lundi 7 mars 2016

La disparition de Nikolaus Harnoncourt à la télévision : il s'en est fallu d'un cheveu.

(...) (à propos de l'élitisme) Faut-il s'étonner de ce paradoxe ? Sans doute pas, car on parierait que le curseur mental de ceux qui nous gouvernent ou nous informent est resté coincé sur leurs lectures trop rapides des thèses de Bourdieu, échafaudées à une époque où le soupçon d'élitisme pouvait avoir un sens, dans la mesure où la culture des élites sociales était alors dominante. Epoque révolue. Ou peut-être pas. Car la culture des élites sociales de 2016, en matière musicale du moins, c'est le rock ou la pop, qui exercent depuis longtemps leur pouvoir absolu sur la civilisation occidentale tout entière - plus dominant, on n'a jamais vu. Processus bien connu d'une contre-culture devenue officielle, renvoyant la culture officielle d'avant-hier dans les marges de la contre-culture d'aujourd'hui. Mozart, Beethoven ou Debussy sont en danger, pas The Cure, Stromae ni Lady Gaga. (Emmanuel Dupuy : L'Elite de la Divagation éditorial in Diapason n° 644 mars 2016 p. 4)

Voici peu d'années sur ce même blog, j'avais prophétisé (c'était là une crainte personnelle ô combien justifiable !) que la disparition du pionnier de la musique baroque Nikolaus Harnoncourt risquait de désintéresser les médias audiovisuels français.
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Or, in extremis, et contrairement à ce qui s'était produit pour Gustav Leonhardt en 2012
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/c/cf/Gustav_Leonhardt.jpg/350px-Gustav_Leonhardt.jpg
 ou Henri Dutilleux en 2013, la nécrologie de Nikolaus Harnoncourt a été assurée, certes quelque peu a minima, mais assurée tout de même ! 
Comme l'avait dit le grand historien Lord Kenneth Clark (1903-1983) dans une série documentaire oubliée consacrée aux civilisations diffusée au mitan des années 70 (c'était encore l'époque où ce que je nomme désormais la culture antérieure avait encore largement droit de cité), il s'en est fallu d'un cheveu. Kenneth Clark, spécialiste de l'histoire de l'art comme le fut chez nous André Chastel (1912-1990), dans cette émission tournée autour de 1969 au Royaume-Uni, s'exprimait au sujet des invasions barbares qui avaient, selon lui, manqué emporter à jamais la civilisation occidentale gréco-romaine.Ce grand historien de l'art fut par ailleurs titulaire de la chaire de John Ruskin à Oxford. Lord Clark, dans sa vision des Barbares, entrait en contradiction avec l'auteur de SF Lyon Sprague de Camp dans son roman De Peur que les Ténèbres, bien plus hostile à Byzance qu'aux Ostrogoths d'Italie... Les thèses défendues par Lord Clark datent donc un peu, bien qu'elles soient estimables. Sic transit gloria mundi...
 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/2/28/Kenneth_Clark_historian_(cropped).jpg
Pour en revenir à notre sujet (ma manie des digressions à la Dumas et des incises à la James est dure à réfréner !) tout l'honneur de cette nécrologie en revient à Arte pour une fois. Lorsque cette chaîne fait du bon, j'ai aussi le droit de l'exprimer. Ce n'est guère le cas des infos de France Télévisions (je songe ici en particulier au 19-20 d'hier soir) dont les nécrologies se restreignent depuis longtemps aux seules grosses pointures connues du péquenot (ce phénomène dure depuis la dérégulation du PAF voici trente ans), groupe audiovisuel soi-disant public qui pallie ses insuffisances culturelles crasses en se reposant trop sur son site Internet Culturebox. Mais revenons-en à Arte après nous être quelque peu dispersé. Peut-être l'absence des bobos, perdus dans leurs embouteillages de retour de week-end a joué ? Peut-être la germanité du grand chef baroque a-t-elle plaidé en sa faveur (Arte demeure une chaîne franco-allemande) ? Henri Dutilleux n'eut pas cette chance puisque décédé en semaine, le jour même des deux cents ans de la naissance de Wagner, sans omettre que son esthétique d'indépendant farouche quoique incontestablement contemporain l'éloignait de la doxa boulézienne. De même, j'ai eu raison de ne rien attendre de la part d'Euronews qui préfère annoncer les morts de rockers. Je ne mets jamais TFI et, concernant le reste, c'est-à-dire BFM TV ou France 24, j'ai pu voir défiler le bandeau d'annonce nécrologique de notre chef d'orchestre baroque... ce qui n'est pas si mal lorsqu'on se souvient que, pour Joan Fontaine, il n'y eut même pas de bandeau de dépêche !
Grâce soit donc rendue à Arte, qui, à l'extrême fin de son journal de dimanche soir de 19h45, rendit hommage à Nikolaus Harnoncourt. Arte a assumé.
On fait toujours l'unanimité lorsqu'on est disparu. De son vivant, Harnoncourt (qui était d'ascendance lorraine et comte de La Fontaine et d'Harnoncourt, cela ne s'invente pas) ne fut ni exempt de critiques, ni de reproches, ni de polémiques. La révolution baroque dont il constitua le fer de lance le plus étincelant fut vertement critiquée, vilipendée par les conservateurs attachés viscéralement à une interprétation classique figée depuis le XIXe siècle, d'autant plus lorsque notre chef entreprit d'élargir son répertoire réinterprétatif à la musique romantique. Il ressuscita des timbres et sons disparus depuis plusieurs siècles. Ce fut là un mini scandale artistique tel que savent le concocter les tenants de l'art contemporain. Nikolaus Harnoncourt agaça certains ; il plut à d'autres. Nul ne fut indifférent à son art ineffable. Par ailleurs, il eut le regret de subir la politique de concentration des labels discographiques menée par les multinationales de l'édition phonographique. Ainsi, Teldec (ex Telefunken), qui longtemps édita ses enregistrements, fut absorbé par Warner Classics et disparut au cours des années 1990 tout comme Erato en France.
 http://www.babelio.com/users/AVT_Nikolaus-Harnoncourt_2578.jpeg
Questionnons-nous à présent sur l'héritage que Nikolaus Harnoncourt nous lègue. Sait-on que l'interprétation sur instruments d'époque atteint désormais jusqu'au rock et à la pop music ? C'est la recherche de l'authenticité des timbres qui guide les passionnés de la pop des années 60-70 en quête des sonorités explicites des synthés anciens, des guitares électriques, des batteries tels que leurs aînés les écoutaient. Cette recherche, c'est à Nikolaus Harnoncourt qu'ils la doivent. Ils lui en sont redevables.
Nikolaus Harnoncourt demeurera pour la postérité comme un des plus éminents représentants de ce que j'aime à appeler - j'insiste sur cette terminologie personnelle -   l'anté-culture ou culture antérieure.

1 commentaire:

  1. De fait, Euronews a fait pour Nikolaus Harnoncourt le même coup que pour Joan Fontaine n décembre 2013 : une brève non répétable en milieu de journée !

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