samedi 26 novembre 2022

Café littéraire : « D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds » de Jon Kalman Stefansson


Par Annie Guillet. 

 D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds Chronique familiale - Poche -  Jón Kalman Stefánsson, Éric Boury - Achat Livre ou ebook | fnac

 

Jon Kalman  Stefansson

 

 est né à Reykjavik en 1963,


 il grandit dans la capitale de l'Islande et à Keflavik où se situe le roman. Il travailla comme maçon, sala, sécha les poissons mais fut aussi enseignant, bibliothécaire, journaliste.
 Poète et romancier,  sa trilogie - Entre ciel et terre (2007), La tristesse des Anges (2009)  et  Le cœur de l'homme - (2011) lui apporte une renommée internationale.
 En France, son roman D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds (2013) obtient le prix Millepages et son dernier roman Ton absence n'est que ténèbres (2022) le prix du livre étranger.

            La première raison de se plonger dans ce roman est qu'il nous transporte en  Islande, cette « terre âpre » au froid glacial, aux paysages volcaniques grandioses, aux montagnes colériques,  aux vents impitoyables  et où la mer omniprésente est synonyme de vie et de danger. C'est en poète qu'il nous peint la rudesse et la beauté sauvage de son pays. 

 

            Mais le roman est d'abord l'oeuvre d'un formidable conteur. Ari, éditeur exilé au Danemark depuis deux ans après un divorce douloureux, revient à Keflavik, un ancien port de pêche, pour son père qui est au plus mal. Son ami l'attend. Remontent alors les souvenirs liés à sa rupture, à sa jeunesse, à ses grands parents.
Par les allers retours entre aujourd'hui, l'époque de ses parents (années 70-80) et celle de ses grands parents (début du 20ème), c'est l'histoire de l'Islande qui nous est contée celle de ses transformations. De celle des marins d'autrefois à la vie rude mais exaltante à celle de maintenant peut être plus facile mais plus complexe, plus terne. L'Islande a subi les effets de l'américanisation et de la mondialisation.

            Si ce roman nous permet d'assister à l'évolution du pays, c'est aussi une histoire de l'intime : histoires d'amours fous, de séparations, de joies et de douleurs. Ses personnages sont des êtres complexes, des hommes et des femmes qui cherchent à mieux se connaître.
 Il les peint avec tendresse, sensibilité, tout particulièrement les femmes dont il soutient les luttes dans ce dur univers d'hommes. Ari et le narrateur s'interrogent sur le rôle de la mémoire, l'importance des souvenirs pour tenter de mieux comprendre ce qu'il est vraiment, ce que nous sommes, pour tenter de donner un sens à sa vie, à la vie.
En cela sa réflexion est universelle.

            C'est un roman qu'il faut lire sans se presser, lire quelques pages et le reposer pour en savourer les beautés, pour avoir le temps d'y penser. La langue de Stefansson traduite magnifiquement par Eric Bory, est somptueuse, tantôt poème, tantôt analyse, toujours vivante et imagée avec des éclairs d'humour qui viennent alléger le constat trop lucide de l'absurdité des réactions humaines, de la brièveté de la vie.
Et pourtant et c’est la conclusion du livre, qu'il est délicieux d'exister!    

Jón Kalman Stefánsson - Babelio      

 Annie Guillet  

 Prochainement : un sosie oublié du général de Gaulle.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/4/41/De_Gaulle_1961_%28cropped%29.jpg

 

dimanche 13 novembre 2022

La réception de Pascal Ory à l'Académie française : YouTube et ActuaBD seuls ?

 On ne peut exiger des écrivains du monde entier qu'ils pondent des chefs-d'oeuvre à chaque fois.(Pensée du lettré inconnu)


Pascal Ory — Wikipédia   

Le jeudi 20 octobre 2022 s'est produit un non-événement particulier pour lequel nos médias, experts en secret informationnel, n'ont traité que par un silence significatif : la réception du grand historien contemporain Pascal Ory à l'Académie française. Pionnier en matière d'histoire contemporaine puisqu'il introduisit la bande dessinée dans son champ de recherche quand d'autres, comme Marc Ferro, avaient annexé le cinéma, Pascal Ory est un historien brillant et novateur, qui honore notre pays et les sciences humaines. Il s'est intéressé à l'histoire culturelle et, dès 1979, s'est fait remarquer avec un livre phare : Le Petit Nazi illustré paru à l'origine aux éditions Albatros puis réédité chez Nautilus en 2002. Il s'agissait de l'étude d'un magazine pour la jeunesse ouvertement de propagande nazie destiné aux enfants français sous l'Occupation. Ce périodique de bandes dessinées dura peu : de janvier1943 à la Libération. 

Grâce aux travaux de Pascal Ory, il y eut pour moi des surprises, comme la découverte de ces Collaborateurs incongrus, groupusculaires, ces Algériens de nulle part qui figuraient dans son maître ouvrage que je dévorai à la fac en Point Histoire, lesquels s'étaient soit engagés dans l'armée allemande, soit avaient secondé les nazis et la Gestapo française. En Histoire, rien n'est simple, et des moutons noirs se cachent dans tous les recoins du temps... 

Des esprits chagrins ont mal pris l'élection de Pascal Ory à l'Académie française dès sa première candidature, prétextant qu'il est des personnalités plus illustres, plus médiatiques que lui, qui se font recaler. Pour ma part, je ne pouvais qu'ardemment souhaiter le succès académique d'un historien universitaire que j'ai pu rencontrer deux fois dans ma vie, à Marseille en juin 1986 et à Orsay en mars 1998. En 1986, il s'agissait de commémorer le cinquantenaire du Front populaire, et Pascal Ory fit office de Monsieur Loyal lors de la projection de La Marseillaise de Jean Renoir. 

Description de cette image, également commentée ci-après 

On sait que le film de Renoir fut un échec commercial, et qu'il sortit trop tard, en février 1938, alors que le Front populaire agonisait.

Elève de Jean Delumeau et René Rémond, critique de bandes dessinées des magazines Lire et l'Histoire, notre brillant historien est également Régent du collège de pataphysique, ce qui me permet de faire allusion à Alfred Jarry, que l'on s'apprête à ignorer pour la seconde fois en 2023, après un silence commémoratif éloquent en 2007.

Alfred Jarry.jpg  

A ce stade de mon texte, j'estime que la messe est dite. Les jeux sont faits. Il serait temps de ranger les rancunes contre l'Académie française au placard et cesser de la bouder lorsqu'elle élit des gens valables et estimables. Il y aura toujours des grincheux, qui, par exemple, se gausseront de la tentative de Pascal Ory d'entrer en politique au début des années 2000 et pointeront du doigt son échec. Moi, je m'en moque même si d'autres m'objecteront la partialité de mon article, puisque je traite d'une personne que j'apprécie et que j'ai pu croiser çà et là. S'il s'était agi de Pierre Milza et de Madeleine Rébérioux, j'aurais procédé de même. Hélas, ces deux personnalités de l'Histoire contemporaine ne sont plus de notre monde ! 

 https://www.humanite.fr/sites/default/files/images/49730.HR.jpg 

YouTube, donc, permet de visionner tout de même la réception académique de Pascal Ory (ayons la nostalgie des réceptions d'académiciens retransmises à la télé !) et l'intervention d'ActuaBD est des plus légitimes ! 

Prochainement : Café littéraire : « D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds » de Jon Kalman Stefansson.