vendredi 13 février 2026

Café littéraire : le Congrès de futurologie (version longue).

 undefined

Café littéraire : Stanislaw Lem : Le Congrès de futurologie.

Par Christian Jannone.

Un roman paru en Pologne en 1971 et traduit en français chez Calmann-Lévy en 1976.

Présentons d’abord brièvement Stanislaw – parfois écrit Stanislas – Lem. Fils d’un médecin juif oto-rhino-laryngologue, il est né à Lwów, ville autrefois polonaise et désormais ukrainienne sous le nom de Lviv le 12 septembre 1921. Il est mort à Cracovie le 27 mars 2006. Il est considéré comme un des grands écrivains de science-fiction du XXe siècle, une plume qui tranche non seulement avec les écoles américaine, britannique et française du genre, mais aussi avec la SF soviétique de son temps. Gunther Anders considère Stanislaw Lem comme l’égal de Jules Verne pour ses visions sur la révolution technique moderne.

 undefined

Il fut étudiant en médecine, puis résistant contre les Allemands, tout en exerçant le métier de mécanicien et soudeur. Il dut supporter la domination soviétique sur la Pologne à l’issue de la guerre. Stanislaw Lem n’ira pas jusqu’au bout de ses études de médecine à l’université Jagellonne de Cracovie. Se refusant à devenir médecin militaire, il se contenta d’un certificat de fin d’études et d’un poste d’assistant de recherches dans une institution scientifique. C’est en ces circonstances qu’il a entamé sa carrière littéraire. Partisan de l’Occident, malgré le stalinisme et sa censure, Stanislaw Lem n’a eu de cesse de critiquer le collectivisme soviétique. Sa position politique a servi sa reconnaissance internationale.

Certes, nous nous intéressons avec Le Congrès de futurologie au volet science-fictionnel de son œuvre, mais on ne peut omettre le Stanislaw Lem des apocryphes, cette série de critiques pastiches d’ouvrages n’ayant jamais existé, textes regroupés en 1998, ce qui le rapproche d’une démarche à la Borges. Malheureusement, un seul a été traduit en français : Bibliothèque du XXIe siècle.

Quelles sont les thématiques généralement abordées par Stanislaw Lem en science-fiction ?

On y trouve l’impossibilité de communication entre les civilisations humaines et extraterrestres, qui les dépassent, qu’il s’agisse d’une civilisation d’insectes robotiques dans L’Invincible (1964, traduction française en 1972), ou de l’océan pensant de Solaris (1961, traduction française en 1966). Les utopies technologiques ne sont pas oubliées, le progrès technologique dispensant l’homme de tout effort, comme dans La Cybériade, recueil de nouvelles de 1965 traduit en français en 1968. J’y ajouterai un troisième thème majeur : les mondes virtuels, hallucinatoires et illusoires, engendrés par la drogue, omniprésente dans Le Congrès de futurologie. Il rejoint là Philip K. Dick,

 Description de cette image, également commentée ci-après

 seul auteur américain de SF qu’il reconnaissait, car Lem considérait la science-fiction américaine comme médiocre et mercantile, dépourvue de toute ambition littéraire et recherche stylistique. De fait, les mondes virtuels émanant des expériences stupéfiantes ont été le pendant de ceux créés par la technologie, dans le sous-genre cyberpunk.

Tôt, dès 1960, Stanislas Lem fut adapté au cinéma. Solaris intéressa tout autant Andrei Tarkovski

 Description de cette image, également commentée ci-après

 en 1972 que Steven Soderbergh en 2002. Le Congrès de futurologie lui-même sous le titre Le Congrès (2013), une très libre adaptation mêlant animation et prises de vues réelles, due à Ari Folman, réalisateur israélien.

Le contexte de 1971.

La Pologne venait de connaître en décembre 1970 ce que l’on a appelé les émeutes de la Baltique, mouvement de protestation contre la vie chère, au cours duquel l’armée procéda à une répression violente dont on discute encore du bilan. Le spectre de la révolte ouvrière, qui fit peur aux Soviétiques, annonçait les événements survenus dix ans plus tard. Ces événements causèrent la chute de Wladislaw Gomulka, premier secrétaire du parti ouvrier polonais, remplacé par Edward Gierek.  

 undefined

Nous sommes alors dans les retombées des fameuses crises de révolte de la jeunesse occidentale, de 1968, ainsi qu’à la fin du mouvement psychédélique de la contre-culture pop qui avait atteint son sommet entre 1967 et 1969, dont la mort prématurée de Jimi Hendrix le 18 septembre 1970 fut le crépuscule. Nous sommes aussi à la veille des conclusions du club de Rome : dans un contexte de croissance démographique menaçant de devenir incontrôlable, avec les débuts de la prise de conscience écologique, les ressources naturelles (énergies fossiles, minerais) et alimentaires ne risquent-elles pas de s’épuiser, menant à notre extinction ? Ne fallait-il pas en venir à la « croissance zéro » ?

 

Résumé du livre :

Je décèle dans Le Congrès de futurologie trois parties distinctes.

Il y a d’abord le congrès proprement dit, fort malmené, avec une montée progressive du chaos. L’intrigue prend place dans le pays latino-américain imaginaire du Costaricana, à l’hôtel Hilton, où doit se tenir le huitième congrès de futurologie. Le professeur Ijon Tichy y a été invité par le professeur Tarantoga en cette contrée fort peu sûre. Le consul des Etats-Unis est enlevé par un groupe terroriste, et, dès le début du congrès, il y a des combats de rue puis l’enchaînement de péripéties foisonnantes, sur fond de visions hallucinatoires qui pèsent sur la perception de la réalité.

Ce qui me frappe dans la narration, c’est que nous ignorons le nom du narrateur pendant un moment. Ce n’est qu’un « je », un récit à la première personne, jusqu’à ce qu’un collègue de celui-ci, du groupe des futurologues suisses (p. 36) et spécialiste en pharmacologie psychotrope, le professeur Trottelreiner pris aussi dans le tumulte et devenu le compagnon d’infortune de Tichy, dise, page 57 : « Excusez-moi, Tichy ! ». Nous sommes au moment où des hommes en uniforme, appartenant à l’US Army, tentent d’évacuer cavalièrement par hélicoptère le groupe de savants qui s’est retrouvé malgré lui réfugié dans un égout. De fait, le patronyme complet du personnage central ne nous est dévoilé qu’à la page 62 par une infirmière : Ijon Tichy, à l’instant paradoxal où il se retrouve dépossédé de son identité, transplanté dans un autre corps, en une chirurgie esthétique radicale, transgenre et trans-raciale, dans la peau d’une jeune femme noire révélée par le miroir et le toucher. Mais qu’est-ce que le réel ? Tichy ne serait-il plus qu’un cobaye humain balloté au nom d’expériences interdites ? De pertes de conscience en réveils, Tichy voyage d’une identité à l’autre, d’un corps à l’autre, au sein de l’hôpital désert (la grève !) – « c’est la réalité, cher monsieur, la pure réalité », lui dit Trottelreiner – en fait d’une hallucination à l’autre (nous voyons ci-dessous à cause de quelle drogue), d’abord homme-arbre, passant ensuite de la femme noire à l’homme obèse à barbe rousse, de lui-même à Trottelreiner, par le tour de passe-passe d’un échange de corps tel que parfois la science-fiction aime à en jouer. De fait, nul n’a quitté les égouts refuges, même si l’hallucinogène poursuit ses effets (les rats, introduits p. 48, au commencement du déclenchement des délires stupéfiants, étrangement bipèdes, marchant à la queue-leu-leu puis plus tard jouant au bridge !) car l’on sait que la police a drogué l’eau potable de supercarésine et de félicitol afin de riposter aux émeutiers ! Les hommes-grenouilles (militaires, policiers ?), viennent récupérer les réfugiés avec brutalité avant un nouvel évanouissement et un énième réveil dans un hôpital peut-être réel celui-là (p. 74).

La deuxième partie peut s’enchaîner et ce qui s’y déroule au départ n’est pas sans évoquer les expériences médicales tristement célèbres effectuées par les régimes totalitaires (mais pas qu’eux !) puisqu’on apprend qu’Ijon Tichy va être soumis à un processus de vitrification, ou si l’on veut de cryogénisation temporaire, de « sommeil hibernal » de quarante à soixante-dix ans. Son cas clinique, sa folie, sont réputés « désespérés » selon une vision ancienne et dévoyée de la médecine, où l’étude du cas pathologique importe davantage que soulager le patient de ses souffrances, que le soigner (p. 75). S’ensuivent plus de deux pages de phrases décousues jusqu’à la « décongélation », puis le basculement dans le style diariste, avec une date non millésimée : 27/7 (p. 79). Il faut attendre la page 80 pour que l’on sache que nous sommes parvenus en 2039. Les dates s’échelonnent, avec des stations toujours plus longues, jusqu’au 5/10/2039 (p. 141). Nous baignons alors dans une utopie intégrale, un de ces mondes parfaits dont était friande une certaine littérature de voyages fabuleux, philosophique, de ces contes dont se régalait le lectorat du XVIIIe siècle, traitée ici à la sauce stupéfiante.

De l’utopie à la dystopie : j’estime que du début du récit situé à compter du 3/10/2039 (p. 126) – coup de théâtre du retour de Trottelreiner - jusqu’à la fin du roman, nous sommes dans une troisième partie, celle de la révélation par étapes du réel, dévoilé de couche en couche, ou plutôt comme des poupées gigognes russes que l’on ouvre au fur et à mesure. De fait, il y avait plusieurs niveaux de tromperies générées par les drogues, et Trottelreiner se charge en premier de ce dévoilement. C’est là que Stanislaw Lem se rapproche le plus de Philip K. Dick (je ne pense pas qu’à ses cycles romanesques terminaux, mais aussi au Temps désarticulé). De fait, les hallucinations farfelues et délirantes évoquent non seulement les haschischins du XIXe siècle mais aussi le surréalisme.

On peut estimer qu’il existe dans les littératures de l’imaginaire deux façons de manier le virtuel : par les drogues (forme de recours dominante des années 1970-80) puis par l’informatique (forme dominante depuis la fin du XXe siècle avec l’essor d’Internet et de ce que la SF appelle « holosimulations » par le sous-genre cyberpunk).

 undefined

Drogues et néologismes :

La présence fondamentale du thème de la drogue et des mondes hallucinés qu’elle engendre est prétexte pour Stanislaw Lem à une multiplication virtuose et humoristique des néologismes. Cette inventivité permet de décompresser en un roman à la fois satirique et terrifiant, puisque nous sommes dans une dystopie. Comme Lubitsch et Chaplin qui prouvèrent en leur temps qu’on pouvait rire du nazisme, notre écrivain polonais démontre que l’humour est la meilleure arme pour combattre l’utopie négative.

Je me contenterai de relever quelques exemples, car une liste exhaustive de tous ces stupéfiants inventés deviendrait vite fastidieuse. Tout cela relève du gouvernement par la « psycho-chimie » et par les psychotropes, manière d’assujettir les populations. Souvent considérés comme des médicaments, ils rappellent le rôle troublant du laudanum dans la pharmacopée du XIXe siècle. De même, on ne peut éluder le fait d’une influence de cette virtualité stupéfiante sur la série de films Matrix (la fameuse alternative entre les pilules bleues ou rouges), excellent exemple d’intrication entre Philip K. Dick et le cyberpunk.

 Description de cette image, également commentée ci-après

 J’exclus toute la série des termes inventés tournant autour de la description du monde du supposé et apparent 2039, qu’il s’agisse des individus, des situations ou des objets plus ou moins technologiques (dont les robots divers et multiples, peut-être pour tourner en dérision l’œuvre d’Isaac Asimov, mais aussi pour rendre hommage au Philip K. Dick d’Ubik paru alors récemment, de même la psycho-chimie répond à la psycho histoire de Harry Seldon dans le cycle Fondation). Au lectorat d’exposer des exemples (ils pullulent). Les drogues ne sont pas les seuls prétextes à l’inventivité lexicale de l’écrivain comme nous pouvons le lire p. 87-88 et suivantes du journal de Tichy qui s’initie au nouveau vocabulaire déroutant. On débouche sur une langue nouvelle et farfelue. Stanislaw Lem ne se moquerait-il pas de l’évolution des langues ? Ne rejoint-il pas l’Oulipo et Raymond Queneau, mais aussi Boris Vian en ces jeux lexicaux à l’humour décapant ? Je lève mon chapeau et applaudis le travail excellent des deux traductrices, Dominique Sila et Anna Labedzka.

Cela commence pratiquement dès le début du livre. Je vais dresser une liste indiquant le nom de la drogue, la page où on la mentionne pour la première fois, et les effets qu’elle procure.

L’eau du robinet (p. 21) suivie p. 22 de l’énumération des nouveaux psychotropes du groupe des bénignateurs : hédonicol, bénéfactorine, empathiane, euphorsol, félicitol, altruisane, bonocasérine etc. qui ont pour effet d’imposer gaieté et sérénité, ce qu’éprouve d’ailleurs Ijon Tichy. Droguer l’eau du robinet pour contrôler les gens fait partie de ces théories du complot et autres légendes urbaines qui ont quelquefois cours. P. 39, on apprend que le gouvernement a voulu « tuer dans l’œuf » le coup d’Etat en introduisant dans le château d’eau 700 m³ de bénoxyde de dulciane, de la supercarésine et du félicitol.

Drogues issues des mêmes corps (p. 22), qui produisent un effet inverse de violence et d’agressivité : furiasol, coléramine, sadicol, flagelline, agressium etc. plus les autres substances rabifères du groupe battérologique ! 

Les grenades lacrymogènes de la police n’en sont pas (p. 36) : il s’agit de drogues adoucissantes sous forme d’aérosol. Les bembes (Bombes de Mutuelle Bienveillance ou BMB) ont remplacé les lacrymos classiques.

En 2039, avec le gouvernement de la psycho-chimie, notre auteur s’en donne à cœur joie.

Les drogues encyclopédiques et théologiques (p. 96-97) : par exemple à la diétothèque : argumenthes, crédibiles, et à la théothèque : bouddhin, sacrental, christol, ormuzdal etc. Lem se montre agnostique, mais il diffère de l’athéisme communiste classique tout en rappelant Karl Marx (la religion opium du peuple).

Mnémolyzine ou amnestamine (p. 97) : dépuratifs pour le cerveau et l’imagination.

Authental (p. 98) : substance permettant de créer des souvenirs synthétiques d’événements que l’on n’a pas vécus.

Tous ces mots en thèque ne sont-ils pas eux-mêmes dérivés autant de la bibliothèque que du terme allemand désignant la pharmacie (Apotheke) ?

Conversate de crédébilium (p. 104-105) : Tichy a absorbé du thé drogué lors d’une soirée chez Georges Symington, auteur de l’histoire de l’intellectronique (j’ai décelé en Symington une caricature d’Isaac Asimov avec ses cerveaux positroniques mais l’ensemble des cybernéticiens et informaticiens est la cible de Stanislaw Lem). Ce stupéfiant mystifie le moindre objet banal (la serviette de Tichy !), en un délire proche d’un animisme excessif et ridicule. Symington neutralise les effets de cette drogue par l’injection de son contraire : la flegmatine, qui remplit de scepticisme et d’indifférence.

Me Crawley, l’avocat de l’an 2039, se moque des mirages – des virtualités – dont certains souhaitent se nourrir. Ce 2039 est faux, il ment : ce n’est pas le monde réel. Crawley commence à insinuer le doute. Seul un spécialiste comme Trottelreiner peut déconstruire l’édifice-leurre. Il réapparaît p. 126, à la date du journal de Tichy – et à sa grande surprise – marquée 3/10/2039, par le truchement d’une revue à laquelle notre « héros » vient de s’abonner : La prévistoire nationale. Ce retour inopiné engage Tichy sur la voie de la révélation : « Se pourrait-il que tout ce qui m’arrive ne soit qu’une même suite de divagations ? »

Les drogues ayant permis la construction de ce mirage et l’asservissement :

- la stratiline (p. 126) : commercialisée par la société Psychomatics, elle est réputée provoquer des hallucinations à plusieurs niveaux – ou couches. Parler d’une entreprise comme Psychomatics n’est-il pas aussi une façon de critiquer l’emprise tentaculaire d’entreprises multinationales et de grands groupes pharmaceutiques dans notre vie ? Le capitalisme est tout autant visé que le communisme. La prémonition de Stanislaw Lem est ici remarquable.

- les mascons (p. 134) : haponcteurs ou hallucinogènes ponctuels : ils falsifient le monde.

- l’antichon (p. 134-135) : antidote interdit car c’est un antipsychimique : l’aspirer une seule fois révèle le monde réel ainsi que Trottelreiner le démontre à Tichy dans le restaurant-leurre, illusion dévoilée. La puissance de cette scène et d’autres m’a subjugué au point que j’ai fait un rapprochement hardi entre cette révélation d’une ruine misérable avec des simulacres alimentaires (le succédané de perdrix) et les visions du personnage central de L’œil du purgatoire de Jacques Spitz 

 Description de cette image, également commentée ci-après

 qui voit l’avenir des objets et des êtres : nourriture en décomposition, personnages vêtus de haillons, bientôt morts, à l’état de squelettes, y compris les bébés tellement ce « pouvoir » projette le protagoniste central loin dans le temps, jusqu’à ce que les édifices eux-mêmes tombent en poussière ! Tous ces éléments se retrouvent – avec toutefois des divergences chez Stanislaw Lem mais l’inspiration est similaire - comme par exemple le vieillard à l’agonie p. 168.  Ces mutations, ce transformisme, se retrouvent bien sûr chez Philip K. Dick (dans Ubik, cependant, les objets revenaient techniquement en arrière, régressaient).

A la théorie du complot avancée par Tichy, Trottelreiner oppose l’utilisation des mascons pour des raisons humanitaires, en une Terre surpeuplée de 20 milliards d’habitants (théorie de l’explosion démographique ayant cours dans les années 1970, avec la surpopulation et ses conséquences, comme par exemple dans le film Soleil vert de 1973)

 undefined

 au point de comparer ce monde à un cadavre momifié auquel on conserve la fausse apparence du vivant. La population, les travailleurs, ne peuvent connaître la vérité, grâce à l’action de la « pharmacocratie » qui masque le réel ou le fait oublier par tout un panel de drogues : amnestane, antihall, sacrifixine et bien sûr mnémosyne déjà citée. La tromperie du monde ouvrier par les stupéfiants est une critique évidente du système communiste par Lem : la manipulation de la population par la promesse du « paradis » soviétique (p. 139). Mais il existe un autre niveau de dissimulation, encore pis.

La fin de l’histoire :  nous nous trouvons à l’ultime date du journal de Tichy (5/10/2039) qui a suivi le conseil de Trottelreiner en visitant la foire : comment décider du futur de l’humanité via la « prévistoire », car depuis l’origine de l’intrigue, Trottelreiner participe toujours aux congrès de futurologie (le LXXVIe si on le croit) ? Plusieurs projets envisagent la mutation des organismes humains en des pages où le pur délire se mêle à la froideur clinique des paroles du pharmacologue suisse, prémonition troublante du Trans humanisme du XXIe siècle. De fait, ce qui m’a frappé lors de la révélation finale, c’est bien la proximité entre Stanislaw Lem et Jacques Spitz via les néomascons, vigilifères et autres « déshallucinogènes » (p. 161 à 168) ! Dévoilé par l’antichon, Trottelreiner n’est plus qu’un vieillard décrépit, rongé, au corps soutenu par des prothèses et qui s’effondre, vermoulu. Prisonnier de sa propre phraséologie, de sa sottise idéologique et doctrinaire, il n’a pas conscience de son véritable aspect d’hybride humain-machine (« cyborg » ?) en cours de désagrégation, comme s’il était âgé de plusieurs siècles. L’humanité clochardisée, estropiée et mutilée s’affiche dans toute son horreur sordide, baignant dans son simulacre de bien-être. Ce cortège pitoyable n’est pas sans évoquer tous les blessés et mutilés de guerre, voire la procession des soldats revenants dans J’accuse d’Abel Gance.

 Description de l'image J'accuse (1919) - 3.jpg.

 Les bâtiments sont à l’avenant (les « murs vermoulus des gratte-ciel aux carreaux cassés »). L’hiver règne en maître. L’illusion collective – le système s’avérant incapable de prodiguer le vrai confort, la vraie richesse – permet à la « pharmacocratie » de se maintenir au pouvoir. Enfin, aucun robot ne se trouve dans ce monde réel.

De fait, le Deus ex machina, c’était Symington, le seul à ne pas présenter une apparence dégradée. « Il y avait donc eu tout de même quelqu’un pour élaborer ces plans… », s’est dit Tichy. Non seulement Symington ne porte aucun stigmate de décrépitude, mais il en va de même pour la pièce dans laquelle il reçoit Tichy, jusqu’à la température, aux meubles, à la décoration (les nus féminins sans taches). Cette « bulle » ou isolat exempts de toutes les marques du réel ne sont-ils pas une métaphore du noyau des privilégiés du système communiste, nomenklatura et autres, mais aussi des élites capitalistes en leur microcosme ?

Tichy supporte le discours inquisitorial de Symington, sa diatribe digne du représentant d’une police politique paranoïaque, réalisant qu’étant considéré comme un fouineur, sa précédente conversation lors de la soirée n’était autre qu’un interrogatoire camouflé. La thèse de la ruse tactique supposée démontre les mécanismes auto-construits par cette police politique qui finit par croire à sa propre fiction assenée en tant que vérité. Au fond, Symington, en digne héritier d’un stalinisme dystopique, attribue à ses victimes sa propre vision du monde, leur fait dire et avouer ce que lui veut entendre, fait leur son discours, sa phraséologie, tels déjà ces juges et inquisiteurs qui officiaient contre les hérétiques et les sorcières. Tichy, « contestataire », déviant, dissident, reçoit les paroles justificatrices du « chef » : il fallait sauver la civilisation en l’anesthésiant, masquer la réalité par « le dernier devoir humanitaire », au nom de la « paix », de la « sérénité » car, avec ses lunettes noires, Symington voit tout autant le réel que Tichy. On cache à l’humanité, en « derniers Samaritains » ce qu’il en est en une Terre agonisante, victime de la glaciation et de la surpopulation (69 milliards de Terriens plus les 26 milliards et plus de clandestins), en l’an véritable 2098. Les drogues sont l’outil de ce camouflage. Au début des années 1970, la science hésitait entre deux thèses de l’évolution du climat, réchauffement ou glaciation. Tout le monde s’accordait sur l’explosion démographique et c’est en cela que ce roman est « daté ». Quant au rôle d’anesthésiste-eschatologique attribué à Symington, il n’est pas sans faire songer à un médecin qui pratique l’euthanasie. L’agression finale par Tichy et la défenestration des deux protagonistes produit une translation inattendue autant qu’abrupte, avec le retour à la case départ des égouts. Ce retour au présent, avec la plupart des protagonistes plongés dans le sommeil et l’atténuation du chaos laisse tout en suspens : si ça n’avait été qu’un (mauvais) rêve d’Ijon Tichy ? Mais l’image finale du manuscrit à la dérive reste lourde de sens. Une manière de résoudre l’intrigue par un procédé littéraire classique – relisez par exemple Alice au pays des merveilles - qui laisse le lectorat dans l’interrogation et dans l’effroi : si tout cela devenait vrai ?

A l’optimisme d’Isaac Asimov

 undefined

 s’oppose le pessimisme de Stanislaw Lem, fort de l’expérience totalitaire communiste, un pessimisme cependant pondéré par l’humour, bien plus présent que chez Philip K. Dick qu’il appréciait. Lem réussit l’exploit de se moquer de nous, Occidentaux des années 1970, tout en glissant – au risque de la censure -  une critique aigüe du système soviétique, de ses modes opératoires et de ses artifices trompeurs, mais aussi de la psychiatrie médicamenteuse, autre thème qu’en non-spécialiste je ne peux développer en ces pages. Il expose avec maestria les problèmes et interrogations du monde sur son avenir à l’orée des années 1970. Au fond, il utilise la futurologie de l’époque, mais une futurologie qui qui a cessé de s’extasier sur le progrès technique, futurologie désenchantée dans laquelle la technologie se retrouve dévoyée par l’usage des robots, en une thèse contraire à celle d’Isaac Asimov. Livre de l’irruption du désenchantement du monde, deux ans seulement après Apollo 11 ! Livre qui jure, nous agace, titille la bonne conscience à la veille de la fin de nos trente glorieuse. Ces années-là, la science-fiction était entrée dans son âge adulte, répercuté par une moisson de films intelligents (2001 l’odyssée de l’Espace, Solaris bien sûr, mais aussi Silent Running et La planète des singes). Loin de demeurer un sous-genre, la science-fiction est bien de la grande littérature avec ses grands auteurs. Elle nous invite à réfléchir.

Christian Jannone.

Prochainement : les commémorations 2025 : un bilan consternant.