samedi 16 novembre 2013

Félicie de Fauveau, amazone de la sculpture : l'exposition la plus décriée et rejetée de l'année 2013.

(...)Et je constatai, ô aporie insigne, qu'il existait des homosexuels d'extrême-droite, qu'une sexualité avancée n'était pas l'apanage des partisans du progressisme. On pouvait être inverti et mal pensant. Non point qu'un émule ou amant du baron de Charlus, s'il eût vécu bien au-delà de la Grande Guerre pour connaître l'épreuve de celle qui suivit, se fût engagé nécessairement dans un combat idéologique douteux, mais il était indéniable que cette sorte d'homosexuel infréquentable avait existé, avait eu pignon sur rue, et avait plané dans les plus hautes sphères de la compromission avec l'Allemagne hitlérienne, par antisémitisme, par non-patriotisme. Ces homosexuels collaborateurs et traîtres s'appelaient Abel Bonnard et Abel Hermant, tous deux membres de l'Académie française. L'inversion du premier avait acquis une telle notoriété en ce fort particulier milieu d'une mondanité singulière, qu'en ces circonstances tragiques, surpassant le sobriquet dont autrefois Palamède de Guermantes, baron de Charlus avait été affublé sous le redoutable calembour de "Taquin le Superbe",  ses adversaires avaient fini par l'appeler "Gestapette". L'opprobre fut sur eux, tache indélébile, définitive !
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(Réflexions aiguës du Néo Marcel Proust)

On peut être ultraroyaliste et avoir du talent. Félicie de Fauveau (1801-1886) est une sculptrice condamnée chez nous à la non célébrité idoine et imposée. Elle cumule tous les handicaps, à la différence de Camille Claudel dont la notoriété a fini par supplanter celle de son frère désormais considéré comme le principal responsable de son internement, et qui fait  figure au grand dam de la poignée qui encore l'apprécie de nos jours de fondamentaliste chrétien repoussoir au verbe mystique ampoulé et illisible.
Félicie de Fauveau, cette quasi anandryne romantique et exaltée, eut grand tort de s'être rangée dans le camp de l'inacceptable, occultant ainsi son talent, rejeté dans l'ombre, pour ne pas écrire dans les égouts de l'histoire de l'art. Félicie de Fauveau fut une aventurière légitimiste qui osa accompagner, appuyer, l'équipée hasardeuse de la duchesse de Berry en 1832, celle qui, sous les ambigus oripeaux de Petit Pierre que n'eût point dédaignés l'excentrique Joan Fontaine, as du travestissement ambivalent (fillettes pré-pubères, garçonnets, jeunes pages etc.), essaya de renverser la Monarchie de Juillet afin que son fils, le duc de Bordeaux, régnât sous le nom d'Henri V en lieu et place du fameux roi bourgeois. Pour en savoir plus sur cette aventure romanesque et invraisemblable, je vous conseille de lire le roman de Gérard Hubert-Richou, La Duchesse Amazone, chez Pygmalion. On ne verrait là qu'un mélodrame épouvantable, avec une naine chassieuse et loucheuse, par ailleurs engrossée plus tard par un amant, ce qui la disqualifia pour la postérité. Cela fut tout autre, moins simpliste, moins trivial et prosaïque, plus passionnant que dis-je !
Ceci étant rappelé, rien ne justifie qu'au nom de considérations politiques contemporaines, nos médias médiocres aient jugé bon, sauf quelques exceptions notables (dont, paradoxe, la meilleure ne fut pas celle du Figaro, trop succincte), de passer entièrement sous silence l'occasion, l'opportunité de la redécouverte d'une artiste intéressante fournie par le musée d'Orsay, certes royaliste exaltée, au-delà des controverses suscitées par ses sympathies. Nous nous targuons de féminisme, oubliant qu'une femme pouvait défendre la cause de son sexe tout en proférant des insanités réactionnaires et en s'enferrant, se cadenassant, dans ses prises de position obtuses...
En dehors de La Tribune de l'Art, dont c'est le travail, louable et nécessaire en un temps où tout ce qui est artistiquement antérieur à l'impressionnisme est appelé à un oubli téléguidé politiquement, force est de reconnaître que Libération a pondu un article remarquable sur l'expo Félicie de Fauveau du musée d'Orsay,  expo tenue et achevée en toute discrétion voulue par nos bien-penseurs durant l'ensemble de l'été 2013. 
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Je ne suis pas historien de l'art, je n'en ai pas la prétention, bien que l'analyse de l'image eût appartenu à mon cursus de formation universitaire, mais je reconnais l'intérêt que cette expo eût dû susciter en exhumant de l'oubli une oeuvre dont il est nécessaire que l'on fasse abstraction des idées de celle qui la créa pour y goûter en esthète désintéressé par les sirènes du prêt-à-penser (on oublie souvent cette nécessité de l'abstraction du contexte politique, autant en musique qu'ailleurs, bannissant des mémoires nombre d'artistes qui balaient un fort large spectre idéologique allant des monarchistes les plus intégristes aux communistes voire aux trotskystes).
Félicie de Fauveau fut une romantique authentique, qu'on le veuille ou non, émancipée, libérée par son art, miraculeuse, autodidacte, à une époque où l'enseignement des beaux-arts excluait les femmes. Nous avons oublié les origines royalistes du romantisme avec Chateaubriand et le premier Hugo. Elle s'amouracha, si l'on peut dire, de la cause légitimiste, via une sorte de passion (que j'hésite à qualifier de proprement saphique même si le physique assez hommasse de matrone de l'artiste peut prêter à équivoque) pour l'épouse du frère du célèbre insurgé vendéen La Rochejaquelein, Félicie de Duras (1798-1883). La révolte vendéenne de 1832, échec cinglant, fut une guerre des femmes, des deux Félicie aventurières alliées à Marie-Caroline, duchesse de Berry. Après la déroute, Félicie se réfugia en exil à Florence, où elle mourut en 1886.
Félicie se voua toute à son art, étonnant, surprenant. L'article de la Tribune de l'Art vous fournit maints exemples de ses réalisations, dont un autoportrait à la levrette en marbre de 1846 et diverses réalisations exaltées, pathétiques, exacerbées, d'art sacré,  genre auquel elle se voua sans trêve durant son exil politique, et, parmi elles un Christ en croix de bois de 1857,  méritant toute l'attention des esthètes cultivés, Christ étiré, tourmenté et rongé par les affres du temps, dont les impitoyables trous des vers xylophages. On y retrouve toute l'emphase romantique, baroque, d'une expressivité trop souvent devenue hermétique à nos thuriféraires d'un art cistercien trop austère, conceptuel et strictement utilitariste ou "provocateur" conception désolante qui rejette le décorum au nom d'une vision réductrice de la modernité. N'oublions pas que Stendhal avait apprécié la production de Félicie de Fauveau, parce qu'elle changeait de l'académisme ambiant des années 1820-1830.
http://www.evous.fr/local/cache-vignettes/L249xH514/249fauveau-f9eea.gif

L'article de Vincent Noce, dans Libération, atteint un tel niveau d'excellence dans l'évocation de la figure excentrique et géniale de Félicie de Fauveau qu'il mérite que j'en cite des extraits. L'intégralité du texte est disponible en ligne sur le site du quotidien. Pour l'analyse esthétique et artistique, reportez-vous à l'article de Didier Rykner de La Tribune de l'Art, daté du 2 mai 2013.

(...) Fauveau devint l’aide de camp de la comtesse - son «écuyer», disait-elle, rêvant aux exploits des chevaliers. Ces femmes parcouraient les routes à cheval déguisées en hommes. Ce fut leur liberté, elles qui avaient «rêvé la guerre civile comme complément du bonheur», selon les mots d’une chroniqueuse (...)
 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/7d/F%C3%A9licie_de_Fauveau.jpg


(...) Plus de cinquante ans durant, ce caractère insolite fut une attraction en Toscane, d’où elle fustigeait les faiblesses de son époque et de ses propres alliés. Elle recevait le visiteur telle une abbesse dans un décor inspiré de la névrose gothique, cheveu court, gilet d’homme sur une robe taillée en amazone, coiffée d’une calotte et d’une toque rouge à la Robin des bois. Ne prenant commande que des aristocrates légitimistes, elle se consacrait au portrait et à l’art sacré dont elle exaltait les fondements chez les primitifs italiens. Ainsi que Michel-Ange, elle pouvait aussi officier comme architecte, de Florence à Dunecht, en Ecosse, en passant par Ussé, le château de la Loire des La Rochejaquelein. Elle préférait marquer ses sculptures de ses armes, assimilant avec emphase la signature d’artiste à un «mensonge», puisque «la création n’appartient qu’à Dieu».(...)


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(...) Sur son épitaphe, sous le mot «Vendée», Félicie de Fauveau voulut inscrire : «Labeur, honneur, douleur». Elle ne cessa de mettre en scène l’archange écrasant le dragon, peuplant ses songes d’anges qui ont l’air de démons. (...)

Je remercie monsieur Vincent Noce pour son talent qui nous a permis de redécouvrir une héroïne authentique qu'Alexandre Dumas aurait pu inventer, imaginer de sa plume géniale et ô combien féconde...

Mes prochains billets traiteront davantage des sabotages cinématographiques et littéraires survenus depuis la rentrée 2013.

Nota bene  : le portrait de Félicie de Fauveau est l'oeuvre d'Ary Scheffer. Daté de 1829, il est conservé au Louvre.

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