dimanche 8 avril 2018

Ces écrivains dont la France ne veut plus 23 : Jimmy Guieu.

Petit Poisson deviendra grand,
Pourvu que Dieu lui prête vie.
Mais le lâcher en attendant, je tiens pour moi que c'est folie; 
Car de le rattraper il n'est pas trop certain.                                                                
(Jean de La Fontaine : Le Petit Poisson et le Pêcheur)                                                                                                                                                             


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On a pu reprocher à Léon Blum de parfois manquer de discernement littéraire, notamment Jean Lacouture dans sa biographie magistrale parue en 1977. Léon Blum était un admirateur inconditionnel de Georges de Porto-Riche (1849-1930), un dramaturge et romancier tombé dans un profond oubli.
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Mon choix délibéré de Jimmy Guieu pour aborder la partie "littérature de genre SF" de ma rubrique consacrée depuis plus de trois ans aux écrivains dont la France ne veut plus (elle n'a pas fini de s'enrichir, s'élargissant aux femmes et sans doute prochainement à des auteurs de l'Antiquité tardive comme Ausone ou Sidoine Apollinaire, pourquoi pas ?) n'est pas une preuve d'aveuglement esthétique de ma part. Je sais l'oeuvre de Guieu abondante (parfois trop), son style un peu simpliste quoique efficace, puisque calibré pour les collections dans lesquelles il publiait (n'était-ce pas du professionnalisme ?). Mais c'est en toute connaissance de cause que je l'aborde en ce blog.
J'écris ces lignes en ces semaines où un Jean-Christian Petitfils s'essaie à prendre la place du juste milieu dans le débat historique entre "deutschistes" et "boucheroniens" (pour qui aime les barbarismes néologiques), jouant à sa manière le rôle d'un Tycho Brahe
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 de l'Histoire, essayant de synthétiser "histoire nationale" et apports de l'histoire savante universitaire non étrécie au seul événementiel national comme Tycho qui adopta une position médiane mais boiteuse entre les partisans de l'héliocentrisme copernicien et ceux du géocentrisme de Ptolémée.
De même, je compose ce texte (excusez le côté "journal") en apprenant que la nouvelle traduction de l'opus major posthume de Fernando Pessoa abandonne son ancien titre de "Livre de l'intranquillité" au profit de "Livre(s) de l'inquiétude", le néologisme français "intranquillité" étant considéré désormais comme inexact, inapproprié par rapport au terme originel portugais, lui-même un néologisme. Inquiétude apparaît plus adéquat, mais, tout en étant plus courant, serait utilisé dans un sens pascalien... Les Pensées de Pascal partagent en commun avec le Livre(s) de Pessoa cet aspect d'assemblage de pages, notes et mots épars accumulés sur des années et réunis posthumement...
Rien de tout cela chez Jimmy Guieu. Sa mort, le 2 janvier 2000, ne suscita aucune réaction dans un journal comme Le Monde tandis que la presse provençale (il était natif d'Aix-en-Provence le 19 mars 1926) sut la traiter correctement. Il était rongé par la maladie, et des partisans de la théorie du complot avancèrent sottement qu'on l'avait empoisonné. C'était du temps où le "complot" se restreignait aux partisans d'X-Files et des petits homme verts (ou gris).
Je confesse en ces lignes avoir appris le sigle E.B.E. non par la série culte américaine, qui l'employa en titre d'un épisode illustre, mais par Jimmy Guieu que je pourrais qualifier de "Mulder" français. Vers 1990, je fus intrigué d'apercevoir dans les étalages de la FNAC le volume 1 d'E.B.E. de Guieu aux éditions Vaugirard. La couverture me rendait mal à l'aise, avec ces deux têtes d'humanoïdes, l'un velu, l'autre ressemblant à un foetus chauve au crâne étiré en arrière, iconographie reprise abondamment, inspiratrice des physiques d'extraterrestres aussi bien chez Spielberg (Rencontres du 3e type) que dans X-Files ...
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Indépendamment des jugements de valeur que l'on peut émettre sur ses livres, l'oeuvre de Jimmy Guieu appartient désormais à la littérature orpheline du XXe siècle, cette littérature des auteurs non encore tombés dans le domaine public, mais qui ne bénéficient plus ni de rééditions, ni de réimpressions. Hors des bouquinistes, pas de salut !
Par une décision du 7 juin 2017, le Conseil d'Etat a porté un coup fatal au dispositif ReLire (registre des livres indisponibles en réédition électronique), considérant que les dispositions du décret d'application de la loi sur la numérisation des oeuvres indisponibles étaient dépourvues de bases légales. Il a annulé les articles R 134-5 à R 134-10 du code de la propriété intellectuelle, remettant en cause la gestion collective des oeuvres orphelines mais pas la base de données déjà constituée en amont. Le Conseil d'Etat a ainsi suivi l'avis de la Cour de Justice de l'Union européenne du 16 novembre 2016. Le défaut juridique consistait en la non-sollicitation a priori ou au préalable du consentement des auteurs encore vivants ou de leurs ayants droit...
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Ces jurisprudences ont donc gelé ReLire, qui bénéficiait entre autres à la littérature de SF française jamais réimprimée des années 1950 à 1980, donc aux propres romans de Jimmy Guieu dont une partie déjà était redevenue électroniquement disponible grâce à ReLire.
Soulevons la question : un auteur ou un ayant droit a-t-il intérêt à ce qu'un ouvrage demeure définitivement indisponible quel qu'en soit le support ? Ces personnes qui, jugeant un défaut d'information préalable comme rédhibitoire, qui ne consentent pas à la remise à disposition, gracieuse ou onéreuse, d'une oeuvre, le font soit pour une question de gros et petits sous (elles s'estiment lésées au point de vue des droits d'auteur pour une réédition non consentie par elles car elles estiment avoir, de jure ou de facto, un droit moral ou pécuniaire sur celle-ci), soit, chose plus grave et insidieuse, parce qu'elles ont tout intérêt que le public ne redécouvre jamais le produit écrit commis à telle époque par tel écrivain consacré ou pas, père, mère, ou aïeul(e) du fait soit de la médiocrité scripturale manifeste du bouquin pouvant remettre en cause le talent officiel consacré (on appelle cela un péché de jeunesse) soit bien pis, parce que ledit bouquin devenu indésirable exprimerait en vrac des idées nauséabondes (antisémites, racistes, homophobes etc.) insoupçonnées officiellement chez cette "icône" littéraire ou "vache sacrée" à succès de best-seller, soit révèlerait des déviances sexuelles cachées et intolérables chez l'impétrant(e). En bref, un mix d'Alain (antisémite révélé tout récemment) et Claude Jutra (cinéaste pédophile au vice découvert des années après sa mort)... A moins qu'il se fût agi d'un écrivain ayant eu des accointances passées et cachées et autres acoquinements avec le grand banditisme, les révolutionnaires dévoyés ou les pires terroristes... (cocktail de mafia, de Pol Pot et de GIA algériens, par exemple...). Ces personnages rangés, ces nouveaux Jean Richepin, très procéduriers, feront tout pour que capote le projet culturel le plus démocratique de retour en grâce de ce qui était devenu invisible... Bref, le recours juridique, en ces cas-là, cesse d'être innocent et favorable au droit, à la justice même si la jurisprudence en résultant peut en effet bénéficier aux vrais lésés de l'affaire ReLire...  qui continueront à se faire rouler parallèlement par les GAFA : de l'autre côté de l'Atlantique, le droit est inversé tel ce moine obèse du film Le Nom de la Rose et Google et Amazon peuvent numériser à tout crin, sans en référer ni aux auteurs, ni aux éditeurs...Tout ceci relève d'une hypocrisie de maison close du XIXe siècle où tout le monde finira par perdre.
J'admets qu'il existe un syndrome Edgard Varèse,
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 du nom de ce génial compositeur d'avant-garde, qui renia et détruisit les partitions de ses oeuvres antérieures à Amériques car jugées inabouties. Je confesse moi-même avoir détruit ou jeté maints de mes textes dont certains remontaient à mes premiers essais littéraires lorsque j'avais onze ans.
Cependant, à la différence du grand Varèse et de ma petite personne, le résultat des nouvelles jurisprudences peut entraîner un beau gâchis car il faudra désormais attendre que les auteurs du XXe siècle soient tous tombés dans le domaine public (soit 70 ans après leur mort, sauf si le droit se durcit encore...) pour qu'ils soient bien re-exposés, ce qui ne garantit rien : les éditeurs, peu enclins à faire plaisir aux happy few, iront  vers ce qu'il y a de plus rentable. Voyez Romain Rolland
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certes entré dans le domaine public le 1er janvier 2015 : ses livres ont depuis été fort peu réédités. Il continue de purger sa peine au purgatoire des plumes délaissées. Jimmy Guieu quant à lui, n'entrera dans ce sacré domaine public que le 1er janvier 2071 ! D'ici-là, nous serons tous morts, nous ci-présents terriens adultes (je ne crois pas au transhumanisme qui ne profitera qu'aux riches).
De plus, les livres orphelins appartiennent fréquemment à des éditeurs soit qui ont cessé d'exister, soit qui privilégient plus la nouveauté que la réimpression du fonds, surtout lorsque l'écrivain(e) de ce fonds est considéré(e) comme démodé(e) à tort ou à raison. Je pense à Gallimard et à Jacques de Lacretelle dont 99% de l'oeuvre n'est plus disponible et bénéficiait donc de ReLire. Je pense aussi au Journal métaphysique de Gabriel Marcel
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 exclu de toute réimpression commerciale récente. Les gagnants dans l'affaire apparaissent bien comme les bouquinistes en ligne hébergés par l'ogre Amazon libre de tout faire jusqu'à la lie.
Une phrase de la décision du Conseil d'Etat enterrant ReLire (sauf fonds déjà recensé et numérisé) me revient en mémoire : susceptible de nuire à son honneur ou à sa réputation. 
C'est bien là le vrai noeud de l'affaire, la véritable raison de l'arrêt de ReLire selon mon interprétation personnelle, même si la décision juridique est habile, juste et bien troussée. L'équivalent d'un Alain ou d'un Jutra pouvait en effet saisir le Conseil d'Etat et la CJUE y compris contre la numérisation d'un livre épuisé paru avant 2001 rédigé par un tiers jugé calomniateur ou révélateur de tares ou idées putrescentes cachées à ne point étaler au grand jour. Cela tourne à une forme de jésuitisme : intention bonne, conséquences désastreuses sauf chez les GAFA tumescents de pognon qui se gavent de notre bêtise. On m'objectera : mais, à l'époque de l'édition originelle du bouquin, n'y a-t-il pas déjà eu contentieux puis procès ? Et des livres condamnés pour plagiat numérisés par ReLire ?
Je polémique, et j'en omets de revenir à mon sujet principal : l'oeuvre science-fictionnelle de Jimmy Guieu à laquelle je n'ai justement accédé que via les bouquinistes (comme pour Maurice Lima d'ailleurs). Fleuve noir et ses couvertures criardes et kitch convenaient parfaitement à cette para-littérature en manque de reconnaissance (et parfois même d'inspiration, ne le nions pas !).
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Né en 1926, Jimmy Guieu avait vingt ans en 1946. C'est donc un homme de la guerre froide, mis aussi de l'irruption des soucoupes volantes dans le paranormal avec l'épisode Kenneth Arnold du 24 juin 1947. C'est l'époque de l'essor des films de science-fiction peuplés d'extraterrestres belliqueux, d'envahisseurs et autres créatures humanoïdes hostiles venues de Mars, la planète rouge... alias l'URSS. Résistant, Jimmy Guieu deviendra un pionnier de l'ufologie française. Il se lance dans l'écriture science-fictionnelle en 1951-1952 chez  Fleuve noir avec Le Pionnier de l'atome, numéro 5 de la célèbre collection "anticipation". Il devient bientôt un des piliers de Fleuve noir. 
Paru pour sa première édition en 1958, Réseau dinosaure est selon moi un des romans les plus intéressants de Guieu puisqu'il manie le paradoxe temporel et jongle avec la vogue des animaux préhistoriques, en fait présente bien avant Jurassic Parc (rappelez-vous le professeur Challenger d'Arthur Conan Doyle dans Le Monde perdu paru dès 1911). Imaginez la découverte d'un fossile dinosaurien tué par une balle il y a 75 millions d'années ! Fameux postulat de départ !


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Je suis personnellement fier de posséder ce livre dans ma bibliothèque avec la couverture d'époque qui plus est. On comprend pourquoi les lecteurs adolescents de l'époque aient pu être séduit par un tel livre, contemporain des fameux "Bob Morane" des éditions Marabout. Il a acquis tôt le statut de "classique" puisqu'un extrait y est reproduit dans l'ouvrage de Jean-Guy Michard paru en 1989 Le Monde perdu des Dinosaures (collection Découvertes Gallimard) aux côtés du tout aussi célèbre et désormais classique Bob Morane : Les chasseurs de dinosaures. Les autres ouvrages de science-fiction de Guieu sont à l'avenant, parfaitement formatés et efficaces. Ils atteignent leur cible, leur public, mais je ne peux m'étendre sur les détails. Sa prolixité rivalise avec celle d'Henri Vernes. L'oeuvre romanesque science-fictionnelle de Jimmy Guieu, parfois sujette à de courtes éclipses, se caractérise par deux époques créatrices privilégiées, très intense pour la première, un peu moins pour la seconde : les années 1950 et les millésimes s'étendant de 1967 à la fin des années 1970. La productivité de notre auteur a pu s'orienter vers d'autres genres, y compris l'érotisme. Les romans policiers et d'espionnage dominent d'ailleurs les années 1960-1967.
Que conclure ? Que Jimmy Guieu excella dans les genres qu'il pratiqua ? Qu'il gâcha son talent dans l'ufologie, le conspirationnisme, le rôle de lanceur d'alerte en précurseur de  X Files ? Qu'il fut excessif, démesuré ? Qu'il mérite au fond bien mieux que cet oubli éditorial qui a fait dépendre la redécouverte du meilleur de sa création d'un dispositif imparfait et enterré à cause de la jurisprudence européenne puis française ?
Jimmy Guieu fut tel Fox Mulder : peut-être crut-il trop à cette vérité venue d'ailleurs, oubliant qu'avant tout, la SF avec ses soucoupes volantes naïves et ses petits hommes verts est là pour titiller notre imaginaire et nous faire rêver ou nous terrifier. Lectrices et lecteurs, il ne vous reste plus qu'à écumer les fonds des abysses bouquinistes à la recherche du roman incunable de Guieu...
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Prochainement : Luca Masali, cet écrivain italien dont aucun roman n'a été traduit en français pendant 18 ans...
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