déliquescence culturelle généralisée et sciemment entretenue.

La logique eût voulu  :
- que le film de Speilberg, que l'on ne présente plus, fût projeté dans davantage de villes que celui de David Marconi puisqu'il bénéficie de plus de copies,
- que ledit Lincoln eût droit à une couverture médiatique télévisuelle absolue et complète en France, les bonnes critiques l'emportant largement sur les mauvaises, contrairement au film de monsieur Marconi, souventefois classé dans la rubrique à éviter ou proprement ignoré,
-  que le nombre de salles jouant  ce même long métrage historique augmentât encore conséquemment à ces deux premières remarques logiques (et aux plus qu'encourageants résultats de la première séance parisienne), ce qui aurait eu pour conséquence une réduction simultanée des copies d'Intersections.

En lieu et place, qu' a-t-on pu constater ?
Outre qu'au final, contrairement à la presse écrite, la télévision, à l'exception notable de BFM TV, a peu couvert la sortie de Lincoln, certaines villes petites et moyennes ne le projettent pas du tout ! En lieu et place, malgré son nombre de copies nettement inférieur, en dehors de toute logique, leurs cinémas affichent sans vergogne aucune le film à éviter de la semaine, long métrage d'une telle médiocrité que Télérama a jugé inutile de pondre à son sujet un article critique ! Pis, Lincoln n'y est même pas prévu, même dans un mois, après les oscars ! Et certaines de ces communes boycottant Lincoln ont encore la chance d'avoir deux complexes cinématographiques !
Plusieurs internautes pensent avec juste raison qu'Intersections sera sans doute le nanar (téra, méga, giga ?) de l'année 2013 (en attendant qu'une autre daube le détrône).
Les villes ne prévoyant même pas de passer Lincoln font du populisme extrémiste caillera aggravé. Pourquoi ?
Parce qu'Intersections, qui est joué à sa place, reprend les pires recettes du cinoche de castagne réac américain de l'âge d'or des bagarreurs Van Damme, Seagal, Stallone, Norris, Willis (heureusement, ce dernier a tout de même tourné quelques bons films : la preuve, le bas peuple ne s'est pas empressé d'aller les voir !) et cie ! Nonobstant la distribution de cette anti-oeuvre, la bande annonce (qu'hélas je me suis farcie !) ressemble trait pour trait à celle d'un film d'action navet US des années 90 reagano-bushiste musculeux hyper violent rentre dedans Die Hard (crève dur ?) à fond la caisse !
Lincoln, c'est l'humanisme, la générosité, la fraternité, l'égalité, la liberté, quand les Républicains, c'était la gauche.
Intersections, c'est du chyle putride dégobillé et gerbé par un alcoolo canardeur fou membre de la NRA, lorsque les Républicains (du moins, une conséquente partie d'entre eux) sont devenus l'extrême-droite !
Heureusement, à Paris, faisant fi des affiches populistes de ces micro communes indignes, c'est Lincoln qui est en tête.
Alors, ô spectateurs cinéphiles, je vous lance cet appel solennel :
BOYCOTTEZ INTERSECTIONS AFIN QU'IL SE CRASHE ET QUITTE L'AFFICHE AVEC LE PLUS DE PROMPTITUDE POSSIBLE, POUR QUE LES EXPLOITANTS ET LES DISTRIBUTEURS QUI LEUR ONT VENDU CETTE ORDURE INSANE RECONNAISSENT LEUR MAXIMA CULPA, FASSENT AMENDE HONORABLE ET PROGRAMMENT LINCOLN A LA PLACE.

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J'ai dit ; j'ai parlé. Over !   

samedi 5 janvier 2013

Adieu à Jean Topart (1922-2012).


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Sir Williams (Jean Topart) : - Les plus belles fleurs poussent sur les champs de bataille...
Rocambole (Pierre Vernier) : - Monseigneur, respecte au moins la fleur !  Chaque fleur est unique !
Sir Williams (Jean Topart) : - Et chacune doit passer... La vie, la mort, sont les deux battements de coeur de la nature.
(d'après Rocambole, de Jean-Pierre Decourt épisode : Le Tonneau de poudre)


En Sir Williams, tu fus notre source d'inspiration insigne...  Tu devins Johann Van der Zelden, Galeazzo di Fabbrini, L'Ennemi, Le Maudit, les esprits et les génies du Mal. Meilleure devait être l'oeuvre, plus réussi se devait d'être le Méchant. Tu fus ce Méchant, extraordinaire, dans Rocambole, que je découvris enfin ce dimanche 12 septembre 1982, pour dix-huit épisodes en noir et blanc enchanteurs et magiques.
Tu disais, ô beauté du Texte ! : Sans Sir Williams et Rocambole, le monde n'est qu'ennui !
Tu partageais la vedette avec Pierre Vernier, René Clermont, Cécile Vassort, Marianne Girard, Raoul Curet, Michel Beaune et tant d'autres déjà partis pour toujours...
Le rideau tombe, il me faut saluer ! Ainsi parlais-tu, avant de rendre le dernier soupir sous la pelure du formidable et inoubliable Sir Williams.
Sir Williams a tué Rocambole ! Sir Williams a tué Rocambole ! Le sang de Rocambole retombe sur Paris !, crias-tu un soir de Lune Rouge, nous faisant accroire à l'assassinat du Héros, du Démiurge. Mais Sir Williams et Rocambole ne peuvent pas mourir, jamais ! Tu resteras dans nos mémoire Jean, et ta soeur Lise aussi, que tu as rejointe au Paradis des comédiens... Lise, qui eut l'insigne honneur de reprendre au théâtre le rôle sublime de Joan Fontaine dans Rebecca ! Lise Topart symbolise pour l'éternité une sorte d'incarnation picturale du mythe de l'éternelle jeunesse, car partie à vingt-quatre ans, figée à jamais par la prématurité de son trépas.
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Il ne subsiste d'elle, de sa beauté singulière et désormais éternelle, qu'une banque d'images en noir et blanc, fugitives, éthérées, sur le net, et quelques films sans cesse copiés, transférés de support en support, des photographies et photogrammes, capturés çà et là... rien par contre en archives ne paraît subsister de ses rôles au théâtre, hormis encore quelques affiches, programmes, photos, des souvenirs ténus de témoins s'éteignant eux-mêmes peu à peu comme passe le temps, car ses prestations n'ont pas été enregistrées, conservées ! Une formidable seconde Madame de Winter française qui n'avait pas démérité face au défi de remplacer Joan Fontaine, une fille du Voleur d'enfants de Jules Supervielle transposée à la scène, énigmatique écolière adolescente coiffée d'un béret, dont Virginie Ledoyen, en ses quinze ans d'alors, devait reprendre le personnage pour déjà nous surprendre dans un film de Christian de Chalonge, une adolescente enthousiaste de Sylvie et le fantôme, telles furent quelques unes des compositions que Lise Topart eut le temps de nous léguer...
Jean et Lise, vous demeurerez toujours...

POST-SCRIPTUM :

Alors que j'apprenais la disparition de Jean Topart, une effroyable cuistrerie nécrologique, de celles qui, comme des gouttes d'eau importunes, font déborder les vases du lisier hircin de nos a-médias déconsidérés depuis longtemps, se produisait, dans l'indifférence du péquenot lambda occupé à digérer ses excès de fêtard fauché. Selon une espèce de jurisprudence journalistique non-dite remontant environ à la mort de Francis Crick, aux deux exceptions notables de Georges Charpak et de Baruj Benacerraf, notre presse indigne sauta, ignora, en toute impunité, saltation de trop, la disparition d'un prix Nobel scientifique supplémentaire et pas des moindres : une très grande Dame, qui eut à pâtir de la législation raciste et antisémite de l'Italie mussolinienne : Madame Rita Levi-Montalcini. Elle n'était pas une simple mort de lauréat du prix Nobel de plus, de celles qu'on moque, jette dans la boue de l'ordure de l'ignorance, prétextant on ne sait quelle chose pour cet acte d'oubli, d'omission, parce qu'il y eut des eugénistes, des racistes, des partisans de banques de sperme pour bébés Nobel, des contempteurs de l'intelligence des Afro-américains, des nazis et des staliniens primés autrefois. Non, Madame Rita Levi-Montalcini, pour ceux qui s'indignent du très faible nombre de femmes scientifiques nobélisées, ne méritait pas ce boycott idiot, cette insignifiance subie ! Réparez cette faute, mesdames et messieurs les journalistes qui fertilisez, avec la fumure pourrie de la désinformation, la plante vénéneuse obscurantiste !

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dimanche 16 décembre 2012

Livide, un film de genre méprisé, ignoré et vilipendé par la critique.

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A Delphine Desyeux, une des dernières petites filles à l'ancienne, qui maintenant a l'âge de Richard Millet...

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Le silence est un parti pris. (aphorisme de moa)

Jean Rostand, Henri Gouhier, Pierre Auger, Jean Piveteau... les grands hommes, c'était eux. (réflexions d'un cyber pamphlétaire)
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C'est pas bon de souhaiter la mort de quelqu'un, même si on déteste ce quelqu'un... Admettons que ce même quelqu'un ne soit qu'un des pneus de la bagnole du voisin qui vous emmerde. Hé bien, dans ce cas, plus de scrupules à avoir : qu'il crève ! (le cyber Louis-Ferdinand Céline)

Les rats s'empressent de quitter le navire lorsqu'il coule... surtout ceux au coeur entouré de graisse... problème de flottabilité ? (nouvelles réflexions d'un cyber pamphlétaire)

Si notre Obélix national était mort en 1991, j'aurais pleuré. Désormais, j'applaudirai et sablerai le champagne à l'annonce de son trépas. (ultimes réflexions d'un cyber pamphlétaire)

L'ordinateur-cerveau a le pouvoir d'emmagasiner des informations beaucoup plus que tout autre cerveau animal. La croissance retardée ne l'amène à l'âge adulte qu'entre 15 et 20 ans, ce qui lui permet d'amasser une énorme quantité de connaissances jusqu'à cet âge et bien au-delà. Ce phénomène étrange a fait de l'Homme un maître du monde, doué de conscience et capable d'agir sur son destin. Il est corrélatif de la constatation regrettable qu'il dut faire lors des premières phases glaciaires (et peut-être réitérer lorsqu'il quitta l'Eden) et s'aperçut qu'il était nu. Cette nudité vient également d'un retard de croissance jamais rattrapé, l'absence de fourrure étant celle de tout foetus de Singe à sa naissance. 
(Henri et Geneviève Termier : Les Animaux préhistoriques,  PUF, collection Que sais-je 1977)

Livide, sorti dans l'indifférence absolue en décembre 2011, fut une des innombrables victimes cinématographiques de la déferlante Intouchables qui inscrivit à son tableau de chasse désastreux des dizaines d'oeuvres parfois médiocres, fréquemment estimables, dont le nombre d'entrées fut alors négligeable et immérité.
 Livide représente un de ces longs métrages passés inaperçus. Appartenant à un cinéma de genre méprisé par notre bien-pensance cartésienne, on se gaussa de lui, soulignant (lorsqu'article critique il y avait !) ses défauts plutôt que ses qualités. Ses 17 copies le condamnaient d'avance.
A cause d'Intouchables, et parce que je suis un cinéphile honnête, éthique, qui ne pirate pas, je n'ai pu goûter à cette friandise du cinéma fantastique à la française, qu'en DVD tout récemment, alors qu'il eût mieux valu que je le visse en salle, comme toute oeuvre cinéphilique (même mineure) qui se respecte. A ce jour, Lettre d'une inconnue, le cultissime film de Max Ophuls avec l'ambiguë (sexuellement parlant du fait que sa silhouette de sylphide lui permettait de jouer à la perfection les nymphettes de 13-14 ans) et magnifique Joan Fontaine, est le seul long métrage dont je puis me vanter l'avoir vu sur tous les supports possibles : salle de projection classique, VHS, DVD, You Tube...   
 
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Livide donc, pur produit, certes, d'un cinéma commercial de genre (distribué, je l'ai dit d'ailleurs, en une poignée dérisoire de copies le destinant à quitter l'affiche avec promptitude), mais qui recèle perles et trésors cachés à qui sait le regarder avec attention, à qui comme moi possède les références artistiques indispensables.

Malgré des concessions convenues aux films fantastiques ou d'horreur à l'américaine (Julien Maury et Alexandre Bustillo, les réalisateurs, avouent leurs sources d'inspiration et leur dette envers ces films et cinéastes-là, David Cronenberg notamment, mais aussi envers Dario Argento), Livide atteint, en certaines de ses séquences, des niveaux indéniables de beauté plastique et de poésie, de surréalisme et d'onirisme esthétique. 

Oui, j'ai aimé Livide, même si des éléments de l'oeuvre ne m'ont pas convaincu (la bande de jeunes voulant organiser un cambriolage dans la mystérieuse maison de la vieille comateuse, la ressemblance trop accusée entre la jeune comédienne Chloé Couilloud et Béatrice Dalle, qui joue les apparitions fantomatiques furtives et vaporeuses, presque subliminales, de sa mère morte, l'ambiance nocturne d'Halloween, le jeu un peu forcé de Félix Moati et Jérémy Kapone rappelant celui des partenaires de Christa Théret dans Le Village des Ombres etc.).

Parfois, il y a des incohérences et des invraisemblances ; on a du mal à relier certaines séquences (Catherine Jacob enlevant une adolescente à vélo, que l'on retrouve saignée à mort dans une baignoire plus tard, ce qui fait accroire que c'est elle le vampire qui agit pour son compte alors qu'elle est la complice, la commensale de Marie-Claude Pietragalla qui incarne Deborah Jessel, la prof de danse spectrale et plus ou moins zombie), mais à d'autres moments, on est transporté et on jubile.

A ces moments-là, justement, Livide rejoint le Georges Franju des Yeux sans visage et le Cocteau d'Orphée. 
Livide est donc français, profondément français dans son traitement de la matière fantastique, malgré les obligations commerciales imposées par la loi du gore sanglant. 
C'est la petite Anna, la fille de Deborah Jessel, interprétée par la jeune et étonnante Chloé Marcq, qui emporte mon adhésion. Les scènes de retour en arrière, sorte d'évocation un peu sadique des cours de danse, avec une connotation saphique ténue et feutrée, ce souvenir de petits rats à la Delphine Desyeux sur fond de musique de Chopin, frôlent le sublime, surtout lorsque la nature exacte d'Anna nous est progressivement dévoilée. 
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Nous l'avons déjà vue, automate momifié, empoussiéré, trésor caché de Deborah Jessel, esquisser quelques gestes mécaniques, à demi brisée par l'affolement stupide des partenaires deChloé Couilloud. Anna me rappelle la collection des poupées de cire artificiellement vieillies de Cléore de Cresseville dans Le Trottin et la poupée des Valois de Monsieur de Phocas de Jean Lorrain.
L'idée d'une sorte de Coppélia vampire, mi-humaine, mi-androïde, est originale, bien qu'elle eût mérité qu'on la développât encore davantage et avec plus de soins. Tout le film aurait dû être axé sur cela.
Par instants, l'atmosphère de Livide, avec sa demeure mystérieuse, baroque, hors d'âge, sa poupée danseuse Anna à la figure craquelée, écaillée et tavelée comme un tableau ancien, n'est pas sans rappeler le mythique Collectionneur de cerveaux de Michel Subiela (1976) avec André Reybaz (sublime interprète du Golem de Jean Kerchbron en 1967), la regrettée Claude Jade et François Dunoyer, adapté de la nouvelle Robots pensants, de George Langelaan. J'ai aussi songé à une aventure méconnue des héros de bédé Tif et Tondu, Magdalena, de Will et Desberg (1986), qui se déroule dans une Venise parallèle peuplée d'automates. Il y a aussi du Alice, avec ces animaux robots empaillés attablés et costumés pour le thé... mais on pense aussi aux masques d'oiseaux de Franju dans Judex.
L'action de Livide se déroule judicieusement en Bretagne, terre de légendes, terre de la Mort et de l'Ankou, bien que cet élément folklorique ne soit pas creusé, au profit d'Halloween.

Livide, quand ses auteurs le veulent, est donc capable d'atteindre des sommets de poésie troublante. Anna vole, ressent les brûlures du soleil, a faim d'écarlate, arbore une bouche pourprée, affiche les souillures de sa panoplie de danseuse, de nymphe goule, lamie ou empuse, lorsqu'elle a goûté à une juvénile proie tuyautée dans son tutu romantique à la Edgar Degas. Le vampire volant, c'est du surréalisme, mais aussi de l'Anne Rice,
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 qui nous apprend qu'ils savent voler. Lucie Clavel (le personnage qu'interprète Chloé Couilloud) libère Anna du joug, délivre l'automate, désopercule ses yeux cousus, clos.
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La séquence de l'envol final d'Anna, ressuscitée, perdant ses craquelures telle une mue épidermique revivifiante, comme une renaissance de tout son être, est une pure splendeur.

Ce film aurait plu à Daphné et Phoebé de Tourreil de Valpinçon, les jumelles vampiriques, personnages remarquables du sulfureux roman d'Aurore-Marie de Saint-Aubain : Le Trottin.


samedi 15 décembre 2012

L'héritage télévisuel détruit de Patrick de Carolis.

Le père Georges : - C'est un chimpanzé, seigneur Philippe ! Vous avez peur de cela ? 
(Monsieur Cyprien acte V scène 4, par Jocelyne et Christian Jannone : pochade qui mérite de rester inédite ! )

J'accuse ! J'accuse !  (Victor Francen dans le rôle de Jean Diaz dans la version de 1937 de J'accuse d'Abel Gance)

Cyber Léon Bloy a aujourd'hui la parole !  Elle va faire mal ! 

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Il était une fois une France Télévisions qui avait trouvé son président idoine, celui qui voulait lui redonner le lustre fictionnel historique perdu et délaissé, haï, vitupéré, redorer son blason, rappeler, tel Sir Williams dans le mythique Rocambole avec Jean Topart et Pierre Vernier les lambeaux de la splendeur passée de la télévision d'autrefois.

Il possédait la Culture, beaucoup de Culture, non point la chébrantude démodable de l'instant.  Alors qu'à compter de l'an du Seigneur 2006, Arte trahissait, renonçait à tout au profit du seul jeunisme branché revendiqué en VF en prime time, Monsieur Patrick de Carolis marqua sa volonté de raviver la flamme de la télé d'avant, d'avant Hayek, d'avant l'ultra-commercialisme aculturel issu des anti-réformes successives depuis 1974 et 1986, d'avant les chaînes nulles rongées par le chancre vénérien purulent et chanci de la publicité, cette télé des fictions historiques de prestige voulant cultiver tout en distrayant, parce qu'il se souvenait des Cent livres des hommes, des Bonnes adresses du passé, de La Caméra explore le temps, d'Alain Decaux raconte, du Théâtre de la jeunesse, en ce sans-pareil pacte entre gaullistes, royalistes et communistes qui, dans ces années soixante mythiques et mythifiées, avait permis la coexistence pacifique entre une vision élevée et anoblissante du public et les  nécessités plus matérielles de la gestion financière de l'entreprise publique.

Monsieur Patrick de Carolis, au grand dam des partisans de la stupidité considérée comme l'un des beaux arts, de l'abêtissement calculé de la population afin de la soumettre toute au système putrescent, osa incarner cette vision haute de sa mission télévisuelle en multipliant les productions et les tournages d'adaptations historiques et littéraires aussi bonnes qu'antan, additionnant les coruscants projets biographiques et autres, autour de Maupassant, Chateaubriand, Louis XI, Henri IV,  autour aussi, en pédagogue, des journées qui firent l'histoire de France.

Mais les esprits chagrins, amers et jaloux de tant de prestance, de tant de qualités, de tant de révélations d'actrices et d'acteurs jusque-là anonymes, fourbissaient leur armes réactives. Ce fut pourquoi ils multiplièrent les critiques négatives, insanes et ineptes à l'encontre du moindre téléfilm perruqué ou corseté, éructant leur haine de cela, en cuistres abjects, sciant eux-mêmes la branche sur laquelle ils étaient assis, ô chiens de gardes roquet ! Partisans du tout contemporain, du tout sociétal catégoriel et communautariste (mais non du social collectif dont ils se fichaient comme d'une guigne que l'ultra friedmano-hayekisme au pouvoir désormais partout en détricotât méthodiquement les acquis), ils flinguèrent systématiquement, hauts les coeurs, chaque fiction costumée qui s'offrait en proie inerme à leur avidité inculte, eux qui n'avaient jamais tenu la moindre caméra de leur vie, s'arrogeant le droit de descendre en flammes ce qu'ils auraient été incapables de tourner, de réaliser.
Il y avait en ces années une pie au sommet de l'Etat, une pie verte d'abord comme un pic-vert, grisâtre ensuite (parce qu'elle vieillissait, s'usait à cause de l'exercice harassant du Pouvoir), réputée pour ses battements d'ailes, ses jacassements, son jabotage, pour son brassage d'air à la moindre brise médiatique, pie fort agitée pour un oui et pour un nom. Cette pie détestait La Princesse de Clèves, qu'appréciait fort au contraire Monsieur de Carolis. Elle soutint donc Monsieur Patrick de Carolis comme la corde soutient le pendu, et, se trouvant confortée en ses idées par une presse complice objective qui, tel Télérama,  éructait son rejet des téléfilms et feuilletons historiques chaque semaine, surtout à compter de la fin de l'été de l'an de Notre Seigneur 2008, (parce que, pour les critiques, ces productions en costumes émanaient forcément de la pie vert-gris qu'ils rejetaient politiquement parlant), et  prenait le bâton pour se faire battre, elle se décida à ne pas lui renouveler sa confiance pour un second mandat de cinq années.
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Son successeur a dilapidé l'héritage, totalement, réduit les ambitions comme une peau de chagrin, avec un budget d'une étroitesse d'archère ou meurtrière d'échauguette. Tout a disparu au nom du jeunisme et des économies budgétaires. Nous sommes revenus aux errements d'avant l'an 2000 quand France Télévisions ne produisait plus qu'un téléfilm historique par an pour le diffuser à 23 h passées parce qu'il ne pouvait pas faire d'audience.  
Ruines, ruines, regrets, ô ruines ! Résurrection ! Nous réclamons la résurrection de ce qui n'est plus... sinon, ce sera la porte pour tous les empoisonneurs de la culture ! Réparez vos erreurs, réparez, réparez !

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