Un homme sans culture, tel un chat sans moustaches, se sent perdu (auteur inconnu).
Ne me parlez plus de ce musicien salonard, de ce moustachu vénérable et neigeux dont les morceaux suscitent des épidémies de bâillements ! Fauré, c'est ce vieux bonhomme barbant, ce parangon de chlorose "Belle-Epoque" où l'on traînasse son spleen !
Ah, quel vieux birbe ! Un requiem et puis s'en va, devrais-je écrire. La preuve qui plus est que notre Gabriel Fauré national n'a pas la cote, c'est que d'emblée, dès le 2 mars 2025, Arte va mettre toute la gomme pour célébrer en grande pompe les 150 ans de la naissance de l'auteur du Boléro ! Fauré est un perdant de la culture antérieure, un de plus dirais-je. D'une part, sa tombe au cimetière de Passy, est difficile à dénicher - comme celle de Debussy - contrairement à la dernière demeure d'Octave Mirbeau.
D'autre part, avouons-le : j'ai eu beau chercher dans les archives télévisuelles, je n'ai pas trouvé la moindre trace d'un documentaire consacré à Monsieur Fauré postérieur à 1980 ! Ce documentaire, disponible sur Madelen, fut produit par le musicographe Bernard Gavoty, disparu peu après. Bien plus axée sur la culture dite antérieure (scolaire, classique et autres affinités), l'ancienne télévision ne pouvait ignorer la figure fauréenne, lui réservant une place de choix parmi les piliers soutenant le fabuleux palais culturel de la transmission au grand public des grandes oeuvres du patrimoine, de la pensée et de l'esprit.
Que d'interprètes illustres, femmes et hommes, nous transmirent Fauré durant tout le XXe siècle, par exemple, l'immense pianiste Marguerite Long (1874-1966).

Selon moi, Fauré, c'est d'abord la mélodie et la musique de chambre. Connaissant la propension d'Arte à négliger dans ses programmes de musique classique, toute autre forme que la symphonique ou la lyrique, cela ne m'étonne guère qu'elle ait choisi le seul Requiem pour - maigrement - commémorer notre illustre compositeur. Fauré, c'est l'abandon de l'emphase romantique - son concerto avorté pour violon, partiellement recyclé en son ultime opus, le sublime quatuor à cordes, en témoigne - au profit d'une musique plus subtile, plus dépouillée, moins directe dirais-je, à l'harmonie et à la modalité - oui, l'irruption des modes anciens ! - novatrices sous des couverts d'une manière douce et feutrée. La vieille histoire de la musique de mon père (qui datait de 1945 !) ne s'y trompait pas en estimant que Fauré avait été le premier compositeur menant à la modernité musicale, première étape d'une évolution dont l'art "auditif" moderne était issu. D'aucuns remarqueront que certains aspects du style de Brahms, de ses recherches harmoniques et mélodiques, ainsi que l'évolution radicale du Liszt final peuvent aussi prétendre à représenter cette première étape de la musique moderne !
L'abbé Liszt - qui avait reçu les quatre ordres mineurs de l'Eglise catholique - côtoyait déjà Satie dans ses compositions tardives, et inspira même Ravel dans ses Jeux d'eau à la villa d'Este de la Troisième année de pèlerinage... D'ailleurs, Liszt fut le mieux commémoré des musiciens classiques par Arte, à l'automne 2011 et il fallut attendre Offenbach et Saint-Saëns pour qu'il en fût à nouveau ainsi et aussi bien !
D'ailleurs, l'on peut considérer que le seul hommage de poids à Gabriel Fauré fut rendu par le documentaire Lumière l'aventure continue ! de Thierry Frémaux, sorti chichement - car jamais joué chez moi - le 19 mars 2025. Malgré ces aléas, ce film fit quand même 74 546 entrées au box office (source AlloCiné). Comme le dit le commentaire, Fauré étant considéré comme un contemporain des frères Lumière (même s'il avait près de vingt ans de plus qu'eux), un florilège de sa musique s'imposa pour illustrer cet hommage aux deux pionniers du cinématographe, suite d'une précédente compilation de 2017, Lumière l'aventure commence ! sorti en salles le 25 janvier 2017, et dont le résultat au box office, grâce à une combinaison moins frileuse de salles, fut supérieur à celui de sa suite : 104 850 entrées.
Ne laissez pas la mémoire de ce compositeur superbe se perdre à jamais faute d'auditeurs et d'auditrices, sous prétexte que la musique classique n'est plus considérée en ce fatal et navrant XXIe siècle que comme un genre musical élitiste et mineur, noyé dans la masse des autres !
Prochainement : premier article d'une série de trois consacré à Mo Yan, écrivain chinois et prix Nobel de littérature.
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