vendredi 18 novembre 2016

Ces écrivains dont la France ne veut plus 15 : Charles Vildrac.

Si l’on gardait, depuis des temps, des temps,
Si l’on gardait, souples et odorants,
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes,
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs,
Crinières de nuit, toisons de safran,
Et les cheveux couleur de feuilles mortes,
Si on les gardait depuis bien longtemps,
Noués bout à bout pour tisser les voiles
Qui vont à la mer,


 Charles Vildrac, Livre d'Amour (extrait) publié pour la première fois en 1910.

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La réédition imminente, dans la prestigieuse collection de poche "Poésie Gallimard" (elle est annoncée pour le 21 novembre 2016) des Chants du Désespéré de Charles Vildrac constitue, pour paraphraser Maurice Leblanc un formidable événement en cela qu'il nous rappelle l'existence d'un poète, dramaturge et romancier pour la jeunesse qui eut son heure de gloire dans la la première moitié du siècle dernier avant de sombrer, comme tant de ses coreligionnaires, dans un oubli mystérieux et incompréhensible. Nous avons pour objectif en ce (trop) court article de donner les raisons évidentes de cette éclipse insane. Car l'oubli dans lequel on maintient Charles Vildrac depuis trop d'années constitue selon moi un scandale culturel majeur, absolu même ! Par exemple, l'Education nationale s'est montrée quelque peu ingrate à l'encontre d'un auteur estimable, qui aimait à écrire à l'adresse des enfants des contes fort intéressants qu'on peut encore dénicher dans nos bouquineries. Bref, l'école ne fait plus lire, plus étudier Vildrac, et c'est fort dommageable.
Qui se souvient encore du Paquebot Tenacity, cette pièce de théâtre si prisée dans les années 1920 qu'elle bénéficia d'une adaptation cinématographique signée du grand Julien Duvivier lui-même en 1934, avec Albert Préjean, Marie Glory, Raymond Aimos
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 (un comédien que j'ai toujours apprécié, et qui mourut tragiquement durant la libération de Paris) et Pierre Larquey ? Sur le fond social transposé et actualisé de la crise économique des années 30, cette comédie sentimentale nous parlait d'émigration, d'expatriation au Canada, nouvelle terre promise pour les héros du film, sujet ô combien toujours d'actualité au XXIe siècle ! La musique était signée Jean Wiener, autre signature prestigieuse, qu'on ne peut ignorer. 
Exact contemporain d'Igor Stravinski, Charles Vildrac naquit comme lui en 1882 (le 22 novembre à Paris), pour mourir tout comme lui en 1971 (le 25 juin à Saint-Tropez plus précisément). Né Charles Messager, il était le fils d'un communard déporté en Nouvelle-Calédonie. Cela commence fort bien, comme on le lit... Son nom de plume, Vildrac, a été choisi en hommage à Wildrake, personnage de Woodstock, roman de Sir Walter Scott.
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 Il est significatif que ce roman historique se déroule dans les prolongements de la première révolution anglaise du XVIIe siècle.
Charles Vildrac participa à une expérience fascinante de communauté d'artistes et d'écrivains dite abbaye de Créteil ou Groupe de l'Abbaye, de 1906 à 1908. Il en fut le membre fondateur avec Georges Duhamel.
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 Ce Groupe de l'Abbaye s'inspira tout autant des phalanstères de Charles Fourier que de l'abbaye de Thélème de Rabelais et du compagnonnage.
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Les Chants du Désespéré, publiés en 1920, placèrent d'emblée Vildrac parmi les plus grands poètes et écrivains ayant su exprimer l'horreur de la Grande Guerre.

 Au long des jours et des ans,
Je chante, je chante.

La chanson que je me chante
Elle est triste et gaie :
La vieille peine y sourit
Et la joie y pleure

C’est la joie ivre et navrée
Des rameaux coupés,
Des rameaux en feuilles neuves
Qui ont chu dans l’eau ;


(extrait du premier poème ouvrant le recueil)

En 1932, Jacques Ibert composa la musique de scène d'une autre pièce alors célèbre de Vildrac Le Jardinier de Samos. Ce bel ouvrage musical, écrit pour les vents, dû au compositeur d'Escales, qui longtemps régna sur la Villa Médicis, a bénéficié de plusieurs éditions discographiques valables, notamment chez Arion au début des années 1990 puis plus récemment chez Timpani en 2014.
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Charles Vildrac eut maille à partir avec la censure du régime de Vichy (nous verrons qu'il connut même la prison gestapiste) : son roman pour la jeunesse, Millot fut interdit dans le bibliothèques. A cette époque, d'ailleurs, on peut considérer que la messe était dite. Charles Vildrac allait glisser vers un oubli progressif, une sorte de disgrâce mémorielle d'où n'émergerait plus, çà et là, que le volet "littérature enfantine" de son oeuvre pourtant variée. Il est significatif de souligner que le seul livre de Vildrac sur lequel je parvins récemment à mettre la main chez un bouquiniste était Amadou le bouquillon, paru en 1951, certes excellent, mais réducteur : c'est comme si on restreignait les livres de Maurice Genevoix
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 à sa seule Hirondelle qui fit le printemps, tout aussi inoubliable, fleuron des lectures enfantines d'une école primaire désormais révolue (sans fausse nostalgie de ma part cependant).

De fait, en fouillant sur la Toile et ailleurs, les raisons de la déchéance littéraire de Charles Vildrac finissent par s'éclaircir : alors, lorsqu'on a découvert les renseignements espérés, elles éclatent en pleine lumière : Vildrac a été banni du cercle au même titre que Guillevic et Stil : trop à gauche pour la bien-pensance bobo néo libérale, trop engagé pour la réaction friedmano-hayekienne, qui purge la culture de tous ses représentants "dangereux" au contraire des rockers entrés dans le rang ultra commercial... à la différence d'un Léo Ferré qu'on interdit presque de commémorer.
Voyons voir :
- Vidrac censuré par Vichy ;
- Vildrac résistant littéraire arrêté par la Gestapo et emprisonné quelques temps à Fresnes en 1943 ;
- Vildrac membre du comité directeur des Lettres françaises aux côtés de Jean Géhenno,
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 François Mauriac et Louis Aragon ;
- Vildrac s'affirmant compagnon de route du Parti communiste à la fin des années 1930 ;
- Vildrac justicier littéraire au sein des mêmes Lettres françaises en septembre 1944, réclamant l'épuration des écrivains collabos ;
- Vildrac auteur d'une des premières utopies pour la jeunesse dans son roman L'Île rose, publié en 1924.
Enfin, preuve de sa fidélité à la gauche, il fut un des signataires en 1960 du Manifeste des 121 contre la guerre d'Algérie.

N'en jetez plus ! Tout est désormais évident ! Pour vous convaincre, lisez donc en ligne le texte que Mathilde Lévêque a consacré aux écrivains communistes pour la jeunesse pendant l'entre-deux-guerres. Vildrac fut même interviewé à la radio à l'occasion de la commémoration des cinq ans de la mort de Romain Rolland, soit en 1949. Ce ne sont pas hélas quelques archives audio et vidéo disparates de l'Ina (certaines permettent de croiser la famille de Georges Duhamel et Jules Romains) qui permettront de tirer Charles Vildrac d'un trop injuste et immérité oubli.
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C'est la raison pour laquelle je vous invite, lectrices et lecteurs de ce blog, à vous procurer la réédition bienvenue et indispensable du recueil de poésies Chants du désespéré. Un chef-d'oeuvre, assurément.

Prochainement : comment Arte, qui se prétend encore culturelle, célèbre à la sauvette les 300 ans de la disparition du philosophe allemand et polyglotte Gottfried Wilhelm Leibniz, le 14 novembre 1716, en lui consacrant un documentaire diffusé dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre prochains à deux heures du matin ! C'est tout de même mieux que pour Henry James, qui n'eut droit à rien du tout !
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